Soleil hésitant, de Gili Haimovich

Par |2021-09-07T08:07:35+02:00 6 septembre 2021|Catégories : Critiques, Gili Haimovich|

Soleil hési­tant est un recueil dont la pro­gres­sion a été mûre­ment réfléchie par l’au­teure, la poète israéli­enne Gili Haimovich, et par la tra­duc­trice et poète Mar­i­lyne Bertonci­ni, au cours des deux années de leur col­lab­o­ra­tion sur cet ouvrage. Il y a dans la poésie de cette oeu­vre totale­ment orig­i­nale une inven­tiv­ité peu ordi­naire qui lui donne un car­ac­tère inédit, une allure étrange qui sans aucun doute m’a déroutée, dans le tout pre­mier temps de ma lec­ture. Peut-être en rai­son de cette lib­erté et pro­fondeur d’écri­t­ure qui ne cesse de délo­calis­er le sens et la forme ?

La poésie de Gili Haimovich voy­age. Elle a le goût des couleurs et du sel de la vie. Elle a le goût du Gobi, “où la douceur du poil des chameaux réchauffe les enfants,/où les femelles pleurent quand on les trait” (47), celui des faubourgs de Vijayawā­da en Inde où “les femmes voy­a­gent en amazone/ der­rière les hommes qui con­duisent les vélo­mo­teurs.” ((37) Et il y a là-bas, les rick­shaws de Tallinn, la plage à Pal­machim, et les sor­biers de Kas­mu. Il y a la terre d’Estonie dont la beauté et la douceur se sont instil­lées sous sa peau, goutte à goutte, douce­ment, avec son eau douce de mer, se déposant à la sur­face des images de ce très beau chant d’Estonie d’une dizaine de page (26–35), qui bat comme le cœur vivant de ce recueil 

Soleil hési­tant, de Gili Haimovich, tra­duc­tion de l’anglais et pré­face de Mar­i­lyne Bertonci­ni, Jacques André éd. col­lec­tion Poésie XXI, 2021, 104 p. 13 euros.

Terre légère,

lumière légère,

la mer est peu salée presque douce,

entre branch­es, nuages, rochers„ ou n’étaient-ce que des pier­res ?

L’Estonie a de longues trainées de crépuscule,

elles durent peut-être cent ans avant de passer.

Mais si vite alors qu’elles glis­sent der­rière moi pour me dire

que je vais le man­quer. (26). 

Les mots cir­cu­lent, absorbent les dis­tances avec légèreté, et nous revi­en­nent, poussés par les odeurs vivantes des mers et par ce souf­fle si clair et nos­tal­gique qui les charge d’une vigueur et d’un irré­sistible élan poé­tique. Cette poésie foi­sonne de ces déplace­ments, allers-et-retours, d’un pays à l’autre, tout autant que d’une con­sid­éra­tion à l’autre, poli­tique, psy­chologique, écologique, plus rarement biblique.  Elle est tra­ver­sée par une énergie qui ne retombe jamais, sous l’impulsion d’un désir de vie qui tran­scende les réal­ités et tra­verse les détails, les choses sim­ples du quo­ti­di­en, les ambiances de rue, de marché, de car­naval et de fast-food. La poète tra­verse en songe tout ce réel élé­men­taire. On dirait qu’elle marche à l’intérieur de ses poèmes. Elle con­duit ses liens entre les choses, entremêle les morceaux de rêve, les événe­ments, ordi­naires ou plus excep­tion­nels, le mariage ou la lune de miel, et les fréquentes évo­ca­tions famil­iales. Elle com­pose ain­si son monde poé­tique au rythme d’inépuis­ables inno­va­tions poé­tiques, de traits d’hu­mour, quelque­fois acides. Son écri­t­ure se con­stru­it dans cette voie sur de sur­prenantes analo­gies entre les êtres, elle-même et le monde, d’où jail­lit la force des sen­ti­ments, des ressen­tis et des pen­sées. Des pen­sées qui nais­sent dans les ailes de la libel­lule, et son­nent comme des vérités pro­fondes. Et les sables sont mou­vants, sous cette brume onirique et réal­iste dont les fron­tières imper­cep­ti­bles ne cessent de tanguer et de cass­er l’immédiateté des évi­dences et de l’ordre des choses.
Elle dia­logue avec la fenêtre de la cham­bre, l’œil tou­jours ouvert : « Notre vie ici est une illu­sion », /dit la fenêtre de la cham­bre, l’œil tou­jours ouvert,/refu­sant de se fer­mer, si bien qu’on dort à l’intérieur de cet œil. ” (84).
Elle est voiture (18) elle est gazelle ou femme de neige : “J’aurai dû être au moins une gazelle/pour m’échapper à toute vitesse/sans qu’on m’attrape./Ou une bonne-femme de neige, femme/qui fondrait à la chaleur.” (46).
Elle s’identifie à l’arbre, se fait arbre, à la fois par ses racines, pro­fondé­ment plan­tées dans l’humus, et par ses élans vers le ciel, par ce un mou­ve­ment exis­ten­tiel qui enserre et délivre, con­tient à la fois l’immuable et le fugi­tif. L’arbre lui com­mu­nique sa force, mais à son image, ses par­ties les plus impor­tantes sont à nu (82),  ses branch­es embrouil­lées for­ment un vrai labyrinthe (81). Com­plice ou con­fi­dent, il est là tout sim­ple­ment, comme un témoignage d’abandon (83), il s’efforce de gag­n­er plus de sol (83), dévoilant “ses racines au loin, par-delà les fron­tières, /de l’autre côté de la grille du ter­rain de jeu, à tra­vers les fis­sures du béton”.(82). Les arbres trem­blent la vie dans ce recueil “comme des per­son­nages ani­més chan­tant et dansant dans/un chœur folk­lorique”. (27). Comme ils se brisent, elle se brisa elle, tant de fois. (28)

Mar­i­lyne Bertonci­ni écrit dans sa pré­face que Gili Haimovich  pra­tique « une explo­ration du monde sans con­ces­sion depuis son corps, son pays et sa cul­ture avec les mots dont elle est chargée , comme « d’une boite de Pan­dore » écrit-elle. (6)

Il est vrai que la poète tra­vaille la langue depuis son pro­pre corps, qu’elle rem­plit ses mots de traces d’expériences, créant un matéri­au métaphorique puis­sant, qui charge en énergie le psy­chisme et trans­forme le réel d’un poten­tiel de sig­ni­fi­ca­tions mul­ti­ples. En tra­duc­trice expéri­men­tée, Mar­i­lyne Bertonci­ni est entrée pleine­ment dans l’univers lex­i­cal et cul­turel de ce recueil ini­tiale­ment écrit en hébreu et en anglais, et dans le con­texte cul­turel de l’œuvre de la poète. Elle « fait pass­er » avec nuance et fidél­ité la ryth­mique, la musique des mots, la sonorité et toute l’oralité de sa poésie. Elle la porte ain­si au plus près de l’épaisseur sig­nifi­ante des poèmes fondée sur des métaphores filées, élaborées à par­tir de jeux de mots en hébreu ou en anglais,  dont elle a dû recréer sub­tile­ment les équiv­a­lents dans la langue cible, le français.  Et la tâche fut com­plexe tant l’intention métaphorique de l’auteure est par­ti­c­ulière­ment « osée » en cer­taines inter­férence du sens et des sons. Métaphores pro­fondé­ment prég­nantes dans l‘ensemble du recueil, dont les fan­taisies relèvent quelque­fois du champ surréaliste. 

Il y a aus­si dans l’écriture de Gili Haimovich quelque chose de très enfan­tin, d’espiègle par­fois, qui dit où se trou­vent « les vraies choses », et com­ment elles se jouent de nous la plu­part du temps : la sépa­ra­tion, la perte et les exils, ou encore les désil­lu­sions qui s’égrènent au fil de ses poèmes, comme l’amour lorsqu’il prend le goût amer de la sécheresse.

Ces voies d’écritures don­nent à sa poésie un air de détache­ment, la trans­portant dans un lan­gage poé­tique hybride, au milieu d’un archipel de langues qui ramasse la total­ité de ses objets et de ses lieux et ouvre encore sa parole, alors que l’absence se ligue à la force des attentes et des décep­tions, et que la soif assèche son être : “Où que j’aille c’est tou­jours un désert. /J’ai tou­jours soif/” écrit-elle (52)

C’est par ce recul qu’elle empoigne le présent, le présent du verbe et de sa pro­pre vie :  “Que peux-tu faire d’un hori­zon sec, et monochrome/comparé au présent col­oré qui t’entoure ? (39) …Bien sûr per­son­ne n’a jamais atteint les ter­res promises/ Pour­tant on y tient, on s’y dirige/Leur désir ardent ne rem­place pas l’absence.”(38).

La poète “boite sur son cœur “(97), mais elle voudrait fendre le voile qui “empèse tout, comme les désirs” (96), pour­rait même les tarir : “il m’a fal­lu des siècles/pour com­pren­dre que la lune de miel était fac­tice. /A mesure que la nuit fraichissait/tu pre­nais le goût d’un désert amer.”(68)

Les regrets se calent dans le cours naturel de la vie, une vie pas franche­ment déce­vante, mais jamais acquise, “une vie aigre douce recto/verso : On s’est mar­ié dans une langue qui n’est pas la nôtre/dans une cour intérieure louée/à des gens qu’on con­nais­sait peu/ On a eu des invités venus/par pure curiosité. Et pour­tant, /on s’est con­va­in­cu que c’était exacte­ment ce qu’on voulait. “(68).

Il est vrai que l’âme de la poète est ailleurs, vibrante, vivante. Elle a l’éclat de l’eau claire qui se con­fond avec cette lumière inédite légère et déli­cate, et pour­tant débor­dante, de l’Estonie. Ses poèmes avan­cent ain­si dans les mou­ve­ments du sable qui ne cessent de réécrire sous un soleil hési­tant ce qui, doit rester éternel.

Sa poésie fait face au néant, rivant le poème à l’essentiel, tout en le por­tant au-devant des choses. C’est pour cela qu’il trace au fil des pages de ce recueil un si long chemin à l’intérieur d’elle-même, de ses pro­pres con­trées intérieures, d’un désir d’être pro­fond. Un chemin per­cep­ti­ble comme autant de pas­sages secrets vers une lumière pro­fondé­ment intime qui se con­fond avec celle de l’Estonie. Lumière si forte qu’elle en est presque inquié­tante : “Que faire de cette richesse/ de lumière en excès” que chante l’Estonie, “que demande cette lumière ?” écrit-elle à plusieurs repris­es (27) :

Que veut de moi cette lumière ?

Si douce qu’elle soit, elle n’abandonne pas.

Morose et rose miroitent sur le rivage

où mènent ces routes forestières muettes vers la douceur vers l’eau…(33)

 

Ce qu’elle veut cette lumière ? : faire pass­er le lan­gage poé­tique au fil­tre de ses miroite­ments et mirages, et que la poète, sous le cou­vert de la nuit, reste tou­jours vive. (96) La poésie de Gili  est « une poésie mélan­col­ique, qui ne désarme pas », écrit encore Mar­i­lyne Bertonci­ni dans la pré­face du recueil. Elle nous enseigne « que tout s’apprivoise, par le regard et les mots » (7) : “Par­fois la poésie me per­met de mieux dormir” (96) et de sur­mon­ter le cha­grin (38) :

Aus­si loin que tu ailles, aus­si lasse,

ce savoir ne peut t’être enlevé :

dans chaque promesse

est plan­té au départ un germe de déception.

Même s’il faut tra­vers­er encore un désert pour l’atteindre. (39)

 

Comme une vague tan­tôt douce et lumineuse, quelque­fois plus som­bre, le mou­ve­ment nos­tal­gique et intrépi­de de sa poésie, minu­tieuse­ment déplacée de l’anglais vers le français, nous appelle au voy­age, quelque­fois, nous sub­merge. Ses rêves chantent, débor­dent le réel, irré­ductibles. Nous étions prêts à enton­ner avec elle ce chant en hébreu qu’elle nous a don­né au fes­ti­val de poésie des Voix Vives méditer­ranéennes à Sète, ce mois de juil­let 2021. Un chant aérien “comme les ailes d’un mer­le dans le ciel” (29), un chant qui monte de son ven­tre, demeure éter­nelle de son hébreu (11) :

va, bouge, vole ou respire

loin, de ton pays, ton peu­ple, ta patrie, ta langue maternelle,

et deviens une grande nation, une petite grâce.

Va, bouge, vole dis­parais ou respire

va des choses mobiles vers un air plus léger. (92)

Présentation de l’auteur

Gili Haimovich

Gili Haimovich est une poète et tra­duc­trice israéli­enne bilingue ayant vécu au Cana­da. Elle est l’au­teur de dix livres de poésie, qua­tre en anglais et six en hébreu ain­si que d’un livre mul­ti­lingue de son poème Note. Ses ouvrages les plus récents sont le vol­ume en anglais, Promised Lands (2020) et Lul­la­by (2021). Elle a rem­porté le con­cours inter­na­tion­al de poésie ital­i­enne I col­ori del­l’an­i­ma du meilleur poète étranger (2020), le con­cours inter­na­tion­al ital­ien Ossi di Sep­pia (2019) et une bourse d’ex­cel­lence du min­istère de la Cul­ture d’Is­raël (2015) entre autres prix et bours­es. . Ses poèmes sont traduits en 30 langues, dont des tra­duc­tions de livres en serbe et à venir en français, inti­t­ulé Soleil hési­tant et traduit par Mar­i­lyne Bertonci­ni, ain­si qu’en ben­gali. Ses poèmes et tra­duc­tions sont pub­liés dans le monde entier dans des antholo­gies, des fes­ti­vals et des revues telles que: World Lit­er­a­ture Today, Poet­ry Inter­na­tion­al, Inter­na­tion­al Poet­ry Review, The Lit­er­ary Review of Cana­da, 101Jewish Poems for the Third Mil­len­ni­um, Tok — Writ­ing the New Toron­to et New Voic­es — Écrivains con­tem­po­rains face à l’Holo­causte ain­si que des pub­li­ca­tions majeures en Israël telles que Les plus beaux poèmes en hébreu — Cent ans de poésie israéli­enne et Une reine nue — Une antholo­gie de la poésie de la protes­ta­tion sociale israélienne.

 

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Christine Durif-Bruckert

Chris­tine Durif-Bruck­ert, chercheure en Psy­cholo­gie Sociale et en Anthro­polo­gie à l’Université Lyon 2 est aus­si poète Out­re la dif­fu­sion d’un grand nom­bre d’articles dans des revues sci­en­tifiques nationales et inter­na­tionales, elle pub­lie Une fab­uleuse machine, Anthro­polo­gie des savoirs ordi­naires sur les fonc­tions phys­i­ologiques, en 1994 chez Anne-Marie Métail­ié (réédité aux Édi­tions l’Œil Neuf en 2009), La nour­ri­t­ure et nous. Corps imag­i­naire et normes sociales édité par Armand Col­in en 2007, Expéri­ences anorex­iques, Réc­its de soi, réc­its de soin en 2017 aux Édi­tions Armand Col­in. En 2021, elle coor­donne l’ouvrage col­lec­tif Trans­es aux édi­tions Clas­siques Gar­nier. En poésie, en mars 2018, elle pub­lie Langues chez Jacques André Édi­teur. Aux Édi­tions du Petit Véhicule, elle pub­lie la même année Arbre au vent sur des pho­togra­phies de Pas­cal Durif, un recueil qui mêle pho­togra­phies et textes poé­tiques, puis Le corps des Pier­res en 2019, et Mains, écrit en col­lab­o­ra­tion avec Mar­i­lyne Bertonci­ni et Daniel Rég­nier-Roux Un réc­it poé­tique, Les silen­cieuses paraît en 2019 chez Jacques André Édi­teur. Chez ce même édi­teur, elle coor­donne en 2020 en col­lab­o­ra­tion avec Alain Crozi­er l’anthologie Le courage des vivants. Dernière­ment, en juin 2021, elle pub­lie Courbet, l’origine d’un monde, aux Édi­tions inven­it (Col­lec­tion Ekphra­sis). http://christinedurif-bruckert.com https://www.facebook.com/christine.durif
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