Le cen­tre de ce numéro 32 de Phoenix c’est le dossier Yves Namur, les quelques 50 pages qui lui sont con­sacrées autour d’une œuvre con­sid­érable d’une trentaine d’ouvrages pour laque­lle il reçoit de nom­breux prix, dont le prix Mal­lar­mé en 2012.

Citons Le Livre des sept portes (Let­tres Vives, Paris, 1994), Le Livre des apparences (Let­tres Vives, 2001), Les Ennu­age­ments du cœur (Let­tres Vives, 2004), Dieu ou quelque chose comme ça (Let­tres Vives, 2008) ou encore La Tristesse du figu­ier (Let­tres Vives, 2012).

Il est nom­mé depuis peu, après avoir été longtemps l’un de ses mem­bres, le neu­vième secré­taire de l’Académie Royale de langue et lit­téra­ture français­es de Belgique.

Les auteurs de ce dossier, dans une suite de lec­tures sen­si­bles de l’ensemble de son œuvre, nous invi­tent véri­ta­ble­ment à con­naître ou à re-trou­ver tout à la fois le poète, le médecin et le penseur, nous don­nant matière à saisir le ton sin­guli­er d’une écri­t­ure qui émane d’un dia­logue intime  entre ces dif­férentes positions.

D’emblée, nous sommes invités à une immer­sion vivante dans l’esprit même de son œuvre : par un entre­tien exigeant avec Teric Bouce­b­ci, l’instigateur de ce dossier, et par le réc­it d’une ren­con­tre, celle que rap­porte avec les ter­mes d’une pro­fonde ami­tié le musi­cien Lucien Guérinel. L’intimité entre le poète et le musi­cien s’est défini­tive­ment nouée en mai 1998 dans la cathé­drale de Saint Sauveur d’Aix en Provence, sur une créa­tion musi­cale qui puise son inspi­ra­tion dans le  Livre des sept portes. Cette pre­mière œuvre chorale impor­tante sera suiv­ie par l’écritures de deux autres par­ti­tions sur Le livre des apparences, et  Un oiseau s’est posé sur tes lèvres. “Retourn­er, à deux repris­es,  vers des poèmes d’Yves Namur, sig­ni­fie bien quelque chose” pré­cise Lucien Guérinel. C’est qu’il y a du sacré dans sa poésie. Et les sons se sont mêlés avec ent­hou­si­asme  à la parole d’un poète « qui lui-même est allé à l’achèvement de sa pen­sée par l’incantation ». Mais aus­si par l’ignorance et le doute, deux mots qu’il revendique lors de l’entretien avec Téric Bouce­b­ci comme étant ses lignes de con­duite. Ce doute habite l’homme qui écrit et le médecin qu’un diag­nos­tic trop rapi­de pour­rait aveu­gler (Béa­trice Libert).

Jacques  Crickil­lon, que cite dans ce dossier Eric Brog­ni­et, soulig­nait à pro­pos de Fig­ures du très obscur suivi des Ennu­age­ments du cœur que « la force de la grande poésie se situe dans la recherche d’un lan­gage qui don­nerait un sens, au-delà du bavardage, à  une voix humaine sans cesse con­fron­tée à ce qui l’anéantit, la mort, mais aus­si la per­ma­nence de ce ciel sous lequel je m‘agite ».

La retenue ver­bale redonne force aux mots, décu­ple la den­sité du sens, le fait éclore dans une ambiance de rareté. Yves Namur est juste­ment, écrit Paul Farel­li­er, l’un de ceux qui font pass­er le plus de vérité d’entre les mots et les lignes. Une poésie capa­ble de célébr­er d’un figu­ier le don de l’ombre, « qui gagne sur la bessure et glisse au long »  et creuse tou­jours un peu plus vers l’obscur, la sim­plic­ité, l’humilité (Jean-Marie Cor­busier).  Il y a sous les nom­breux ques­tion­nements, qu’il adresse à lui-même ou au réel, un pro­fond désir de percer le mys­tère de la vie, de faire face à l’omniprésence du monde, pour l’éclaircir et le dépass­er, jusqu’à même le réin­ven­ter :  que je puisse enfin touch­er le voile // Et le dedans des choses ! 

La poésie de Yves Namur est comme celle de René Char une poésie de l’essence de l’être. Non pas de la révolte, mais d’un com­bat intime vers plus de lumière (Jean Marie Cor­busier). Elle nous appelle à décou­vrir et à partager avec lui l’incertitude qui n’est rien d’autre dit Paul Farel­li­er qu’un véri­ta­ble tré­sor, une source inaltérable dont nous gar­dons la soif, source de la présence, de l’amour, du mot retrou­vé, du désir d’être (Andrés Sanchez Robay­na, traduit de l’espagnol par Claire Laguian)

 

ce qu’on appelle la soif/n’est rien  d‘autre que notre désir,//le désir d’être,/d’être enfin libéré et ouvert (Les lèvres et la soif).

 

C’est bien cela que  Namur appelle la parole vivante : celle qui traduit l’expérience même et la con­fronta­tion intime avec la vie. Sa poésie est une poésie non pas d’affirmation mais de recherche écrit Lionel Ray. Recherche de quoi ? D’ « un pas­sage imperceptible/entre les choses/et les choses elles-mêmes ». Pas­sage qui serait leur lumière révéla­trice (Lionel Ray).

Autour de ces pages d’une si pro­fonde clarté, la revue accueille les voix poé­tiques  d’Andréa Moor­head, jean De Breyne, Ful­vio Cac­cia, Jean-Marie Baho­let, André Uget­to et Karim De Brouck­er. Elle nous donne à lire sur l’invitation de Lionel Mazari un bel éclairage de Thier­ry Metz, le poète-manœu­vre mort en 1997, que Pierre Dhain­aut ouvre par quelques vers aus­si brefs qu’émouvants : « Dire une clair­ière n’est possible/que tôt le matin/avant la fable/quand le coq peut encore trier/graines et hameçons ».

Les Voix d’Ailleurs met­tent à l’honneur Svante Svahn­ström, un auteur français et sué­dois dont les poèmes écrits dans les deux langues nous font partager des impres­sions de voy­age et de façon très orig­i­nale des paysagea dépeints en ter­mes de corps humain.

Dans Mémoire, un dou­ble hom­mage à Philippe Car­rese, dis­paru récem­ment, écrit par Pierre Stephane Murat, et à Antoine Emaz au tra­vers du mag­nifique témoignage per­son­nel de Régi­nald Gaillard.

La dernière séquence Archipel est dense, très dense. Dans la suite des spo­rades, des arts et du ciné­ma, les lec­tures, le moment clef de toute revue qui s’avère ici par­ti­c­ulière­ment fourni et diver­si­fié entre  poésie,  essais, réc­its et fic­tions et, ce qui en ouvre encore un peu plus les per­spec­tives,  les Accusés de réception.

Enfin, l’Editorial nous informe de quelques change­ments : Karim De Brouck­er suc­cède à André Ughet­to au poste de rédac­teur en chef de Phoenix, lequel devient le directeur lit­téraire et un acteur priv­ilégié du Cahi­er cri­tique. Et Mar­i­lyne Bertonci­ni  rejoint depuis ce numéro, l’équipe de rédaction.

L’ensemble de ce numéro est sub­stantiel, rigoureux et vivant.  Phoenix est une revue qui respire, qui a du souf­fle. Bien au-delà du cal­en­dri­er semes­triel de ses paru­tions, elle nous donne à penser par vibra­tions, propo­si­tions croisées (et/ou décalées) et démarch­es ques­tion­nantes. Elle situe ain­si la poésie dans le mou­ve­ment d’une véri­ta­ble fécon­dité et en renou­velle les bor­ds et le centre.

La 4ème de cou­ver­ture de ce numéro pour­suit et clôt le dossier Yve Namur sur ce poème-question :

 

Idiot que je suis !

 Ne demande pas à la forêt de répondre
A ta question

Laisse-là sim­ple­ment se poser
Sur une feuille ou une branche d’arbre.

Et va‑t’en retrou­ver les tiens,
La pluie tran­quille, tes livres de poèmes

Et tous ces jours fades
Qui font pour­tant l’insoutenable beauté du monde. 

 

 

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Christine Durif-Bruckert

Chris­tine Durif-Bruck­ert, chercheure en Psy­cholo­gie Sociale et en Anthro­polo­gie à l’Université Lyon 2 est aus­si poète. Out­re la dif­fu­sion d’un grand nom­bre d’articles dans des revues sci­en­tifiques nationales et inter­na­tionales, elle pub­lie Une fab­uleuse machine, Anthro­polo­gie des savoirs ordi­naires sur les fonc­tions phys­i­ologiques, en 1994 chez Anne-Marie Métail­ié et réédité aux Édi­tions l’Oeil Neuf en 2009, puis La nour­ri­t­ure et nous. Corps imag­i­naire et normes sociales édité par Armand Col­in en 2007, Expéri­ences anorex­iques, Réc­its de soi, réc­its de soin en sep­tem­bre 2017 aux Édi­tions Armand Col­in. En 2021, elle coor­donne l’ouvrage col­lec­tif Trans­es aux édi­tions Clas­siques Gar­nier. En poésie, en mars 2018, elle pub­lie Langues chez Jacques André Édi­teur. Aux Édi­tions du Petit Véhicule, elle pub­lie la même année Arbre au vent sur des pho­togra­phies de Pas­cal Durif, un recueil qui mêle pho­togra­phies et textes poé­tiques, puis Le corps des Pier­res en 2019. Un réc­it poé­tique, Les silen­cieuses paraît en 2019 chez Jacques André Édi­teur Elle a coor­don­né en 2020 une antholo­gie, Le courage des vivants (Jacques André Édi­teur). Dernière­ment, en juin 2021, elle pub­lie Courbet, l’origine d’un monde, aux Édi­tions inven­it (Col­lec­tion Ekphra­sis). http://christinedurif-bruckert.com https://www.facebook.com/christine.durif