La Let­tre créée et gérée par Fran­coise Vignet « Vous pren­drez bien un poème », cir­cule gra­tu­ite­ment à un rythme heb­do­madaire auprès d’un réseau d’abonnés qui ne cesse de s’élargir1.

Françoise Vignet nous a racon­té l’histoire sin­gulière de cette Let­tre. Nous sommes en jan­vi­er 2011 : elle com­mence à partager les poèmes qu’elle aime et à  les offrir à ceux qu’elle appelle “les miens”, ses amis proches, amis famil­i­aux, amis de voy­ages, amis voisins, et autres. Des per­son­nes dont les modes de vie sont fort diversifiés.

Elle trou­ve alors dans ce pro­jet une manière « d’étof­fer son retour en poésie » et  « d’in­scrire le poème au fil des jours », mais  aus­si de bris­er l’isole­ment de la grande cam­pagne où elle vient alors tout juste de s’installer.

Page du livre d’artiste du “Jour­nal de mon talus” de Françoise Vignet avec une aquarelle © Clau­dine Goux.

Dans ce con­texte, « le plus sim­ple, le plus acces­si­ble, le moins onéreux était bien de procéder par cour­riel ». Mais lorsqu’une lec­trice lui fait savoir qu’elle ne peut recevoir le for­mat du fichi­er de la Let­tre, elle opte pour un envoi en pleine page. Le poème est véri­ta­ble­ment envoyé et pris en plein vis­age. Le « poème au vis­age », comme elle l’appelle, est « infin­i­ment plus judi­cieux qu’un poème en dossier joint, que l’on ouvri­rait “tran­quille­ment”, c’est-à-dire que l’on oublierait sans doute ». Et si le poème choisi ne dépasse pas une page, en principe, son auteur est dif­fusé pen­dant deux semaines, ce qui per­met de décou­vrir sa poésie. « Mon désir, dit-elle, est bien d’adress­er le poème à beau­coup, à qui veut bien l’é­couter ou même le sur­v­ol­er ». La diver­sité du lec­torat étant pour elle une don­née infin­i­ment pré­cieuse pour la vital­ité de cette feuille poé­tique, « vital­ité dis­crète, d’ailleurs » pré­cise- t‑elle.

Il fal­lait bien sûr don­ner un titre à cette Let­tre : « Je ne voulais surtout pas d’e­sprit de sérieux, plutôt une invite famil­ière, qua­si-ordi­naire, légère… voire plaisante ». Au départ, elle pro­pose Vous pren­drez bien un petit poème ? « pour ne pas trop effarouch­er le lecteur », dit-elle, jusqu’à ce que l’un d’entre eux  lui fasse remar­quer que  l’adjectif “petit”, non seule­ment « min­imise  « le geste » du partage poé­tique mais plus encore  ne s’adapte pas à la pub­li­ca­tion  de “grands” poètes.

La Let­tre est lancée. Elle dif­fuse des poèmes édités à compte d’éditeur ou en revue : « tous les poèmes arrivent assor­tis de leur référence pré­cis­es, ce à quoi je tiens beau­cup. Tous vien­nent d’ou­vrages et de revues tan­gi­bles en leurs feuil­lets. Je refuse les inédits… cela deviendrait tout autre chose, un tout autre tra­vail. Sauf lorsqu’un poète et lecteur recon­nu me l’adresse ». Françoise Vignet est claire sur ce point, il  s’agit pour elle « d’une exi­gence de qualité ».

Les poèmes choi­sis sont des « coups de cœur » : « cette feuille doit demeur­er un espace de lib­erté, à l’abri des injonc­tions » pré­cise-t-elle. « C’est le poème qui me choisit. Quitte à laiss­er en attente tel ou tel auteur pour lequel je serai disponible plus tard ». 

Dès les pre­miers envois, des lecteurs réagis­sent, ce qui jus­ti­fie alors la créa­tion d’un Cour­ri­er des lecteurs qui fonc­tionne depuis main­tenant 11 ans. Ils encour­a­gent le pro­jet, le sou­ti­en­nent. Ain­si, en août 2011, le poète et édi­teur Gas­ton Puel man­i­feste son intérêt avec ent­hou­si­asme : «  les poèmes assez courts con­vi­en­nent à ces voy­ages que vous dirigez. Et de savoir que ces petits écrits rebondis­sent et repar­tent vers une autre des­ti­na­tion, me paraît la meilleure ami­tié envers le texte. Peut-être est-ce (dans le triste ter­rain actuel) la plus vivante des « revues » que vous avez créée ! Le « Web » est, de plus, un excel­lent facteur » 

Le point de vue des lecteurs est essen­tiel. Ils don­nent  leur point de vue, parta­gent des émo­tions, mais aus­si trans­met­tent des infor­ma­tions sur des recueils qu’ils ont par­ti­c­ulière­ment aimés, ou encore sur des actu­al­ités poé­tiques, ou artis­tiques. Une lec­trice écrivait que le « poème de chaque semaine était devenu un moment très impor­tant dans son exis­tence (son père s’a­chem­i­nait vers la mort) ». Voilà qui par­le » remar­que Françoise Vignet « de la force que trans­met le  poème, de la qual­ité du silence intérieur qu’il crée, de l’e­space res­pirable qu’il propose ».

Notons  encore ce lecteur qui, en mars 2012, cite Philippe Jac­cot­tet qui évoque « des espèces de voyageurs » (..) dont les « pas (sur les chemins du dehors ou du dedans) dessi­nent, indépen­dam­ment de toute appar­te­nance à un groupe, et de tout pro­gramme, gra­tu­ite­ment, un réseau qu’on voudrait aus­si invis­i­ble et aus­si fer­tile que celui des racines dans la terre. (…)  On n’en tire aucune van­ité, on en par­le à peine, on n’en­rôle ni n’ex­com­mu­nie per­son­ne, on ne se croit pas autorisé à faire à per­son­ne la leçon : mais la con­science, ou le rêve de ce réseau est notre moins frag­ile appui. »

Très vite, les édi­tions Mul­ti­ples, L’Ar­rière-Pays, la revue Frich­es ou encore Les Cahiers de la rue Ven­tu­ra  s’intéressent  à l’initiative et  pro­posent régulière­ment un staff de poètes , de revuistes et d’éditeurs, qui seront eux-mêmes dif­fusés au fil du temps, « ce qui sen­si­ble­ment va mod­i­fi­er le lec­torat et la portée de cette Lettre ».

Suiv­ra alors une antholo­gie en ligne, dont les accès sont pri­vat­ifs et gra­tu­its, de façon à ce que cha­cun puisse lire les poèmes antérieure­ment diffusées.

Et ain­si le cer­cle s’élargit, les poèmes cir­cu­lent, la poésie « touche », appelle, tra­verse l’Hexagone, en dépasse les fron­tières (UK, USA)

Aujourd’hui la Let­tre compte 142 abon­nés-lecteurs, pour cer­tains poètes.

Le car­ton d’an­niver­saire rassem­ble les noms des poètes dif­fusés ces onze dernières années. Un beau panora­ma qui priv­ilégie la poésie con­tem­po­raine : Mais « les “voix” sont var­iées », dit-elle, « même si j’ai ten­dance à exclure la poésie expérimentale ».

L’essentiel n’est-il pas que le poème vibre pour le lecteur, comme une présence intense, atten­due, ouverte  à ce qui le débor­de et l’excède. C’est peut-être même sa seule justification,

Nous n’ap­partenons à per­son­ne sinon au point d’or 
de cette lampe incon­nue de nous, inac­ces­si­ble à nous 
qui tient éveil­lés le courage et le silence.

René Char Feuil­let d’Hyp­nos2

Notes

  1. Demande d’inscription à adress­er à : vignetfrancoise@gmail.com
  2. inRené Char, Oeu­vres com­plètes, Intro­duc­tion de Jean Roudaut. Edi­tions La Pléi­ade, 1983, p.176.

Image de une : page du livre d’artiste du “Jour­nal de mon talus” de Françoise Vignet avec une aquarelle © Clau­dine Goux.

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Christine Durif-Bruckert

Chris­tine Durif-Bruck­ert, est Enseignante-chercheure, chercheure en Anthro­polo­gie, Uni­ver­sité Lyon 2 et con­féren­cière. Elle écrit de la poésie et con­tribue en tant que mem­bre du comité de rédac­tion à la revue Recours au Poème. — Out­re la dif­fu­sion d’un grand nom­bre d’articles dans des revues sci­en­tifiques nationales et inter­na­tionales, Elle pub­lie des essais dont Une fab­uleuse machine, Anthro­polo­gie des savoirs ordi­naires sur les fonc­tions phys­i­ologiques, en 1994 chez Anne-Marie Métail­ié (réédité aux Édi­tions l’Oeil Neuf en 2009), La nour­ri­t­ure et nous. Corps imag­i­naire et normes sociales édité par Armand Col­in en 2007, Expéri­ences anorex­iques, Réc­its de soi, réc­its de soin en 2017 aux Édi­tions Armand Col­in. En 2021, elle coor­donne l’ouvrage col­lec­tif Trans­es paru aux édi­tions Clas­siques Gar­nier. — En poésie, elle pub­lie entre autres aux Édi­tions du Petit Véhicule, sur des pho­togra­phies de Pas­cal Durif, Arbre au vent (2018), le Corps des pier­res (2019), puis Mains en col­lab­o­ra­tion avec Mar­i­lyne Bertonci­ni et Daniel Rég­nier-Roux (2021). Chez Jacques André Édi­teur, elle pub­lie Langues en 2018, Les Silen­cieuses en 2020 et l’anthologie Le courage des Vivants qu’elle coor­donne avec Alain Crozi­er (2020). En 2021, elle pub­lie Courbet, l’origine d’un monde, aux Edi­tion inven­it, col­lec­tion Ekphra­sis, ain­si qu’un mono­logue poé­tique Elle avale les levers du soleil, aux Édi­tions PhB. — Par­al­lèle­ment, elle pour­suit des pub­li­ca­tions dans divers­es revues de poésie, et antholo­gies. Sur cette année 2021, elle a par­ticipé aux antholo­gies : Dire oui, Jan­vi­er 2021 et Ren­con­tr­er (Novem­bre 2021) Terre à ciel (Flo­rence Saint Roch), Je dis DésirS, Jaume Saïs, PVST (2021), Voix Vives 2021, Pré­face de Maïthé Val­lès-Bled, Édi­tions Bruno Doucey. http://christinedurif-bruckert.com https://www.facebook.com/christine.durif