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Stephan causse, Boire le temps

Par |2020-11-06T16:09:33+01:00 6 novembre 2020|Catégories : Critiques, Stephan Causse|

La Collection Poésie XXI de Jacques André Éditeur nous fait décou­vrir dans la conti­nui­té de Caresser la mer un nou­veau et magni­fique recueil de Stephan Causse, Boire le temps. Une musique fluide mélan­co­lique coule le long des quelques 80 pages de ce recueil, au gré des der­nières vagues voraces du temps.

Le poète nous emmène sur les che­mins dis­pa­rus. Les mers où scin­tillent toutes les pro­messes finissent par reje­ter les secrets enfouis, les corps por­tés dis­pa­rus :  Aujourd’hui, il me reste le sou­ve­nir /​ le reste du soleil /​ le reste des vagues. Une écri­ture nos­tal­gique sur la fuite du temps et des jours radieux figés par un ange sévère. Les choses filent, pire encore s’oublient : Avant c’était avant… Tout ce qui a été s’est éva­noui /​ mémoire morte de feuilles…

 

 

….la vie n’est plus la vie
l’homme seul le sait
ces dures col­lines ont façon­né ton corps 

réa­li­té qui vit devant tes yeux
des sai­sons oubliées
plus pro­fondes que l’ombre du cré­pus­cule 

et qui te sont chères
mes sens sans sou­ve­nir

 

Le poète s’égare face à ce qui n’advient plus, face au vide et à la dés­illu­sion : on espère un ins­tant /​ une appa­ri­tion /​ une ride /​ mais rien /​ juste la céci­té. Les buées du sou­ve­nir luisent sur la chair offen­sée des cœurs et, par­tout la dou­leur dans la lumière. Comment vivre dans ces ruines ? sans la parole des anciens dieux /​ ceux-là même qui dis­pa­raissent /​ sans lais­ser de traces.

 

Apprivoiser les ombres sombres, age­nouillé sur les tombes du soir.  Attendre les éclats de lune, les papillons de nuit, l’aube où tout peut arri­ver. S’envelopper de Volupté. Descendre vers l’aurore sacrée. Vivre la vie brève /​ des vagues /​ au bord de toi, aimer ta voix douce et rauque. Mais plus encore, boire le temps, avant qu’il ne nous tue, avant le retour du cré­pus­cule. Il faut boire jusqu’à l’ivresse, boire du feu /​ sen­tir sa gorge luire

Oui Le temps presse. Alors Il faut aller vite /​ payer sa joie au comp­tant. Seule, La mer n’aurait pas de fin /​ puisque les vagues sans /​ cesse recom­mencent, me disais-je.

 

Stephan causse, Boire le temps, Jacques André Éditeur, Coll POESIE XXI, 2020.

Vivons ! chante le poète. Vivons beau­coup. Éclairons tous les feux avant de retrou­ver le ber­ceau ano­nyme de notre vie, avant d’être empor­té, et de som­brer dans les froides noir­ceurs de l’oubli.

Continuons à créer avec la conscience du vain­cu /​ afin de remettre le monde à l’endroit, de créer de l’espace, du temps, de la res­pi­ra­tion, pour fran­chir les crises, reve­nir à l’existence. L’écriture est une ten­ta­tive de rendre aux mots la pleine mémoire de ce qu’ils nomment, comme l’exprimait Yves Bonnefoy : ces choses simples qui sont de l’infini, de la vie quand on les per­çoit dans leur immé­dia­teté… La poé­sie est faite pour rendre aux mots cette capa­ci­té de sus­ci­ter des pré­sences que la signi­fi­ca­tion et la pen­sée abo­lissent.1

Y a-t-il autre chose qui vaille ?        

Sont-ils per­dus défi­ni­ti­ve­ment ces che­mins dans les res­sacs d’une véri­té si peu fiable. A vrai dire les hommes tra­vaillent /​ à res­tau­rer leurs véri­tés qui /​ défaillent

 

…par ma fenêtre
un mor­ceau de ciel bleu bouche 
l’invisible noir­ceur …..

 …déjà la cha­leur des­sine 
son air trem­bleur
inverse l’indécis
pour l’amour pour la mélo­die … 

 

Quelle est-elle cette véri­té, qui a le goût entê­tant de la terre gor­gée de rosée. Le poète sait com­bien elle est chan­geante, pas­sant de la suie à la soie /​ des noirs de lumière. Il sait son infi­dé­li­té de nuage en nuage.  Pourtant il la rêve, en cherche quelques indices dans le ciel qu’on épie. Mais il ne voit que l’oiseau qui s’envole au loin au ras des prai­ries lorsque le jour se lève en majes­té. Quelque chose en masque le fond. Elle est pour­tant ce qui rend l’eau à sa trans­pa­rence, l’air à son insou­ciance. Peut-être est-elle cette faille ori­gi­nelle, inal­té­rable, le rêve du mot juste qui (la) fixe­rait /​  une bonne fois pour toute…. Même l’amour attend d’être un vrai mot.

Comment la res­pi­rer au risque que le poème ren­verse /​ le sens des mots et que ne vienne à murir la mort. Peut-être se lais­ser prendre en elle sans la connaître, se faire sur­prendre par ses ins­tants de dévoi­le­ment et de clar­té, lorsque se pose le ciel à la sur­face de l’eau : J’ai aimé /​ en finis­sant par oublier /​ ce que je cher­chais.

Les poèmes de boire le temps sont inci­sifs, tein­tés d’une noir­ceur mélan­co­lique, seule cou­leur du temps nous dit l’auteur. Pourtant, ici et là des entailles de lumière, des pas que l’on entend venir, un cœur qui bat der­rière les per­siennes, et puis les culbutes du soleil viennent  dépla­cer l’horizon des mots et réveiller les pré­sences dor­mantes, lais­sant adve­nir une poé­sie pro­fon­dé­ment vraie, lumi­neuse et émou­vante. Ce qui parle dans la poé­sie de Stephan Causse, le pro­fond désem­pa­re­ment de l’être, sa dis­pa­ri­tion même, donne voix à notre part la plus vivante.

 

…par ma fenêtre
un mor­ceau de ciel bleu bouche 
l’invisible noir­ceur …..

 …déjà la cha­leur des­sine 
son air trem­bleur
inverse l’indécis
pour l’amour pour la mélo­die … 

 

 

Note

  1. Entretien 22 novembre 2010, cité par Julien Sorel, L’Ouvert, 8, 2015

Présentation de l’auteur

Stephan Causse

Stéphan Causse est né le 20 août 1969 à Montpellier. Il publie régu­liè­re­ment de la poé­sie dans les revues Souffles, Mange-Monde et Haies Vives depuis 2012 et col­la­bore ponc­tuel­le­ment avec des artistes plas­ti­ciens, peintres et gra­veurs. Il tra­vaille éga­le­ment avec des musi­ciens, notam­ment lors de lec­tures publiques.

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Christine Durif-Bruckert

Christine Durif-Bruckert, cher­cheure en psy­cho­lo­gie sociale et en anthro­po­lo­gie est aus­si poète. Elle mène ses recherches à l’université Lyon 2, sur les savoirs pro­fanes, sur la nar­ra­tion dans le contexte de la mala­die et sur l’enfermement. Ses tra­vaux de recherche l’ont ame­née à publier en 1994 chez Métailié Une fabu­leuse machine, Anthropologie des savoirs ordi­naires sur les fonc­tions phy­sio­lo­giques (réédi­té aux Éditions l'Oeil Neuf en 2009), La nour­ri­ture et nous. Corps ima­gi­naire et normes sociales édi­té par Armand Colin en 2007. Son der­nier ouvrage Expériences ano­rexiques, Récits de soi, récits de soin est sor­ti en sep­tembre 2017 aux Éditions Armand Colin. En poé­sie elle publie en 2018 aux Éditions du Petit Véhicule Arbre au vent avec Pascal Durif, pho­to­graphe, et Langues chez Jacques-André Éditeur. Les silen­cieuses, une fic­tion poé­tique sur l’enfermement est publiée en juin 2019 chez Jacques André Éditeur, de même que les poèmes du Corps des pierres, en dia­logue avec les pho­to­gra­phies de Pascal Durif (Éditions du Petit Véhicule). Dernièrement, elle coor­donne avec Alain Crozier l’anthologie Le cou­rage des vivants publié en mars 2020 chez Jacques André Éditeur. http://​chris​ti​ne​du​rif​-bru​ckert​.com/