Chantent les témoins, chantent les mar­tyrs

À l’heure des com­mé­mo­ra­tions offi­cielles de la Grande Guerre le poète et tra­duc­teur Patrick Quillier1Patrick Quillier, poète, est aus­si pro­fes­seur de Littérature géné­rale et com­pa­rée à l’Université de Nice-Sophia Antipolis. Traducteur et édi­teur de Fernando Pessoa en Pléiade, il a éga­le­ment tra­duit des poète d’expression por­tu­gaise et hon­groise contem­po­rains. nous offre une immense œuvre lyrique, véri­table opé­ra spi­ri­tuel qui donne la parole aux morts de 14/​18,  ins­crits pour une grande part d’entre eux au « monu­ment com­mé­mo­ra­tif » d’Aiglun  et de Sigale, deux com­munes de la val­lée de l’Estéron dans les Alpes mari­times. Son œuvre s’inspire de leurs écrits, des lettres envoyées ou des confi­dences des car­nets de com­bats, plus intimes, plus libres.

Se joignent à eux les voix de « grands témoins », Jean Giono, Ernst Jünger, Joë Bousquet, Wilfred Owen et bien d’autres noms de sol­dats- écri­vains ou poètes. Trois per­son­nages fic­tifs intro­duits par l’auteur, les frères Lhomme, Adam Nicolas, Achille et Ulysse, exaltent cette épo­pée de tona­li­tés plus roma­nesques et oniriques2Adam Nicolas Lhomme est l’avatar du per­son­nage de Nick Adams dans l’Adieu aux Armes, d’Hemingway, Ulysse et Achille Lhomme réécrivent à leur manière deux pas­sages d’Homère : le chant XI de l’Odyssée et les vers 455 à 617 du chant XVIII de l’Iliade. Un ensemble qui n’oublie per­sonne, qui rejoint cha­cun dans son his­toire, à « l’emplacement que lui a ména­gé le hasard des cir­cons­tances »3Gabriel Mwènè Okoundji, pré­face de l’ouvrage, p 8.

Toutes ces voix mêlées, connues, moins connues ou ano­nymes, cha­cune inédite dans ce qu’elle livre d’émotion, s’éclairent mutuel­le­ment, se rejoignent en une vibra­tion unique. Un véri­table chant de vie por­té par la sym­pho­nie des ins­tru­ments de for­tune fabri­qués sur le front avec des restes de guerre, caisses de muni­tions ou autres débris de bois. Le vio­lon­celle de Maurice Maréchal, le vio­lon de René Moreau ou encore de Lucien Durosoir entraînent dans leur sillage « tout un orchestre spec­tral aux sons puis­sants » (p 292).

Patrick Quillier, Voix écla­tées (de 14 à 18), pré­face de Gabriel Mwènè Okoundji, col­lec­tion Paul Froment, Fédérop, 408 p., 25€, paru le 5 juin 2018

Les réso­nances de toutes ces voix nous emmènent en une longue marche sur la ligne des tran­chées, dans le cœur ému des sol­dats, dans les petits riens d’un quo­ti­dien si peu ordi­naire, mais encore au milieu de l’incessant va-et-vient des bran­car­diers, infir­mières, méde­cins et cher­cheurs (Marie Curie) « qui guettent l’infime achar­ne­ment des vies à se main­te­nir » (p 45). Un ensemble mémo­riel sai­sis­sant, trou­blant. D’autant plus que cette marche est scan­dée par les déca­syl­labes qu’adapte le poète pour libé­rer les voix convo­quées et les mou­ler har­mo­nieu­se­ment dans le poème. Les voix volent tant bien que mal sur la « scan­sion déhan­chée de vers de dix pieds »4Gabriel Mwènè Okoundjip, p 7.  Il s’est agi, nous explique l’auteur, « de les faire réson­ner ces voix dans l’espace men­tal confi­gu­ré par les contraintes ryth­miques du déca­syl­labe, un déca­syl­labe plus secoué, voire caho­teux que ne l’aurait per­mis une écri­ture sou­mise aux règles contrai­gnantes de la tra­di­tion, en somme un déca­syl­labe écla­té lui aus­si » (p 401).

C’est sur ce rythme que se disent avec force la cruau­té et la fra­ter­ni­té qui s’entrelacent dans la com­plainte des bruits de la guerre venus du ciel et des cris des hommes. Cette com­plainte nous endeuille et nous indigne.

Pourtant l’énergie poé­tique de cette écri­ture nous emporte très près d’un réel mis à nu, tout près de ce qui brûle l’âme et nous attache au déses­poir d’une terre qui colle, englue, ense­ve­lit l’homme avant de l’avoir fait mou­rir, chaque « corps ago­ni­sant étant l’agonie anti­ci­pée » de cha­cun.

Les scènes récur­rentes de corps hur­lants, pro­fa­nés, écla­tés dans leur inti­mi­té ne nous épargnent pas. « Triste spec­tacle d’humanité souf­frante, hébé­tée, brute » qui serait inau­dible, bien trop aveu­glant si le rythme caden­cé et lita­nique et le souffle évo­ca­teur des mots ne venaient nous le faire entendre comme la « fon­da­tion sacrée de la com­mu­nau­té humaine » (p 92).

Ainsi le char­nier que tra­verse Adam Nicolas Lhomme (en une expé­rience extrême) devient un pay­sage écrit et écri­vant. Le champ des morts est aus­si le champ « aux papiers », « un grand fleuve de papiers ver­sés en liba­tion per­pé­tuelle » (p.184).

 

[…] «  Et près de chaque cadavre ou de chaque

mon­ceau de cadavres, l’on aper­çoit,

semés ça et là, toutes sortes de

papiers », […] (p 166)

 

Les livres déchi­rés, les cartes pos­tales de toutes sortes, les pho­tos de famille et confi­dences pri­vées se mêlent aux chairs sup­pli­ciées, aban­don­nées, les recouvrent come un lin­ceul. Et peut-être même qu’en cer­tains endroits de ce long poème, le pou­voir des mots vient par­fu­mer les corps mori­bonds noir­cis de vagues de mouches.

Adam Nicolas Lhomme dia­logue avec ses frères morts. Il fris­sonne, sai­si par d’étranges voix, par « le son d’un mur­mure ou d’une rumeur d’être vivants » (p167). Les yeux levés au ciel, rem­plis de larmes il « entend en lui le requiem lent et sourd qui déplore tous ces hommes » (p184)

Le poète donne sa voix à ses per­son­nages, parle au tra­vers d’eux, fait s’écouler de leur bouche les mots venus du fond de leur âme. Il entend la véri­té de leur mobi­li­sa­tion et la force de leurs espé­rances et rêve­ries qui chassent loin la vision des sou­ve­nirs san­glants.  C’est ain­si que Louis Joseph Fortuné « […] sou­pire une der­nière fois la tête/​bourdonnante de tous les bruits de sa /​vallée du timbre rugueux de la voix/​de son père des chants si bien ornés/​ de sa mère des douces inflexions/​[…] » (p 116-117).

Ils s’endorment en écou­tant les ber­ceuses de leur vil­lage et contre tout déses­poir chantent l’hymne des fra­ter­ni­tés. Ainsi « l’auteur trans­forme t-il des anec­dotes de guerre en bornes de la fra­ter­ni­té humaine. Il en fait l’ode d’un choeur soli­daire dans la zone franche de la belle amour humaine » 5Gabriel Mwènè Okoundji, p 8

 

[…] Alors

On fra­ter­nise avant que de hur­ler

à la mort, à la haine, on fra­ter­nise

avant que de fré­mir sous la ter­reur,

de toute éter­ni­té on fra­ter­nise

avant que d’étriper, de tru­ci­der,

de mitrailler, on fra­ter­nise avant

de faire de l’effroi un feu furieux […]

[…]

On fra­ter­nise en par­ta­geant la flamme

fra­gile et méri­toire de l’amour […] (p. 93)

 

Mais si ces voix nous par­viennent avec tant de force c’est parce que le poète s’indigne, dénonce d’emblée l’absurdité et le mal­heur de la guerre :

 

[…]

Malheureux tous ces morts gibier sans fin

aux chasses sans pitié de la bêtise

mariée à l’hypocrite couar­dise

à la plus obs­cène des convoi­tises

au cynisme se camou­flant en « crise »

à l’arrogant dégoû­tant égo(t)ïsme […] (p. 13)

 

il s’élève contre la haine, contre la fureur natio­na­liste et la vio­lence. Il pleure la bar­ba­rie inutile, le gâchis des chairs abi­mées, s’élève contre les fau­teurs de guerre pour chan­ter sans fin, avec tant d’autres qui ont chan­té avant, « la vie, le mer­veilleux souffle de vie, la peine, la révolte et l’harmonie » (p 91)

Les voix de la révolte sont encore plus inci­sives lorsqu’elles sont confron­tées à celles du consen­te­ment au patrio­tisme inté­rio­ri­sé et incar­né par un grand nombre de sol­dats, et dont s’est abreu­vée l’image de la France. « Mourir pour la patrie sur la voix tra­cée par le devoir, est le sort le plus beau »   écrivent-ils à l’unisson. Une mort don­née sans regret dans le « […] bon­heur de se sentir/​valide, au pied, pour ain­si dire, de/​ son devoir. Vraiment, rien ne me fait peur/​tant que je me sens fort et comme fier/​/​» (p 311). Cette idée exal­tée par la force natio­na­liste que la matière n’est rien et que l’esprit est tout, beau­coup de com­bat­tants l’ont por­té jusqu’au para­doxe6Ernst Jünger, La Guerre comme expé­rience inté­rieure, Christian Bourgois, 1997, p. 104.

Les voix se répondent, se nuancent et se divisent entre l’idée du devoir, de la juste cause et la colère contre l’héroïsation de la guerre. Beaucoup se mettent à dou­ter au fil de l’immersion dans les tran­chées. Ainsi Marc Boasson se demande sans cesse dans ses lettres de guerre « quel est ce monde  englou­ti dans ce noir ? »

 

[…] « Ô France mon pays ensan­glan­té !

Les fan­tai­sies d’imagination sont

trop pué­riles désor­mais en face

de la réa­li­té abo­mi­nable.

Qu’on en finisse avec les exer­cices

rhé­to­riques, qui sont si peu conformes

à ce que tout sol­dat affronte et vit ! » […] (p. 353)

 

Au fil de l’écriture de ce long poème d’une sub­stance et d’un rythme incom­pa­rables, Patrick Quillier s’engage dans un « acte de mémoire » inédit. Si cette expres­sion a des accents conve­nus et quelque peu flous, au tra­vers de ce recueil elle prend un tout autre ton. Le poète médium et com­po­si­teur « entrouvre la porte du jar­din des morts… », comme l’écrivait René Char7Char R. Œuvres com­plètes. Paris, Gallimard, 1983. Il les entend, il chante leur rêve, la vie sus­pen­due, « pro­je­tant leur voix »  mécon­nues ou trop rapi­de­ment ense­ve­lies « dans l’écoute contem­po­raine, quitte à les trans­crire ou à les trans­po­ser » (p. 402).

Et voi­là que nous font fré­mir les forces de l’archaïque qui écrivent sur le tem­po d’une déso­la­tion pro­fonde de l’esprit la tra­gé­die de ces temps mau­dits, du pas­sé et du pré­sent comme d’ici et d’ailleurs.

 

 

monu­ment aux morts de Venanson – ©mbp

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Christine Durif-Bruckert

Christine Durif-Bruckert, cher­cheure en psy­cho­lo­gie sociale et en anthro­po­lo­gie est aus­si poète

Elle mène ses recherches sur les savoirs pro­fanes, sur le corps et sur la nar­ra­tion dans le cadre Groupe de Recherche en Psychologie Sociale (GRePS) de l’université Lyon 2.

Ses tra­vaux de recherche l’on ame­né à publier s en 1994 chez Métailié "Une fabu­leuse machine, Anthropologie des savoirs ordi­naires sur les fonc­tions phy­sio­lo­giques" (réédi­té aux Editions l'Oeil Neuf en 2009), "La nour­ri­ture et nous. Corps ima­gi­naire et normes sociales" édi­té par Armand Colin en 2007. Son der­nier ouvrage "Expériences ano­rexiques, Récits de soi, récits de soin", est sor­ti en sep­tembre 2017 aux Editions Armand Colin.  

En poé­sie elle  publie en 2018 aux Éditions du Petit Véhicule « Arbre au vent » avec Pascal Durif, pho­to­graphe, et « Langues , Collection « éclipses »chez  Jacques-André Editeur. Ce der­nier recueil est illus­tré par les pein­tures de Jean Imhoff,  les cro­quis de Raoul Bruckert ain­si que par deux cal­li­gra­phies de Sim Poumet

Un pro­chain  récit poé­tique « La carte des forêts » sera publié en février 2019

chris​ti​ne​du​rif​-bru​ckert​.com

https://​www​.lin​ke​din​.com/​i​n​/​c​h​r​is- tine-durif-bru­ckert/

 

Notes   [ + ]