Patrick Quillier : Voix éclatées, 14–18

Par |2020-01-20T11:31:59+01:00 3 décembre 2018|Catégories : Focus, Patrick Quillier|

Chantent les témoins, chantent les martyrs

À l’heure des com­mé­mora­tions offi­cielles de la Grande Guerre le poète et tra­duc­teur Patrick Quil­li­er1Patrick Quil­li­er, poète, est aus­si pro­fesseur de Lit­téra­ture générale et com­parée à l’U­ni­ver­sité de Nice-Sophia Antipo­lis. Tra­duc­teur et édi­teur de Fer­nan­do Pes­soa en Pléi­ade, il a égale­ment traduit des poète d’expression por­tu­gaise et hon­groise con­tem­po­rains. nous offre une immense œuvre lyrique, véri­ta­ble opéra spir­ituel qui donne la parole aux morts de 14/18,  inscrits pour une grande part d’entre eux au « mon­u­ment com­mé­moratif » d’Aiglun  et de Sigale, deux com­munes de la val­lée de l’Estéron dans les Alpes mar­itimes. Son œuvre s’inspire de leurs écrits, des let­tres envoyées ou des con­fi­dences des car­nets de com­bats, plus intimes, plus libres. 

Se joignent à eux les voix de « grands témoins », Jean Giono, Ernst Jünger, Joë Bous­quet, Wil­fred Owen et bien d’autres noms de sol­dats- écrivains ou poètes. Trois per­son­nages fic­tifs intro­duits par l’auteur, les frères Lhomme, Adam Nico­las, Achille et Ulysse, exal­tent cette épopée de tonal­ités plus romanesques et oniriques2Adam Nico­las Lhomme est l’avatar du per­son­nage de Nick Adams dans l’Adieu aux Armes, d’Hemingway, Ulysse et Achille Lhomme réécrivent à leur manière deux pas­sages d’Homère : le chant XI de l’Odyssée et les vers 455 à 617 du chant XVIII de l’Iliade. Un ensem­ble qui n’oublie per­son­ne, qui rejoint cha­cun dans son his­toire, à « l’emplacement que lui a ménagé le hasard des cir­con­stances »3Gabriel Mwènè Okound­ji, pré­face de l’ouvrage, p 8.

Toutes ces voix mêlées, con­nues, moins con­nues ou anonymes, cha­cune inédite dans ce qu’elle livre d’émotion, s’éclairent mutuelle­ment, se rejoignent en une vibra­tion unique. Un véri­ta­ble chant de vie porté par la sym­phonie des instru­ments de for­tune fab­riqués sur le front avec des restes de guerre, caiss­es de muni­tions ou autres débris de bois. Le vio­lon­celle de Mau­rice Maréchal, le vio­lon de René More­au ou encore de Lucien Durosoir entraî­nent dans leur sil­lage « tout un orchestre spec­tral aux sons puis­sants » (p 292). 

Patrick Quil­li­er, Voix éclatées (de 14 à 18), pré­face de Gabriel Mwènè Okound­ji, col­lec­tion Paul Fro­ment, Fédérop, 408 p., 25€, paru le 5 juin 2018

Les réso­nances de toutes ces voix nous emmè­nent en une longue marche sur la ligne des tranchées, dans le cœur ému des sol­dats, dans les petits riens d’un quo­ti­di­en si peu ordi­naire, mais encore au milieu de l’incessant va-et-vient des bran­car­diers, infir­mières, médecins et chercheurs (Marie Curie) « qui guet­tent l’infime acharne­ment des vies à se main­tenir » (p 45). Un ensem­ble mémoriel sai­sis­sant, trou­blant. D’autant plus que cette marche est scan­dée par les déca­syl­labes qu’adapte le poète pour libér­er les voix con­vo­quées et les mouler har­monieuse­ment dans le poème. Les voix volent tant bien que mal sur la « scan­sion déhanchée de vers de dix pieds »4Gabriel Mwènè Okound­jip, p 7.  Il s’est agi, nous explique l’auteur, « de les faire réson­ner ces voix dans l’espace men­tal con­fig­uré par les con­traintes ryth­miques du déca­syl­labe, un déca­syl­labe plus sec­oué, voire caho­teux que ne l’aurait per­mis une écri­t­ure soumise aux règles con­traig­nantes de la tra­di­tion, en somme un déca­syl­labe éclaté lui aus­si » (p 401).

C’est sur ce rythme que se dis­ent avec force la cru­auté et la fra­ter­nité qui s’entrelacent dans la com­plainte des bruits de la guerre venus du ciel et des cris des hommes. Cette com­plainte nous endeuille et nous indigne. 

Pour­tant l’énergie poé­tique de cette écri­t­ure nous emporte très près d’un réel mis à nu, tout près de ce qui brûle l’âme et nous attache au dés­espoir d’une terre qui colle, englue, ensevelit l’homme avant de l’avoir fait mourir, chaque « corps ago­nisant étant l’agonie anticipée » de chacun.

Les scènes récur­rentes de corps hurlants, pro­fanés, éclatés dans leur intim­ité ne nous épargnent pas. « Triste spec­ta­cle d’humanité souf­frante, hébétée, brute » qui serait inaudi­ble, bien trop aveuglant si le rythme cadencé et litanique et le souf­fle évo­ca­teur des mots ne venaient nous le faire enten­dre comme la « fon­da­tion sacrée de la com­mu­nauté humaine » (p 92). 

Ain­si le charnier que tra­verse Adam Nico­las Lhomme (en une expéri­ence extrême) devient un paysage écrit et écrivant. Le champ des morts est aus­si le champ « aux papiers », « un grand fleuve de papiers ver­sés en liba­tion per­pétuelle » (p.184).

 

[…] «  Et près de chaque cadavre ou de chaque 

mon­ceau de cadavres, l’on aperçoit, 

semés ça et là, toutes sortes de 

papiers », […] (p 166)

 

Les livres déchirés, les cartes postales de toutes sortes, les pho­tos de famille et con­fi­dences privées se mêlent aux chairs sup­pli­ciées, aban­don­nées, les recou­vrent come un linceul. Et peut-être même qu’en cer­tains endroits de ce long poème, le pou­voir des mots vient par­fumer les corps mori­bonds noir­cis de vagues de mouches.

Adam Nico­las Lhomme dia­logue avec ses frères morts. Il fris­sonne, saisi par d’étranges voix, par « le son d’un mur­mure ou d’une rumeur d’être vivants » (p167). Les yeux lev­és au ciel, rem­plis de larmes il « entend en lui le requiem lent et sourd qui déplore tous ces hommes » (p184)

Le poète donne sa voix à ses per­son­nages, par­le au tra­vers d’eux, fait s’écouler de leur bouche les mots venus du fond de leur âme. Il entend la vérité de leur mobil­i­sa­tion et la force de leurs espérances et rêver­ies qui chas­sent loin la vision des sou­venirs sanglants.  C’est ain­si que Louis Joseph For­tuné « […] soupire une dernière fois la tête/bourdonnante de tous les bruits de sa /vallée du tim­bre rugueux de la voix/de son père des chants si bien ornés/ de sa mère des douces inflexions/[…] » (p 116–117).

Ils s’endorment en écoutant les berceuses de leur vil­lage et con­tre tout dés­espoir chantent l’hymne des fra­ter­nités. Ain­si « l’auteur trans­forme t‑il des anec­dotes de guerre en bornes de la fra­ter­nité humaine. Il en fait l’ode d’un choeur sol­idaire dans la zone franche de la belle amour humaine » 5Gabriel Mwènè Okound­ji, p 8

 

[…] Alors

On frater­nise avant que de hurler 

à la mort, à la haine, on fraternise

avant que de frémir sous la terreur, 

de toute éter­nité on fraternise

avant que d’étriper, de trucider, 

de mitrailler, on frater­nise avant

de faire de l’effroi un feu furieux […]

[…]

On frater­nise en partageant la flamme 

frag­ile et méri­toire de l’amour […] (p. 93)

 

Mais si ces voix nous parvi­en­nent avec tant de force c’est parce que le poète s’indigne, dénonce d’emblée l’absurdité et le mal­heur de la guerre : 

 

[…]

Mal­heureux tous ces morts gibier sans fin

aux chas­s­es sans pitié de la bêtise

mar­iée à l’hypocrite couardise

à la plus obscène des convoitises

au cynisme se cam­ou­flant en « crise »

à l’arrogant dégoû­tant égo(t)ïsme […] (p. 13)

 

il s’élève con­tre la haine, con­tre la fureur nation­al­iste et la vio­lence. Il pleure la bar­barie inutile, le gâchis des chairs abimées, s’élève con­tre les fau­teurs de guerre pour chanter sans fin, avec tant d’autres qui ont chan­té avant, « la vie, le mer­veilleux souf­fle de vie, la peine, la révolte et l’harmonie » (p 91)

Les voix de la révolte sont encore plus inci­sives lorsqu’elles sont con­fron­tées à celles du con­sen­te­ment au patri­o­tisme intéri­or­isé et incar­né par un grand nom­bre de sol­dats, et dont s’est abreuvée l’image de la France. « Mourir pour la patrie sur la voix tracée par le devoir, est le sort le plus beau »   écrivent-ils à l’unisson. Une mort don­née sans regret dans le « […] bon­heur de se sentir/valide, au pied, pour ain­si dire, de/ son devoir. Vrai­ment, rien ne me fait peur/tant que je me sens fort et comme fier//» (p 311). Cette idée exaltée par la force nation­al­iste que la matière n’est rien et que l’esprit est tout, beau­coup de com­bat­tants l’ont porté jusqu’au para­doxe6Ernst Jünger, La Guerre comme expéri­ence intérieure, Chris­t­ian Bour­go­is, 1997, p. 104.

Les voix se répon­dent, se nuan­cent et se divisent entre l’idée du devoir, de la juste cause et la colère con­tre l’héroïsation de la guerre. Beau­coup se met­tent à douter au fil de l’immersion dans les tranchées. Ain­si Marc Boas­son se demande sans cesse dans ses let­tres de guerre « quel est ce monde  englouti dans ce noir ? »

 

[…] « Ô France mon pays ensanglanté !

Les fan­taisies d’imagination sont

trop puériles désor­mais en face

de la réal­ité abominable.

Qu’on en finisse avec les exercices

rhé­toriques, qui sont si peu conformes

à ce que tout sol­dat affronte et vit ! » […] (p. 353)

 

Au fil de l’écriture de ce long poème d’une sub­stance et d’un rythme incom­pa­ra­bles, Patrick Quil­li­er s’engage dans un « acte de mémoire » inédit. Si cette expres­sion a des accents con­venus et quelque peu flous, au tra­vers de ce recueil elle prend un tout autre ton. Le poète médi­um et com­pos­i­teur « entrou­vre la porte du jardin des morts… », comme l’écrivait René Char7Char R. Œuvres com­plètes. Paris, Gal­li­mard, 1983. Il les entend, il chante leur rêve, la vie sus­pendue, « pro­je­tant leur voix »  mécon­nues ou trop rapi­de­ment ensevelies « dans l’écoute con­tem­po­raine, quitte à les tran­scrire ou à les trans­pos­er » (p. 402). 

Et voilà que nous font frémir les forces de l’archaïque qui écrivent sur le tem­po d’une déso­la­tion pro­fonde de l’esprit la tragédie de ces temps mau­dits, du passé et du présent comme d’ici et d’ailleurs.

 

 

mon­u­ment aux morts de Venan­son — ©mbp

Présentation de l’auteur

Patrick Quillier

 

Né en 1953 à Toulouse, Patrick Quil­li­er étudie les let­tres et devient pro­fesseur de lit­téra­ture com­parée à l’université de Nice. Musi­cien et com­pos­i­teur, il s’intéresse aux liens exis­tant entre la lit­téra­ture et la musique.

Il est tra­duc­teur de por­tu­gais et fait décou­vrir au pub­lic français la poésie d’Eugénio de Andrade et surtout, celle de Fer­nan­do Pes­soa. Il coor­donne l’édition de la Pléi­ade con­sacrée à ce mon­u­ment des let­tres portugaises.

Il est poète et pub­lie des recueils tels Ori­fices du mur­mure, Office du mur­mure ou Voix éclatées (de 14 à 18).

© Olgalu­cia Jordan

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Christine Durif-Bruckert

Chris­tine Durif-Bruck­ert, chercheure en psy­cholo­gie sociale et en anthro­polo­gie est aus­si poète. Elle mène ses recherch­es à l’université Lyon 2, sur les savoirs pro­fanes, sur la nar­ra­tion dans le con­texte de la mal­adie et sur l’enfermement. Ses travaux de recherche l’ont amenée à pub­li­er en 1994 chez Métail­ié Une fab­uleuse machine, Anthro­polo­gie des savoirs ordi­naires sur les fonc­tions phys­i­ologiques (réédité aux Édi­tions l’Oeil Neuf en 2009), La nour­ri­t­ure et nous. Corps imag­i­naire et normes sociales édité par Armand Col­in en 2007. Son dernier ouvrage Expéri­ences anorex­iques, Réc­its de soi, réc­its de soin est sor­ti en sep­tem­bre 2017 aux Édi­tions Armand Col­in. En poésie elle pub­lie en 2018 aux Édi­tions du Petit Véhicule Arbre au vent avec Pas­cal Durif, pho­tographe, et Langues chez Jacques-André Édi­teur. Les silen­cieuses, une fic­tion poé­tique sur l’enfermement est pub­liée en juin 2019 chez Jacques André Édi­teur, de même que les poèmes du Corps des pier­res, en dia­logue avec les pho­togra­phies de Pas­cal Durif (Édi­tions du Petit Véhicule). Dernière­ment, elle coor­donne avec Alain Crozi­er l’anthologie Le courage des vivants pub­lié en mars 2020 chez Jacques André Édi­teur. http://christinedurif-bruckert.com/

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