> Patrick Quillier : Voix éclatées, 14-18

Patrick Quillier : Voix éclatées, 14-18

Par |2018-12-06T22:20:40+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Focus|

Chantent les témoins, chantent les mar­tyrs

À l’heure des com­mé­mo­ra­tions offi­cielles de la Grande Guerre le poète et tra­duc­teur Patrick Quillier1nous offre une immense œuvre lyrique, véri­table opé­ra spi­ri­tuel qui donne la parole aux morts de 14/​18,  ins­crits pour une grande part d’entre eux au « monu­ment com­mé­mo­ra­tif » d’Aiglun  et de Sigale, deux com­munes de la val­lée de l’Estéron dans les Alpes mari­times. Son œuvre s’inspire de leurs écrits, des lettres envoyées ou des confi­dences des car­nets de com­bats, plus intimes, plus libres.

Se joignent à eux les voix de « grands témoins », Jean Giono, Ernst Jünger, Joë Bousquet, Wilfred Owen et bien d’autres noms de sol­dats- écri­vains ou poètes. Trois per­son­nages fic­tifs intro­duits par l’auteur, les frères Lhomme, Adam Nicolas, Achille et Ulysse, exaltent cette épo­pée de tona­li­tés plus roma­nesques et oni­riques2. Un ensemble qui n’oublie per­sonne, qui rejoint cha­cun dans son his­toire, à « l’emplacement que lui a ména­gé le hasard des cir­cons­tances »3.

Toutes ces voix mêlées, connues, moins connues ou ano­nymes, cha­cune inédite dans ce qu’elle livre d’émotion, s’éclairent mutuel­le­ment, se rejoignent en une vibra­tion unique. Un véri­table chant de vie por­té par la sym­pho­nie des ins­tru­ments de for­tune fabri­qués sur le front avec des restes de guerre, caisses de muni­tions ou autres débris de bois. Le vio­lon­celle de Maurice Maréchal, le vio­lon de René Moreau ou encore de Lucien Durosoir entraînent dans leur sillage « tout un orchestre spec­tral aux sons puis­sants » (p 292).

Patrick Quillier, Voix écla­tées (de 14 à 18), pré­face de Gabriel Mwènè Okoundji, col­lec­tion Paul Froment, Fédérop, 408 p., 25€, paru le 5 juin 2018

Les réso­nances de toutes ces voix nous emmènent en une longue marche sur la ligne des tran­chées, dans le cœur ému des sol­dats, dans les petits riens d’un quo­ti­dien si peu ordi­naire, mais encore au milieu de l’incessant va-et-vient des bran­car­diers, infir­mières, méde­cins et cher­cheurs (Marie Curie) « qui guettent l’infime achar­ne­ment des vies à se main­te­nir » (p 45). Un ensemble mémo­riel sai­sis­sant, trou­blant. D’autant plus que cette marche est scan­dée par les déca­syl­labes qu’adapte le poète pour libé­rer les voix convo­quées et les mou­ler har­mo­nieu­se­ment dans le poème. Les voix volent tant bien que mal sur la « scan­sion déhan­chée de vers de dix pieds »4.  Il s’est agi, nous explique l’auteur, « de les faire réson­ner ces voix dans l’espace men­tal confi­gu­ré par les contraintes ryth­miques du déca­syl­labe, un déca­syl­labe plus secoué, voire caho­teux que ne l’aurait per­mis une écri­ture sou­mise aux règles contrai­gnantes de la tra­di­tion, en somme un déca­syl­labe écla­té lui aus­si » (p 401).

C’est sur ce rythme que se disent avec force la cruau­té et la fra­ter­ni­té qui s’entrelacent dans la com­plainte des bruits de la guerre venus du ciel et des cris des hommes. Cette com­plainte nous endeuille et nous indigne.

Pourtant l’énergie poé­tique de cette écri­ture nous emporte très près d’un réel mis à nu, tout près de ce qui brûle l’âme et nous attache au déses­poir d’une terre qui colle, englue, ense­ve­lit l’homme avant de l’avoir fait mou­rir, chaque « corps ago­ni­sant étant l’agonie anti­ci­pée » de cha­cun.

Les scènes récur­rentes de corps hur­lants, pro­fa­nés, écla­tés dans leur inti­mi­té ne nous épargnent pas. « Triste spec­tacle d’humanité souf­frante, hébé­tée, brute » qui serait inau­dible, bien trop aveu­glant si le rythme caden­cé et lita­nique et le souffle évo­ca­teur des mots ne venaient nous le faire entendre comme la « fon­da­tion sacrée de la com­mu­nau­té humaine » (p 92).

Ainsi le char­nier que tra­verse Adam Nicolas Lhomme (en une expé­rience extrême) devient un pay­sage écrit et écri­vant. Le champ des morts est aus­si le champ « aux papiers », « un grand fleuve de papiers ver­sés en liba­tion per­pé­tuelle » (p.184).

 

[…] «  Et près de chaque cadavre ou de chaque

mon­ceau de cadavres, l’on aper­çoit,

semés ça et là, toutes sortes de

papiers », […] (p 166)

 

Les livres déchi­rés, les cartes pos­tales de toutes sortes, les pho­tos de famille et confi­dences pri­vées se mêlent aux chairs sup­pli­ciées, aban­don­nées, les recouvrent come un lin­ceul. Et peut-être même qu’en cer­tains endroits de ce long poème, le pou­voir des mots vient par­fu­mer les corps mori­bonds noir­cis de vagues de mouches.

Adam Nicolas Lhomme dia­logue avec ses frères morts. Il fris­sonne, sai­si par d’étranges voix, par « le son d’un mur­mure ou d’une rumeur d’être vivants » (p167). Les yeux levés au ciel, rem­plis de larmes il « entend en lui le requiem lent et sourd qui déplore tous ces hommes » (p184)

Le poète donne sa voix à ses per­son­nages, parle au tra­vers d’eux, fait s’écouler de leur bouche les mots venus du fond de leur âme. Il entend la véri­té de leur mobi­li­sa­tion et la force de leurs espé­rances et rêve­ries qui chassent loin la vision des sou­ve­nirs san­glants.  C’est ain­si que Louis Joseph Fortuné « […] sou­pire une der­nière fois la tête/​bourdonnante de tous les bruits de sa /​vallée du timbre rugueux de la voix/​de son père des chants si bien ornés/​ de sa mère des douces inflexions/​[…] » (p 116-117).

Ils s’endorment en écou­tant les ber­ceuses de leur vil­lage et contre tout déses­poir chantent l’hymne des fra­ter­ni­tés. Ainsi « l’auteur trans­forme t-il des anec­dotes de guerre en bornes de la fra­ter­ni­té humaine. Il en fait l’ode d’un choeur soli­daire dans la zone franche de la belle amour humaine » 5

 

[…] Alors

On fra­ter­nise avant que de hur­ler

à la mort, à la haine, on fra­ter­nise

avant que de fré­mir sous la ter­reur,

de toute éter­ni­té on fra­ter­nise

avant que d’étriper, de tru­ci­der,

de mitrailler, on fra­ter­nise avant

de faire de l’effroi un feu furieux […]

[…]

On fra­ter­nise en par­ta­geant la flamme

fra­gile et méri­toire de l’amour […] (p. 93)

 

Mais si ces voix nous par­viennent avec tant de force c’est parce que le poète s’indigne, dénonce d’emblée l’absurdité et le mal­heur de la guerre :

 

[…]

Malheureux tous ces morts gibier sans fin

aux chasses sans pitié de la bêtise

mariée à l’hypocrite couar­dise

à la plus obs­cène des convoi­tises

au cynisme se camou­flant en « crise »

à l’arrogant dégoû­tant égo(t)ïsme […] (p. 13)

 

il s’élève contre la haine, contre la fureur natio­na­liste et la vio­lence. Il pleure la bar­ba­rie inutile, le gâchis des chairs abi­mées, s’élève contre les fau­teurs de guerre pour chan­ter sans fin, avec tant d’autres qui ont chan­té avant, « la vie, le mer­veilleux souffle de vie, la peine, la révolte et l’harmonie » (p 91)

Les voix de la révolte sont encore plus inci­sives lorsqu’elles sont confron­tées à celles du consen­te­ment au patrio­tisme inté­rio­ri­sé et incar­né par un grand nombre de sol­dats, et dont s’est abreu­vée l’image de la France. « Mourir pour la patrie sur la voix tra­cée par le devoir, est le sort le plus beau »   écrivent-ils à l’unisson. Une mort don­née sans regret dans le « […] bon­heur de se sentir/​valide, au pied, pour ain­si dire, de/​ son devoir. Vraiment, rien ne me fait peur/​tant que je me sens fort et comme fier/​/​» (p 311). Cette idée exal­tée par la force natio­na­liste que la matière n’est rien et que l’esprit est tout, beau­coup de com­bat­tants l’ont por­té jusqu’au para­doxe6

Les voix se répondent, se nuancent et se divisent entre l’idée du devoir, de la juste cause et la colère contre l’héroïsation de la guerre. Beaucoup se mettent à dou­ter au fil de l’immersion dans les tran­chées. Ainsi Marc Boasson se demande sans cesse dans ses lettres de guerre « quel est ce monde  englou­ti dans ce noir ? »

 

[…] « Ô France mon pays ensan­glan­té !

Les fan­tai­sies d’imagination sont

trop pué­riles désor­mais en face

de la réa­li­té abo­mi­nable.

Qu’on en finisse avec les exer­cices

rhé­to­riques, qui sont si peu conformes

à ce que tout sol­dat affronte et vit ! » […] (p. 353)

 

Au fil de l’écriture de ce long poème d’une sub­stance et d’un rythme incom­pa­rables, Patrick Quillier s’engage dans un « acte de mémoire » inédit. Si cette expres­sion a des accents conve­nus et quelque peu flous, au tra­vers de ce recueil elle prend un tout autre ton. Le poète médium et com­po­si­teur « entrouvre la porte du jar­din des morts… », comme l’écrivait René Char7. Il les entend, il chante leur rêve, la vie sus­pen­due, « pro­je­tant leur voix »  mécon­nues ou trop rapi­de­ment ense­ve­lies « dans l’écoute contem­po­raine, quitte à les trans­crire ou à les trans­po­ser » (p. 402).

Et voi­là que nous font fré­mir les forces de l’archaïque qui écrivent sur le tem­po d’une déso­la­tion pro­fonde de l’esprit la tra­gé­die de ces temps mau­dits, du pas­sé et du pré­sent comme d’ici et d’ailleurs.

 

 

monu­ment aux morts de Venanson – ©mbp


Notes

  1. Patrick Quillier, poète, est aus­si pro­fes­seur de Littérature géné­rale et com­pa­rée à l’Université de Nice-Sophia Antipolis. Traducteur et édi­teur de Fernando Pessoa en Pléiade, il a éga­le­ment tra­duit des poète d’expression por­tu­gaise et hon­groise contem­po­rains. []
  2. Adam Nicolas Lhomme est l’avatar du per­son­nage de Nick Adams dans l’Adieu aux Armes, d’Hemingway, Ulysse et Achille Lhomme réécrivent à leur manière deux pas­sages d’Homère : le chant XI de l’Odyssée et les vers 455 à 617 du chant XVIII de l’Iliade[]
  3. Gabriel Mwènè Okoundji, pré­face de l’ouvrage, p 8[]
  4. Gabriel Mwènè Okoundjip, p 7[]
  5. Gabriel Mwènè Okoundji, p 8[]
  6. Ernst Jünger, La Guerre comme expé­rience inté­rieure, Christian Bourgois, 1997, p. 104.[]
  7. Char R. Œuvres com­plètes. Paris, Gallimard, 1983[]

mm

Christine Durif-Bruckert

Christine Durif-Bruckert, cher­cheure en psy­cho­lo­gie sociale et en anthro­po­lo­gie est aus­si poète

Elle mène ses recherches sur les savoirs pro­fanes, sur le corps et sur la nar­ra­tion dans le cadre Groupe de Recherche en Psychologie Sociale (GRePS) de l’université Lyon 2.

Ses tra­vaux de recherche l’on ame­né à publier s en 1994 chez Métailié “Une fabu­leuse machine, Anthropologie des savoirs ordi­naires sur les fonc­tions phy­sio­lo­giques” (réédi­té aux Editions l’Oeil Neuf en 2009), “La nour­ri­ture et nous. Corps ima­gi­naire et normes sociales” édi­té par Armand Colin en 2007. Son der­nier ouvrage “Expériences ano­rexiques, Récits de soi, récits de soin”, est sor­ti en sep­tembre 2017 aux Editions Armand Colin.  

En poé­sie elle  publie en 2018 aux Éditions du Petit Véhicule « Arbre au vent » avec Pascal Durif, pho­to­graphe, et « Langues , Collection « éclipses »chez  Jacques-André Editeur. Ce der­nier recueil est illus­tré par les pein­tures de Jean Imhoff,  les cro­quis de Raoul Bruckert ain­si que par deux cal­li­gra­phies de Sim Poumet

Un pro­chain  récit poé­tique « La carte des forêts » sera publié en février 2019

chris​ti​ne​du​rif​-bru​ckert​.com

https://​www​.lin​ke​din​.com/​i​n​/​c​h​r​is- tine-durif-bru­ckert/

 

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