en ce temps-là la guerre était en terre
l’europe dilacérée labourait
ses plaines et y plan­tait des bois­seaux d’hommes
mal­heureux tous ces morts tels des épis
cueil­lis verts mal­heureux tous ces morts
aux moissons innom­ma­bles de l’histoire
mal­heureux tous ces morts pour six arpents
de terre mal­heureux tous ces morts pour
sat­is­faire morgue et cupidité
des chefs mal­heureux tous ces morts en guerre
déraisonnable injuste malheureux
tous ces morts car cette chair de la terre
où leur face est tombée n’est la cité
que d’une divinité fantomale
mal­heureux tous ces morts aux funérailles
sac­rilèges mal­heureux tous ces morts
que men­songe et folie ont abattus
dans la chair d’une terre aimée perdue
dans les replis d’un sol dernier et sale
mal­heureux tous ces morts à ces caveaux
indignes cette glèbe saturée
de sang sup­pli­cié de chairs éclatées
d’os mitrail­lés émi­et­tés malheureux
tous ces morts dans cette chair de la terre
sup­pli­ciée mitrail­lée dilacérée
mal­heureux tous ces morts embrassés par
l’horreur d’un hosan­na de fer de feu
de gaz mal­heureux tous ces morts étreints
par les démons qu’ont déchaînés des hommes
qui étaient chefs en chefs qui étaient fous
furieux en chefs oui fous furieux en chefs
dans l’absurde aban­don aux symbolismes
d’é­tat qui pul­lu­lent et manipulent
mal­heureux tous ces morts gibier sans fin
aux chas­s­es sans pitié de la bêtise
mar­iée à l’hypocrite couardise
à la plus obscène des convoitises
au cynisme se cam­ou­flant en « crise »
à l’arrogant dégoû­tant égo(t)ïsme

 

*

 

LES MISES AU POINT DE VICTORIN BÈS

 

Vic­torin Bès, le 9 novem­bre mille
neuf cent quinze : « Soyez bien fiers de nous
vous tous de l’arrière qui lisez ce
communiqué :

 “Le moral des Poilus
est admirable, ils meurent le sourire
aux lèvres et ne cri­ent jamais maman
en mourant les entrailles broyées, mais
ils hurlent Vive la France !

Ah, cra­pules
de jour­nal­istes qui entretenez
le moral de l’arrière ain­si, venez
vivre une heure seule­ment au moment
où se radi­nent crapouil­lots, torpilles,
etc.

 

        La Patrie qui nous fait
tuer, notre mère ? Allons donc ! Ma mère,
c’est ma maman qui chaque nuit pleure et
trem­ble sur mon sort. Ma patrie, c’est ce
que j’ai de plus cher au monde et qui m’aime,
c’est maman, c’est papa. Maman. Papa.»

 

*

 

Le 17 mars 1917,
à l’hôpital mil­i­taire du Grand
Palais, on procède à la tentative
d’une greffe osseuse sur deux soldats
mutilés. Lorsque la lueur oblique
du couchant tra­verse les car­reaux de
leur porte-fenêtre et vient caresser
sur leurs lits de douleur leur deux visages,
le plus âgé remonte sa chemise,
décou­vrant son nom­bril et sa poitrine,
peau frémis­sante et glabre, à la chaleur
douce d’un soleil déjà printanier.
Ses jambes sont bandées, et là opère,
il y met tout le poids de son espoir,
une silen­cieuse chimie de vie.
Le plus jeune s’est accoudé, non sans
peine, au rebord d’un lit articulé,
d’où il laisse pen­dre, pliée, sa jambe
droite, elle aus­si bandée, du pied jusqu’au
dessus du genou. La tête posée
à la ren­verse sur un gros coussin,
il laisse la lumière scintiller
sur son pro­fil per­du, l’air épuisé,
les traits sere­ins pour­tant. Sa main pianote
une valse-musette sur sa cuisse
droite (la gauche n’est plus qu’un moignon),
comme pour anesthési­er la douleur,
comme pour encour­ager les cellules
du gref­fon à se lancer dans la danse,
à s’entrelacer, s’épouser, s’étreindre,
se fécon­der. Dans sa tête pourtant
la musique est mélan­col­ique et tourne
à l’obsession dans un mode aigre-doux.
L’odeur de phar­ma­cie les enveloppe
tous deux, qui se sen­tent flot­ter très loin,
très haut, très allégés, au creux de limbes
qui les ramè­nent ten­dres à l’enfance.
Faible chaleur du soir, fine lumière
en aura trans­par­ente sur leurs fronts,
effluves lents et liss­es des produits
qui font dans l’air flux et reflux de souffles
s’immisçant dans le silence, l’esprit
des deux gref­fés réin­vestit leurs corps
avec déli­catesse, avec prudence,
comme si une paix pou­vait venir
en armistice sin­guli­er avant
la paix qui soulagerait les armées,
la vraie paix générale, universelle,
la paix qu’ils n’ont jamais cessé d’aimer.
Qu’adviendra-t-il de ces deux-là, cobayes
con­sen­tants et recon­nais­sants de la
fac­ulté acculée à progresser
devant tant de souf­france et tant d’horreur ?
Nous lais­serons ici l’issue ouverte.
Nous res­terons devant cette photo
que la fac­ulté des deux à fait prendre
dans le soleil du soir, pour ses archives.
Nous res­terons devant cette photo,
paralysés par la fraternité
qui nous unit à ces deux mutilés,
frag­iles sur­vivants d’une curée
dont nous ne savons tou­jours pas jauger
l’impact irrémé­di­a­ble sur le monde.
Tôt ou tard ils mour­ront et nous mourrons,
précédés par des mil­lions d’agonies
bru­tales ou inter­minables, des
morts don­nées par l’homme et par son génie
destruc­teur qui invente tou­jours plus
d’armes de destruc­tion universelle.
Tôt ou tard ils mour­ront et nous mourrons,
c’est ce que dit comme toute photo
cette pho­to d’archive, et cependant
plus que d’autres pho­tos ce cliché-là
sem­ble sus­pendre un bref moment le flux
irré­press­ible qui nous bouleverse
et nous entraîne à la mort tard ou tôt.
Nous sommes tous gref­fés sur la photo.
Nous frémis­sons du friselis de la
lumière chaude du couchant, sentons
les pas de la valse-musette des
cel­lules sur la piste des chimies
mys­térieuses de la vie, flottons
en com­pag­nie de ces deux-là, aux limbes
d’une enfance per­due qui nous revient.
Et telle la couronne d’un corymbe
une atmo­sphère d’émotions sans fin
unit morts et vivants en communion.

 

*

 

CHANSON DE CRAONNE

 

« Nous allons chanter la Chan­son de Craonne,
vil­lage détru­it au Chemin des Dames.
Niv­elle a tout fait pour tout niveler.
Volant nos vies, pas ce chant inviolé.

Elle est d’abord la Chan­son de Lorette,
aux derniers jours d’été, l’an I de guerre,
à la bataille d’Ablain-Saint-Nazaire,
com­plainte des com­bat­tants trop honnêtes.

Com­plainte des com­bat­tants pas­sifs, tristes, 
ensuite elle est la Chan­son de Cham­pagne,
servie sur ce plateau par des zutistes
à l’automne II des ras­es campagnes.

La voilà bien­tôt Chan­son de Ver­dun,
dans l’hiver avide où au fort de Vaux
en 1916 on risque sa peau
depuis févri­er au jour vingt-et-un.

En terre occupée par les Allemands,
elle est pub­liée par leur propagande
afin de saper le moral flanchant
des gars incités à sauver leur viande.

C’est dans l’été de l’an III de géhenne
que sous le nom de Chan­son du soldat
elle est placée par­mi les addenda
du canard La Gazette des Ardennes.

Dans le car­net du sol­dat François Court,
elle est notée d’une écri­t­ure nette,
« chan­son créée le 10 avril 17
sur le plateau de Craonne, adieu l’amour. »

« Sur le plateau de Craonne », une syllabe 
le vil­lage détru­it, comme un carabe
sous un souli­er, porte un nom qu’on prononce
crâne, fort crâne­ment, coup de semonce !

Dans la chan­son, il faut dire Cra-onne
si l’on veut respecter la mélodie.
Et c’est ain­si que la colère tonne,
dans son déguise­ment de parodie.

De par­o­die d’une valse à guinguette
jouée dans l’insouciance des dimanche,
lorsque, l’esprit libre et les coudées franches,
les amoureux partout sont en goguette.

Du 16 avril au 15 mai 17
le Général Niv­elle a nivelé.
« Je les grig­note », a dit Jof­fre, pas bête.
Vie volée, oui, mais chan­son inviolée.

Dès le 2 mai, la grève des attaques
saisit les gars envoyés au plateau,
la Chan­son de Cra-onneau bec, c’est beau !
comme autre­fois la révolte des jacques.

Comme aujourd’hui celle des camarades
russ­es exas­pérés d’être spoliés.
Et les troufions ren­dent leurs tabliers
au niveleur en chef qui pétarade.

Péta­rade et réprime à tour de bras,
quand le 15 mai, il est limogé.
Pétain survient alors, très fier-à-bras
d’un côté, mais de l’autre très futé.

Il con­tin­ue ain­si la répression :
30 000 mutins sont concernés,
plus de 3 400 condamnés,
500 à mort, 50 exécutions.

Mais il caresse dans le sens du poil
les Poilus révoltés, pour apaiser
leurs esprits choqués par le sépulcral
silence des potes exécutés.

On améliore leur popote, on donne
plus sou­vent des per­mis­sions plus longues.
Ils ren­trent dans le rang. Mais la diphtongue
dans le cœur, de la Chan­son de Cra-onne.

Chan­son du sol­dat, Chan­son de Lorette,
Chan­son de Ver­dun, Chan­son de l’Argonne,
de Vauquois, de Cra-onne, de Péronne,
Seb­dul-Bahr, Charny, Per­roy, L’Épinette

Dans tous les lieux, hélas, multipliés,
où des humains se trans­for­ment en crânes
par mil­liers, une syl­labe pour Craonne,
et c’est aus­si une chan­son de macabré.

Chant invi­o­lé, chan­son des vies volées
au niv­elle­ment de qui furibonde
dans tous les Chemins des Dames du monde,
Cra-onne, crânes nous t’avons chanté ! »