> Patrick Quillier, Voix éclatées, extraits

Patrick Quillier, Voix éclatées, extraits

Par |2018-12-03T15:49:07+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Patrick Quillier, Poèmes|

en ce temps-là la guerre était en terre
l’europe dila­cé­rée labou­rait
ses plaines et y plan­tait des bois­seaux d’hommes
mal­heu­reux tous ces morts tels des épis
cueillis verts mal­heu­reux tous ces morts
aux mois­sons innom­mables de l’histoire
mal­heu­reux tous ces morts pour six arpents
de terre mal­heu­reux tous ces morts pour
satis­faire morgue et cupi­di­té
des chefs mal­heu­reux tous ces morts en guerre
dérai­son­nable injuste mal­heu­reux
tous ces morts car cette chair de la terre
où leur face est tom­bée n’est la cité
que d’une divi­ni­té fan­to­male
mal­heu­reux tous ces morts aux funé­railles
sacri­lèges mal­heu­reux tous ces morts
que men­songe et folie ont abat­tus
dans la chair d’une terre aimée per­due
dans les replis d’un sol der­nier et sale
mal­heu­reux tous ces morts à ces caveaux
indignes cette glèbe satu­rée
de sang sup­pli­cié de chairs écla­tées
d’os mitraillés émiet­tés mal­heu­reux
tous ces morts dans cette chair de la terre
sup­pli­ciée mitraillée dila­cé­rée
mal­heu­reux tous ces morts embras­sés par
l’horreur d’un hosan­na de fer de feu
de gaz mal­heu­reux tous ces morts étreints
par les démons qu’ont déchaî­nés des hommes
qui étaient chefs en chefs qui étaient fous
furieux en chefs oui fous furieux en chefs
dans l’absurde aban­don aux sym­bo­lismes
d’état qui pul­lulent et mani­pulent
mal­heu­reux tous ces morts gibier sans fin
aux chasses sans pitié de la bêtise
mariée à l’hypocrite couar­dise
à la plus obs­cène des convoi­tises
au cynisme se camou­flant en « crise »
à l’arrogant dégoû­tant égo(t)ïsme

 

*

 

LES MISES AU POINT DE VICTORIN BÈS

 

Victorin Bès, le 9 novembre mille
neuf cent quinze : « Soyez bien fiers de nous
vous tous de l’arrière qui lisez ce
com­mu­ni­qué :

 “Le moral des Poilus
est admi­rable, ils meurent le sou­rire
aux lèvres et ne crient jamais maman
en mou­rant les entrailles broyées, mais
ils hurlent Vive la France !

Ah, cra­pules
de jour­na­listes qui entre­te­nez
le moral de l’arrière ain­si, venez
vivre une heure seule­ment au moment
où se radinent cra­pouillots, tor­pilles,
etc.

 

        La Patrie qui nous fait
tuer, notre mère ? Allons donc ! Ma mère,
c’est ma maman qui chaque nuit pleure et
tremble sur mon sort. Ma patrie, c’est ce
que j’ai de plus cher au monde et qui m’aime,
c’est maman, c’est papa. Maman. Papa. »

 

*

 

Le 17 mars 1917,
à l’hôpital mili­taire du Grand
Palais, on pro­cède à la ten­ta­tive
d’une greffe osseuse sur deux sol­dats
muti­lés. Lorsque la lueur oblique
du cou­chant tra­verse les car­reaux de
leur porte-fenêtre et vient cares­ser
sur leurs lits de dou­leur leur deux visages,
le plus âgé remonte sa che­mise,
décou­vrant son nom­bril et sa poi­trine,
peau fré­mis­sante et glabre, à la cha­leur
douce d’un soleil déjà prin­ta­nier.
Ses jambes sont ban­dées, et là opère,
il y met tout le poids de son espoir,
une silen­cieuse chi­mie de vie.
Le plus jeune s’est accou­dé, non sans
peine, au rebord d’un lit arti­cu­lé,
d’où il laisse pendre, pliée, sa jambe
droite, elle aus­si ban­dée, du pied jusqu’au
des­sus du genou. La tête posée
à la ren­verse sur un gros cous­sin,
il laisse la lumière scin­tiller
sur son pro­fil per­du, l’air épui­sé,
les traits sereins pour­tant. Sa main pia­note
une valse-musette sur sa cuisse
droite (la gauche n’est plus qu’un moi­gnon),
comme pour anes­thé­sier la dou­leur,
comme pour encou­ra­ger les cel­lules
du gref­fon à se lan­cer dans la danse,
à s’entrelacer, s’épouser, s’étreindre,
se fécon­der. Dans sa tête pour­tant
la musique est mélan­co­lique et tourne
à l’obsession dans un mode aigre-doux.
L’odeur de phar­ma­cie les enve­loppe
tous deux, qui se sentent flot­ter très loin,
très haut, très allé­gés, au creux de limbes
qui les ramènent tendres à l’enfance.
Faible cha­leur du soir, fine lumière
en aura trans­pa­rente sur leurs fronts,
effluves lents et lisses des pro­duits
qui font dans l’air flux et reflux de souffles
s’immisçant dans le silence, l’esprit
des deux gref­fés réin­ves­tit leurs corps
avec déli­ca­tesse, avec pru­dence,
comme si une paix pou­vait venir
en armis­tice sin­gu­lier avant
la paix qui sou­la­ge­rait les armées,
la vraie paix géné­rale, uni­ver­selle,
la paix qu’ils n’ont jamais ces­sé d’aimer.
Qu’adviendra-t-il de ces deux-là, cobayes
consen­tants et recon­nais­sants de la
facul­té accu­lée à pro­gres­ser
devant tant de souf­france et tant d’horreur ?
Nous lais­se­rons ici l’issue ouverte.
Nous res­te­rons devant cette pho­to
que la facul­té des deux à fait prendre
dans le soleil du soir, pour ses archives.
Nous res­te­rons devant cette pho­to,
para­ly­sés par la fra­ter­ni­té
qui nous unit à ces deux muti­lés,
fra­giles sur­vi­vants d’une curée
dont nous ne savons tou­jours pas jau­ger
l’impact irré­mé­diable sur le monde.
Tôt ou tard ils mour­ront et nous mour­rons,
pré­cé­dés par des mil­lions d’agonies
bru­tales ou inter­mi­nables, des
morts don­nées par l’homme et par son génie
des­truc­teur qui invente tou­jours plus
d’armes de des­truc­tion uni­ver­selle.
Tôt ou tard ils mour­ront et nous mour­rons,
c’est ce que dit comme toute pho­to
cette pho­to d’archive, et cepen­dant
plus que d’autres pho­tos ce cli­ché-là
semble sus­pendre un bref moment le flux
irré­pres­sible qui nous bou­le­verse
et nous entraîne à la mort tard ou tôt.
Nous sommes tous gref­fés sur la pho­to.
Nous fré­mis­sons du fri­se­lis de la
lumière chaude du cou­chant, sen­tons
les pas de la valse-musette des
cel­lules sur la piste des chi­mies
mys­té­rieuses de la vie, flot­tons
en com­pa­gnie de ces deux-là, aux limbes
d’une enfance per­due qui nous revient.
Et telle la cou­ronne d’un corymbe
une atmo­sphère d’émotions sans fin
unit morts et vivants en com­mu­nion.

 

*

 

CHANSON DE CRAONNE

 

« Nous allons chan­ter la Chanson de Craonne,
vil­lage détruit au Chemin des Dames.
Nivelle a tout fait pour tout nive­ler.
Volant nos vies, pas ce chant invio­lé.

Elle est d’abord la Chanson de Lorette,
aux der­niers jours d’été, l’an I de guerre,
à la bataille d’Ablain-Saint-Nazaire,
com­plainte des com­bat­tants trop hon­nêtes.

Complainte des com­bat­tants pas­sifs, tristes, 
ensuite elle est la Chanson de Champagne,
ser­vie sur ce pla­teau par des zutistes
à l’automne II des rases cam­pagnes.

La voi­là bien­tôt Chanson de Verdun,
dans l’hiver avide où au fort de Vaux
en 1916 on risque sa peau
depuis février au jour vingt-et-un.

En terre occu­pée par les Allemands,
elle est publiée par leur pro­pa­gande
afin de saper le moral flan­chant
des gars inci­tés à sau­ver leur viande.

C’est dans l’été de l’an III de géhenne
que sous le nom de Chanson du sol­dat
elle est pla­cée par­mi les adden­da
du canard La Gazette des Ardennes.

Dans le car­net du sol­dat François Court,
elle est notée d’une écri­ture nette,
« chan­son créée le 10 avril 17
sur le pla­teau de Craonne, adieu l’amour. »

« Sur le pla­teau de Craonne », une syl­labe 
le vil­lage détruit, comme un carabe
sous un sou­lier, porte un nom qu’on pro­nonce
crâne, fort crâ­ne­ment, coup de semonce !

Dans la chan­son, il faut dire Cra-onne
si l’on veut res­pec­ter la mélo­die.
Et c’est ain­si que la colère tonne,
dans son dégui­se­ment de paro­die.

De paro­die d’une valse à guin­guette
jouée dans l’insouciance des dimanche,
lorsque, l’esprit libre et les cou­dées franches,
les amou­reux par­tout sont en goguette.

Du 16 avril au 15 mai 17
le Général Nivelle a nive­lé.
« Je les gri­gnote », a dit Joffre, pas bête.
Vie volée, oui, mais chan­son invio­lée.

Dès le 2 mai, la grève des attaques
sai­sit les gars envoyés au pla­teau,
la Chanson de Cra-onneau bec, c’est beau !
comme autre­fois la révolte des jacques.

Comme aujourd’hui celle des cama­rades
russes exas­pé­rés d’être spo­liés.
Et les trou­fions rendent leurs tabliers
au nive­leur en chef qui péta­rade.

Pétarade et réprime à tour de bras,
quand le 15 mai, il est limo­gé.
Pétain sur­vient alors, très fier-à-bras
d’un côté, mais de l’autre très futé.

Il conti­nue ain­si la répres­sion :
30 000 mutins sont concer­nés,
plus de 3 400 condam­nés,
500 à mort, 50 exé­cu­tions.

Mais il caresse dans le sens du poil
les Poilus révol­tés, pour apai­ser
leurs esprits cho­qués par le sépul­cral
silence des potes exé­cu­tés.

On amé­liore leur popote, on donne
plus sou­vent des per­mis­sions plus longues.
Ils rentrent dans le rang. Mais la diph­tongue
dans le cœur, de la Chanson de Cra-onne.

Chanson du sol­dat, Chanson de Lorette,
Chanson de Verdun, Chanson de l’Argonne,
de Vauquois, de Cra-onne, de Péronne,
Sebdul-Bahr, Charny, Perroy, L’Épinette

Dans tous les lieux, hélas, mul­ti­pliés,
où des humains se trans­forment en crânes
par mil­liers, une syl­labe pour Craonne,
et c’est aus­si une chan­son de maca­bré.

Chant invio­lé, chan­son des vies volées
au nivel­le­ment de qui furi­bonde
dans tous les Chemins des Dames du monde,
Cra-onne, crânes nous t’avons chan­té ! »

 

 

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