Florence Saint-Roch, Courir avec Lucy

Par |2022-09-06T08:13:35+02:00 29 août 2022|Catégories : Essais & Chroniques, Florence Saint-Roch|

Courir avec Lucy, de Flo­rence Saint-Roch est l’un des pre­miers recueils de la toute récente col­lec­tion de poésie des édi­tions Inven­it, nom­mé Déplace­ment. Une col­lec­tion orig­i­nale, sous forme de livres-car­nets qui con­jugue les mou­ve­ments du corps avec la poésie des mots, plus pré­cisé­ment qui explore com­ment l’écriture poé­tique se fait l’écho des per­cep­tions, des sen­sa­tions, des visons et émo­tions que provoque le déplace­ment des corps dans l’espace.

Flo­rence Saint Roch nous emmène dans une course médi­ta­tive et poé­tique sur les bor­ds de l’étang de Saint-Omer. Son texte, mag­nifique, est une longue res­pi­ra­tion, inin­ter­rompue autant que flu­ide, que chaque lecteur peut ryth­mer à sa guise, selon son pro­pre souf­fle de ponc­tu­a­tion. Le par­cours est sub­limé par les encres de chines et les pas­tels d’Élise Kasztelan.

Mais il y a un détail d’importance dans ce recueil. L’auteure ne court pas seule. Lucy, la plus célèbre des aus­tralo­p­ithèques qui vivait en Afrique il y a 3,18 mil­lions d’années, s’est invitée dans la course : « je ne suis pas restée seule très longtemps Lucy oui Lucy vous avez bien lu est venue courir à mes côtés ne vous en déplaise et tant pis si je passe pour une cinglée …c’est avec elle que je cours désor­mais » (8). Une ren­con­tre à vrai dire inat­ten­due, moment de grâce, d’humour et d’une vraie com­plic­ité qui laisse mon­ter d’intimes mes­sages à la sur­face des eaux de l’Aa et de l’awash. « Elle n’est pas un bon génie que je fais appa­raître à volon­té je ne la sus­cite pas c’est elle qui vient à moi comme si deux ver­sants du monde allaient se rejoignant » pré­cise l’auteure (45).

Pourquoi et com­ment est-elle arrivée là Lucy, sur les bor­ds de l’étang de Saint-Omer ?

Pre­mier indice incon­testable et essen­tiel : son appar­te­nance à une même famille, celle des homin­inés (16) « quand on court on est debout, c’est inscrit depuis la nuit des temps, et on n’y pense pas à chaque fois explique l’auteure émer­veil­lée par le mir­a­cle d’une ver­ti­cal­ité fon­da­trice, d’un « corps redressé » (32), qui avance par le sur­mon­te­ment de la chute et opère ce trou­blant face à face avec le vide.

Flo­rence Saint-Roch, Courir avec Lucy, édi­tions Inven­it, Col­lec­tion Déplace­ment, 60 pages, 13 euros.

Mais il y a, nous explique l’auteure, une fas­ci­na­tion d’enfant qui fait retour, « Lucy avait illu­miné les heures de mon enfance …puis sans crier gare une vision d’antan sur­git et là rien à faire, vous êtes rat­trapés » (9).

Lucy, vient de loin, du passé, des temps pre­miers, des entres-monde. Elle courait sur les berges de la riv­ière Awash, et aujourd’hui, intrépi­de radieuse, sou­veraine, elle pour­suit sa course le long du fleuve Aa, en son éter­nelle jeunesse, immor­tal­isée par le fait qu’elle a déjà tra­ver­sé la mort (18). Elle s’impose au temps. Dans la cadence per­sévérante de ses foulées, l’une devant l’autre, elle con­jure l’équilibre, se pro­longeant tou­jours un peu plus en avant d’elle-même. Tou­jours en avant.

Une ancêtre inspi­rante, une marathoni­enne mod­èle, « douée d’un génie par­ti­c­uli­er ». Il est vrai que les femmes ont mis du temps à s’imposer dans le monde de la course à pied. Avec elle, écrit la poète « éter­nelle mou­vante au creux de la vie » (25), je cour­rais jusqu’au bout du monde, je ferai reculer la nuit » (24).

Les deux femmes s’ac­cor­dent l’une à l’autre, l’une pour l’autre, dans un partage de l’effort, par l’épreuve d’une sol­i­dar­ité́ silen­cieuse, recueil­lie, on pour­rait dire médi­ta­tive : « Lucy ne dit mot et pour­tant les méan­dres de nos pen­sées se croisent, sa présence à mes côtés me récon­forte comme si en son silence elle répondait de moi ». Coude à coude, elles recom­men­cent le même cir­cuit, rive gauche, rive droite, elles lon­gent suc­ces­sive­ment les deux bras du fleuve a la sor­tie d’Arques, une même boucle de 15km jamais close, bien au con­traire, qui ne cesse de s’ouvrir sur une mul­ti­tude de nou­veaux chemins, d’activer « des cir­cuits encore inem­ployés » (46). « Je ne tourne pas en rond », écrit la poète, « courir m’ouvre en per­ma­nence le paysage déplace les lignes redis­tribue les con­tours on croit con­naître par cœur pour­tant l’oeil sans cesse se laisse sur­pren­dre lacis de reflets mou­ve­ments des feuil­lages fan­taisie d’oiseaux jeu­di après-midi se con­stitue un immense réper­toire de sen­sa­tions décli­naisons sub­tiles ou fla­grantes recom­po­si­tions vraies je ne me lasse jamais Lucy c’est sûr donne à mes foulées une valeur ajoutée. (41).  Les sen­tiers foi­son­nent de ressen­tis inédits et d’images nou­velles. « D’une séance de course à pied je ne reviens jamais bre­douille ». Sur les rives de l’Aa, la pêche est par­ti­c­ulière­ment fructueuse en « pen­sées frétil­lantes et petits pois­sons d’argent » (38).

Au-delà de ses légendaires bien­faits physio-psy­chologiques de « bien-être », d’évacuation des ten­sions et sans doute au tra­vers d’eux, la course est ici métaphore d’un chem­ine­ment exis­ten­tiel. Au sens d’un voy­age, d’une tra­ver­sée de l’espace, sans aucun doute d’un voy­age ini­ti­a­tique en direc­tion de l’infini, en ouver­ture vers les mon­des qui nous débor­dent.  L’auteure décrit ces moments d’éblouissement (46), qui, si on les réfère à l’expérience de la transe, représen­tent un pas­sage vers un état autre : « quand je cours avec Lucy je m’inscris à la nais­sance du vibra­toire, au com­mence­ment de l’énergie » (37). Être en transe, c’est être tra­ver­sé » écrit la danseuse Mathilde Mon­nier et par là même, c’est tra­vers­er un réel encore incon­nu de nous-même, et ain­si pren­dre la mesure d’une part invis­i­ble en soi, en même temps que d’un invis­i­ble dans le monde1. Aux côtés de Lucy, l’auteure est tra­ver­sée d’émotions telle­ment inat­ten­dues qu’elle les croirait venues d’autres vies que la sienne (46), « elle m’emmène au-delà de moi-même » écrit-elle, «me fait voir du pays » (63). Et si per­son­ne ne la voit c’est parce qu’elle évolue « dans une autre dimen­sion, une réal­ité con­tiguë un espace par­al­lèle invis­i­ble et incon­testable » (57). C’est bien cette dimen­sion que traduit et célèbre cette course-transe avec Lucy, dans la répéti­tion ryth­mée des foulées qui en frap­pant le sol pro­duisent un réper­toire de per­cus­sions envoû­tant et incan­ta­toire. Cette mys­térieuse musique, si vivante, favorise un état de récep­tiv­ité, une apti­tude à créer, à accueil­lir cet autre/ailleurs, qui échappe et s’échappe. Fragilité d’une présence qui en se mêlant à la bril­lance argen­tée de l’eau, pose sur le paysage par­cou­ru une mys­térieuse lumière, un mou­ve­ment de renou­veau que traduit mag­nifique­ment l’écriture de ce texte. Une écri­t­ure qui fait vibr­er le corps des mots à l’unisson des corps physiques, qui prend le temps, s’allonge et qui, para­doxale­ment bon­dit à grandes enjam­bées, non pas dans la pré­cip­i­ta­tion, mais dans une pro­gres­sion vers la clarté.N’est-ce pas la force du désir et de l’écriture poétique ?

Esprit d’ancêtre, dou­ble lit­téraire, ou peut-être sub­lim­ité innom­ma­ble, peu importe le terme, Lucy dif­fuse, irradie, de toute sa puis­sance uni­verselle, représen­tant cet « invin­ci­ble élan qui porte haut les femmes depuis la nuit des temps » (22). Pour Flo­rence Saint Roch « courir avec Lucy » est un ren­dez-vous néces­saire, un lien pre­mier, excep­tion­nel, une sorte d’alliance créa­trice pro­fonde avec cet autre, ce dou­ble féminin. L’étendue sym­bol­ique, tem­porelle et poé­tique que tra­cent leurs déplace­ments révèle une expéri­ence exis­ten­tielle des plus essen­tielles : s’approprier son monde, s’enraciner en lui, en choisir les direc­tions et fon­da­men­tale­ment habiter sen­sorielle­ment son pro­pre espace intime : « Plus je cours, plus j’apprends quelle femme je suis » con­fie l’auteure. « Grâce à Lucy je me des­sine plus net­te­ment le chemin pos­si­ble m’apparaît je prends con­fi­ance et courage » (41).

Une telle expéri­ence de lib­erté est en soi un partage : « Lucy je la partage avec toutes les femmes que j’aime » (64). Déjà l’auteure organ­ise autour de son texte des man­i­fes­ta­tions qui cou­plent la course et la lec­ture, sous formes de per­for­mances de reven­di­ca­tion de la dig­nité des femmes, de dénon­ci­a­tion de ce qui l’entrave, l’empêche et la mal­traite, plus rad­i­cale­ment des fémini­cides. Ain­si le rassem­ble­ment « courir sa chance » qui a eu lieu récem­ment à Saint-Omer en mai 2022. D’autres sont en préparation.

Courir et écrire depuis les rives de l’Aa pour écouter et enten­dre l’autre, l’autre côté des choses, tra­vers­er les ver­sants mécon­nus du monde, pour faire la clarté sur les obscu­rités et « rever­ti­calis­er » ce qui en l’être ne peut plus (ou pas encore) se tenir droit.

Note

1. Mathilde Mon­nier, Jean-Luc Nan­cy, avec la par­tic­i­pa­tion de Denis Claire, Allitéra­tions, Con­ver­sa­tions sur la danse, Paris, Galilée, 2005. Cf Chris­tine Durif-Bruck­ert, Trans­es tra­di­tion­nelles, Trans­es pro­fanes,  In Chris­tine Durif-Bruck­ert, Trans­es, Ouvrage col­lec­tif, Paris, Clas­siques Gar­nier, 2021. 

Présentation de l’auteur

Florence Saint-Roch

Née en 1965 à Saint-Omer (62) — pas de mer, mais beau­coup d’eau — où elle vit et tra­vaille. A pub­lié Le Sens du vent (Tara­buste, 2015), Embar­que (Les Ven­terniers, 2017), Par­celle 101 (P.i.sage intérieur, 2018), Éclipses (Vin­cent Rougi­er, 2018). Con­tribue à la revue “Décharge” et à “Terre à ciel”.  

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Christine Durif-Bruckert

Chris­tine Durif-Bruck­ert, est Enseignante-chercheure, chercheure en Anthro­polo­gie, Uni­ver­sité Lyon 2 et con­féren­cière. Elle écrit de la poésie et con­tribue en tant que mem­bre du comité de rédac­tion à la revue Recours au Poème. — Out­re la dif­fu­sion d’un grand nom­bre d’articles dans des revues sci­en­tifiques nationales et inter­na­tionales, Elle pub­lie des essais dont Une fab­uleuse machine, Anthro­polo­gie des savoirs ordi­naires sur les fonc­tions phys­i­ologiques, en 1994 chez Anne-Marie Métail­ié (réédité aux Édi­tions l’Oeil Neuf en 2009), La nour­ri­t­ure et nous. Corps imag­i­naire et normes sociales édité par Armand Col­in en 2007, Expéri­ences anorex­iques, Réc­its de soi, réc­its de soin en 2017 aux Édi­tions Armand Col­in. En 2021, elle coor­donne l’ouvrage col­lec­tif Trans­es paru aux édi­tions Clas­siques Gar­nier. — En poésie, elle pub­lie entre autres aux Édi­tions du Petit Véhicule, sur des pho­togra­phies de Pas­cal Durif, Arbre au vent (2018), le Corps des pier­res (2019), puis Mains en col­lab­o­ra­tion avec Mar­i­lyne Bertonci­ni et Daniel Rég­nier-Roux (2021). Chez Jacques André Édi­teur, elle pub­lie Langues en 2018, Les Silen­cieuses en 2020 et l’anthologie Le courage des Vivants qu’elle coor­donne avec Alain Crozi­er (2020). En 2021, elle pub­lie Courbet, l’origine d’un monde, aux Edi­tion inven­it, col­lec­tion Ekphra­sis, ain­si qu’un mono­logue poé­tique Elle avale les levers du soleil, aux Édi­tions PhB. — Par­al­lèle­ment, elle pour­suit des pub­li­ca­tions dans divers­es revues de poésie, et antholo­gies. Sur cette année 2021, elle a par­ticipé aux antholo­gies : Dire oui, Jan­vi­er 2021 et Ren­con­tr­er (Novem­bre 2021) Terre à ciel (Flo­rence Saint Roch), Je dis DésirS, Jaume Saïs, PVST (2021), Voix Vives 2021, Pré­face de Maïthé Val­lès-Bled, Édi­tions Bruno Doucey. http://christinedurif-bruckert.com https://www.facebook.com/christine.durif
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