> Florence Saint Roch, L’Invention du jardin (extraits) et autres textes

Florence Saint Roch, L’Invention du jardin (extraits) et autres textes

Par |2018-09-02T12:28:37+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Florence Saint-Roch, Poèmes|
1/​Extraits deL’Invention du jardin, Les Cahiers du Museur, 2016.

 

  

D’en haut le jar­din

Depuis la man­sarde ouverte

 

 

Le ceri­sier s’élance

On le reçoit en pleine face

 

L’épaisseur de ses feuillages

La puis­sance du vert

Données là

 

 

Sa den­si­té nous éprouve

On creuse la sen­sa­tion

 

 

On se tient au rebord de la fenêtre

Non qu’on ait le ver­tige

Seulement cette modes­tie

Qui nous vient

 

 

Le jar­din occupe tout l’espace

 

On observe  le silence

Un silence solide et pré­cis

Que dans sa hau­teur

Il nous pres­crit

 

 

Il se laisse détailler

 

 

Il faut bien le recon­naître

On est un peu dépas­sés

 

Même si les murs font leur impor­tant

Il res­pire plus large qu’eux

 

D’aplomb pul­sé jusqu’à nous

 

 

On n’a jamais essayé d’engager conver­sa­tion

Certains paraît-il s’y entendent

Pour par­ler aux arbres aux oiseaux

 

On n’en est pas là

 

 

L’évidence devant nous

Le jar­din comme il est

Sans qu’on y soit pour rien

 

 

La pelouse s’est oubliée

Depuis long­temps

Entre les murs immo­biles

 

Lui tout ouvert

Tenace dans ses déve­lop­pe­ments

 

 

Pas facile de trou­ver

Le jar­din d’où l’on vient

 

 

Ceux qu’on avait tra­ver­sés avant

Si déce­vants à chaque fois

 

Celui-là

On l’a recon­nu tout de suite

 

 

Son fouillis nous confirme

 

Après tant de ten­ta­tives

Notre jar­din pre­mier

 

 

 

2/​Extrait d’Embarque, Les Venterniers, 2017.

 

 

jette-toi à l’eau il fait nuit encore qu’importe monte dans ton bateau sans rame ni voile ni gou­ver­nail pliées les vergues et les bâtardes relé­gués les cor­dages oublie manœuvres cou­rantes ou dor­mantes sans aide et sans recours ose les tours et les détours les passes impro­bables les impasses cer­taines n’aie pas peur la rivière te prend aujourd’hui ni arrêt ni escale qu’importe si la dérive est bon plein ou tra­vers tu cours ta plus belle chance ta volon­té se sus­pend en advienne que pour­ra quelle sera l’arrivée quel sera l’arrivage ne t’en inquiète pas en cette affaire tu ne décides rien réduits à néant ta com­mande et ta gou­verne ton avis ton suf­frage ton ordi­naire hâte ta pré­ci­pi­ta­tion si sou­vent tu regimbes renâcles à obéir mais cette fois cela va de soi cette parole est faite pour toi embarque laisse tout là

 

 

3/​ Premières pages d’Éclipses, à paraître chez Vincent Rougier, juin 2018.

 

1

 

Tandis que le ciel
Lentement vire au gris
Autour s’éloigne s’assombrit

 

Des bandes d’étourneaux s’affolent
Vrombissements d’insectes
Brassages à l’étourdie

 

Plus rien là-haut qui tienne
Avec ce soleil en train de dis­pa­raître

 

 

En cette heure par­ti­cu­lière
L’espace s’est amol­li
La lumière deve­nue confon­dante
Le monde flou et cir­cons­pect

 

On com­prend l’inquiétude des oiseaux
Comme eux on oscille
Entre ce qui n’est plus
Et ce qui va venir

 

 

2

 

Gris ten­du sans un nuage

 

On se sent des­sai­sis
En sus­pens
Dans cette lumière étrange

 

Oubliés la trans­pa­rence et l’éclat

 

 

 

Les cris des oiseaux se perdent

 

Vols désor­don­nés
Trajectoires ner­veuses
Comme pour véri­fier que le ciel
Reste le ciel

 

 

À chaque déroute pense-t-on
Son expli­ca­tion

 

 

 

3

 

D’un coup la folie de l’air se tait

 

 

L’estompe s’est géné­ra­li­sée
Le ciel vidé de ses occu­pants
La lumière tout entière par­tie
De l’autre côté

 

 

Avec ce gris d’argent de tan­tale
Immobile au-des­sus de nos têtes
On accède à un moment
D’avant le pre­mier jour
L’éternité avant qu’elle ne songe
A deve­nir le temps

 

 

 

On entre dans de nou­velles consi­dé­ra­tions
Impressionnés de voir dehors
Ce qui se passe sou­vent
Dedans

 

 

 

4/​ Rouge peau rouge, premières pages, en préparation pour Tarabuste.

 

 

On fait corps avec lui

 

 

Rouge dedans rouge dehors

On n’est pas très doués

Pour la dis­si­mu­la­tion

 

Toujours il bouge

Variables son épais­seur

Ses rapides ses coups d’éclat

 

On ignore les pâleurs dif­fuses

Les mondes déco­lo­rés

 

 

On vit rouge

 

 

 

 

 

 

 

 

I

Notre sang parle vif

 

Nos jours comme notre peau

Cinabre posé dans son cri

 

 

 

La plaine s’étire devant nous

On ne s’y perd jamais

 

On l’aborde dans les grandes lar­geurs

Les che­vaux la terre brû­lée

Les herbes concises

 

 

 

L’impalpable est notre cause

 

On est des drôles d’Indiens

 

 

 

Nos cam­pe­ments sont pro­vi­soires

On s’établit dans la course et le saut

La source et sa suite

 

On n’a pas grand-chose entre les mains

Juste un peu de terre

Et contre nos dents

L’amertume des baies sau­vages

 

On efface nos traces der­rière nous

Notre usage du monde

Tenu et léger

 

Un jour bien obli­gé

Nous par­ti­rons en fumée

Ne res­te­ra de nous qu’une poi­gnée de braises

Confiées au vent

 

 

 

On n’a jamais rien déser­té

 

L’air vibre sec et court

Déplace la pous­sière

Fer et souffre mêlés

 

 

 

Rouge esprit

Infusé en tout

 

On fait face

Notre totem plan­té là

Devant tous

 

Nos colères sont der­rière

Flèches au car­quois

Bien ser­rées dans le dos

 

 

 

Que le vent se mette à par­ler haut à la plaine

Avec lui on flaire les pistes

On déchiffre le secret

Des pré­sences pas­sa­gères

 

On devine  l’arbre

Tout entier contrac­té

Dans la graine

 

Sans le voir on sait le tor­rent

Là-bas qui s’ébroue et attend

 

Les mots comme des images

Oracles cou­ra­geux

 

 

 

Qu’importe si nos fables paraissent rafis­to­lées

Les voix qu’on entend sont si confuses

Si dif­fi­ciles à démê­ler

 

Elles soufflent dans le feu qui cré­pite

Le fré­mis­se­ment des viornes

L’envol tran­quille des oiseaux

 

On n’a pas peur d’elles

 

Avec constance

On leur paye notre tri­but

 

 

Poissons plantes fruits gibier

Toutes choses à leur place dans le grand cercle

 

Nous sépa­rer de la terre

Serait comme vendre l’air et les nuages

 

Sûr qu’on est ici

Pour de bonnes rai­sons

 

 

 

L’autre monde est là

Prêt à sor­tir de sa réserve

 

Si un jour il nous parais­sait petit

C’est que nous aurions dimi­nué

 

 

 

 

 

 

 

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