6 POEMES

 

Les hommes me demandent par­fois
Si je n’ai besoin de rien d’autre.

Je réponds sou­vent que je n’ai plus besoin de rien,

Et je m’en vais comme un chien
À qui on aurait pro­mis la lune et des amours éter­nelles,

À qui on aurait dit : cours

Et qui fina­le­ment avait pré­fé­ré se cou­cher dans l’herbe.

Je suis comme ça,
J’aime par­fois les choses simples et sans his­toires.

 

© La Tristesse du figuier, Lettres Vives, 2012.

 

∗∗∗∗∗∗

 

Ah ! mon amie,
C’est toi aus­si qui écri­vais
J’habite un jour dont je ne suis pas maître(1).

 

Moi aus­si il m’arrive de pen­ser
Que je ne suis déci­dé­ment maître de rien :

Pas plus maître de mes mains
Que du temps qui passe dans cette mai­son de misère,

Pas plus maître de mon des­tin
Que de cette eau qui coule sous les ponts

Et dans mes his­toires sans queue ni tête,

Pas plus maître de moi

Que de ce poème où je n’ai déci­dé­ment pas ren­dez-vous,
Ni avec l’amour ni avec la rime.

 

À Jean-Claude Pirotte 

© La Tristesse du figuier, Lettres Vives, 2012

 

∗∗∗∗∗∗

 

Laisse-moi te par­ler
Comme on parle à un chien bat­tu ou à un frère,

Laisse-moi te par­ler
D’un temps que je n’ai pas vrai­ment connu,

De ce temps
Où on creu­sait jusqu’à ne plus savoir ce qu’était
Le fond de la misère ou la honte,

Où on man­geait son peu de pain noir
Avec la mort et l’étoile jaune,

Où vivre
N’était même plus une mince affaire,
Où vivre était tout sim­ple­ment un mot de trop.

 

Laisse-moi te par­ler de tout ça mon ami,
Même si tout ce que je te dis main­te­nant n’est encore réponse à rien.

                                           

À Gaspard Hons


© La Tristesse du figuier, Lettres Vives, 2012

 

∗∗∗∗∗∗

 

Cette rose fut tant appe­lée par le poète,

Qu’elle en oublia même le poids de l’abeille
Et celui de la pre­mière rosée,

Qu’elle en oublia la pluie,
L’odeur du che­val et la forme des poèmes.

Elle en oublia jusqu’au sens même des mots,
Les mots les plus simples et les plus ordi­naires,
Ceux dont on rêve et ceux que l’on pleure.

 

Elle oublia aus­si tous ceux dont elle por­tait encore
Le cœur rouge et les res­pi­ra­tions,

Elle en oublia tout de tout.

Parce que tout cela, dit-elle,
Le poème, la colère, les larmes et même la tris­tesse du ciel,

 

Tout cela n’est réponse à rien (2).
© Les Ennuagements du cœur, Lettres Vives, 2004.

 

 

Aujourd’hui j’ouvre des livres,
Je referme les livres et j’interroge.

 

Qu’est-ce que la légè­re­té,
Qu’est-ce que l’air et le poids de l’air ?

Quelles infimes par­ti­cules com­posent la lumière
Ou la pleine obs­cu­ri­té ?
Quelles autres sont-elles dans le vide ?

Combien de cercles entourent le temps,
Les hommes ou la mort ?

 

Quel sens don­ner à toutes ces choses
Qui sont dans le monde ?

 

Je m’interroge,

Et par­fois je me demande que faire,
Si la pluie sou­dain venait à tom­ber dans le poème.

                      

 

À Pedro Tamen 

© Les ennua­ge­ments du cœur, Lettres Vives, 2004.

 

∗∗∗∗∗∗

 

Toujours la même ques­tion qui m’obsède :
Suis-je réel­le­ment fait de plu­sieurs visages ?

Et si tel est vrai­ment le cas,
Y en a-t-il seule­ment un seul qui vaille la peine

Que je me regarde,

Que j’écrive des choses là-des­sus
Ou que je me mette mar­tel en tête
Pour ceci ou pour ça.

 

Vraiment, je t’assure,
On n’est pas sérieux quand on se prend la tête
A être chas­seur de papillons, chas­seur de rêves
Ou de poèmes.

 

(inédit)

 

 

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Notes :

(1) Liliane Wouters, Le Gel, Pierre Seghers, 1966.

(2) Israël Eliraz, Abeilles/​Obstacles, José Corti, 2002.