Les mots cherchent l’oubli – l’oubli dont ils émer­gent et qu’ils voudraient ramen­er comme un nageur ramèn­erait la mer.

                                                                 Bernard Noël

 

 

     Jacques Lacar­rière, dans sa pré­face à l’Antholo­gie de la poésie grecque con­tem­po­raine pro­posée par Michel Volkovitch (Poésie / Gal­li­mard, 2000), souligne qu’« être poète en Grèce ou poète grec est presque un pléonasme ». Vérité certes immé­mo­ri­ale, mais n’est-ce pas en dépas­sant la redon­dance de l’expression « poète grec », qu’on peut saisir l’exigence d’une créa­tion lit­téraire authen­tique, comme celle de Stratis Pas­calis, l’une des voix majeures par­mi les poètes grecs vivants ?

     Son chem­ine­ment poé­tique sin­guli­er s’effectue au fil d’une dizaine de recueils dont les titres révè­lent la var­iété et le désir de renou­velle­ment con­stant qui l’anime : Anac­to­ria, Fouille, Une nuit d’Hermaphrodite, Cerisiers dans les ténèbres, Fleurs d’eau, Mihaïl, Comédie, En regar­dant les forêts, Les icones, et Sai­son de par­adis, pub­lié par les Édi­tions Al Man­ar et traduit par Michel Volkovitch, en jan­vi­er 2014.

     À ce tra­vail de créa­tion poé­tique se super­pose sa voca­tion de tra­duc­teur. Véri­ta­ble poète-passeur, Stratis Pas­calis s’intéresse à nos plus grands auteurs pour les traduire en vers grecs, défi relevé avec les tragédies de Racine, Andro­maque, Bérénice, Phè­dre, et avec Cyra­no de Berg­er­ac de Ros­tand notam­ment. En out­re, sa tra­duc­tion des Illu­mi­na­tions de Rim­baud, des Chants de Mal­doror de Lautréa­mont, de la poésie de Mal­lar­mé, sans oubli­er celle du  Pas­sant de l’Athos de Bernard Noël, ne cesse de tiss­er des échos entre son écoute pré­cau­tion­neuse de ces prédécesseurs pres­tigieux et sub­stantiels et sa pro­pre créa­tion poétique.

     Riche de toute une éru­di­tion lit­téraire, mythologique, philosophique, pic­turale, musi­cale, le lyrisme de Stratis Pas­calis affirme ses pro­fondeurs sis­miques, ses ful­gu­rances her­mé­tiques mais aus­si et surtout son charme incan­des­cent sym­bol­isé par la prédilec­tion man­i­feste­ment accordée à l’antithèse voire à l’oxymore, comme l’atteste le titre Cerisiers dans les ténèbres. Ce recueil de 1991 qui s’inscrit au cœur du par­cours lit­téraire de Stratis Pas­calis sem­ble en effet faire signe comme les trois arbres d’Hudimesnil dans l’œuvre de Proust. Il annonce  et con­firme tout à la fois le goût majeur du poète pour l’alliance des con­traires, sous l’ombre tutélaire et mul­ti­ple de Racine et de Baude­laire, de Rim­baud et de Lautréamont.

     Pour appréhen­der les pro­fondeurs sis­miques du recueil Sai­son de par­adis, on peut retenir dans le poème Empreinte aveu­gle où se proclame « qu’il n’y a plus de voix / Rien qu’une empreinte aveu­gle – », une super­po­si­tion de pluriels abondants :

 

Chroniques inachevées de l’Eden
Biogra­phies d’innocents interrompues,
Enfers qu’éteignent des anges-pompiers 
Avec des fontaines de pureté transcendante,
Des zones neu­tres de vie ordinaire
Bom­bardées par l’invisible,
Des pièces por­tant les tam­pons périmés des dieux –
 

(p.26)

avant que ne jail­lis­sent à la clô­ture du poème des jeux d’opposition entre « la néces­saire pas­sion vio­lente pour le néant » et « son apothéose – trou­vaille de l’ontologie / Enigme vaine d’un doigt latent / Sur un couteau trag­ique » où pré­domine la voca­tion du sin­guli­er à l’abstraction. Même la lame tran­chante du vers ultime avec son couteau « trag­ique » n’y échappe pas.

     La poésie de Stratis Pas­calis se car­ac­térise par ses ful­gu­rances her­mé­tiques et ses éclairs ver­baux qui sub­juguent d’autant plus le lecteur que l’intelligibilité des poèmes lui résiste. Ain­si, dans le texte Code où s’entrelacent « sang » et « cristal », la voix lyrique annonce de façon paradoxale :

 

Et lorsqu’enfin vien­dra la vengeance
Odeurs des couleurs et chair et pot-à-eau spartiate
Je m’évaderai en hâte avec elle,
Dans une vie que j’ai tuée tou­jours tuée –

avant de profér­er sentencieusement :

Voilà pourquoi je me con­voque à nouveau
Immuable lég­is­la­teur d’imaginaire
Impéni­tent faus­saire de solitude.

Ce que nous vivons est lu tou­jours à l’envers
Par des ros­es remords de paradis.

(p. 34–35)

 

     Inver­sion, ful­gu­rance, her­métisme déroutent et fasci­nent en pro­fondeur le lecteur. Ils se retrou­vent en apothéose dans le long poème clausu­laire Le Chant per­du d’Arion qui, faisant dis­crète­ment référence à Les­bos, l’île orig­inelle de Strastis Pas­calis, incruste en son cœur des bribes de vers en gra­phie italique :

 

Vie sans idéaux
Idéale
Rien que la vie — toute simple

Mort- vivant
Aède sans langue

Aimé amère­ment
Par un dauphin
Con­tem­plant la mer de sa fuite

Du ver­tige désert
Impi­toy­able contemplateur
Traces de toi
Fris­sons d’une fugitive
Rafale

Clefs d’une musique en sourdine
Sur des cordes de remords

Traces de moi
Pieds humides sur la pierre

Traces de pas sur l’eau

Ce que je bâtis devient tombeau
Ce que je détru­is fleu­rit sans scrupules

(p.70–71)

   

 Cepen­dant, en dépit de l’« aède sans langue », l’oxymore du « mort-vivant », enrichi de l’antithèse archi­tec­turale entre « bâtir » et « détru­ire » ne manque pas de faire émerg­er finale­ment un poème « tombeau » dont le chant tisse ses notes « en sour­dine » mais avec un bel effet d’envoûtement.

     Sous les ful­gu­rances her­mé­tiques se décèle en effet le charme incan­des­cent d’une voix lyrique s’affirmant comme telle tout en lut­tant bien sûr con­tre les facil­ités com­plaisantes et « les embête­ments bleuâtres du lyrisme poitri­naire » fustigés par Flaubert. Dans Idi­olecte, le charme se fait explosif, émanant d’une brièveté pour le moins per­cu­tante qui exalte les effets con­jugués de l’oxymore, de la poly­sémie et de la personnification :

 

Je par­lerai d’une voix de silencieux
En pres­sant la détente
Sur la tempe du silence

(p.55)

 

Dans Restau­ra­tion soudaine se relèvent d’autres traces d’incandescence sidérante :

 

(…)
Par une séisme de volupté –

Tem­pête dans un palmier !
Res­pi­ra­tion de ruines !
Joie pro­fonde et funèbre acquise dans ces maisons jaunes
Ces ruelles tortueuses brûlées par le dépeuplement –

Par une fis­sure est apparue toute la mort
Avec des fron­tons d’oiseaux des oliv­eraies de paradis
Et l’amour presque rien
Goutte infime
Devant cette brise qui promettait
Des mers entières d’avenir immortel
Comme un passé.

(p. 36)

 

    Le lyrisme de Stratis Pas­calis n’exerce-t-il pas son charme puis­sam­ment pic­tur­al et musi­cal en fran­chissant ses lim­ites spa­tiales voire insu­laires pour accéder à une vibra­tion uni­verselle ? Oubliant d’être grecque, de n’être que grecque, de n’être que « pléonasme » orig­inel et indu­bitable,  sa poésie cherche l’oubli célébré par Bernard Noël, l’oubli néces­saire et vital dont elle émerge et qu’elle aspire à « ramen­er comme un nageur ramèn­erait la mer ».

      Ain­si, en guise d’ « épi­logue secret », entre l’élégie d’une « note en bas de page » et le « bad­i­nage » qui oppose vie et mort, entre « frag­ments bibliques » et « par­a­sites méta­physiques », cette voix de poésie pro­pose tant ses inflex­ions per­son­nelles que ses mod­u­la­tions uni­verselles, se dévoilant à la fois comme « bal­bu­tiement voluptueux », « blessure suprême », fan­fare secrète », et « langue de cri », dans une « valse » de mots et de vers « dont seule sub­siste la musique ». Telle est la fécon­dité prodigieuse de l’oubli : la mer s’approche grâce au poète nageur dont les mots éblouis­sent notre page de silence.

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Muriel Stuckel

Muriel Stuck­el est poète, cri­tique, pro­fesseur de lit­téra­ture en khâgne au Lycée Fus­tel de Coulanges à Stras­bourg, vice-prési­dente de l’association lit­téraire Ouï Lire qui organ­ise des lec­tures d’écrivains.

Out­re des arti­cles, des pros­es, des poèmes en revues (Europe, Lit­téra­tures, Les Car­nets de l’exotisme, L’Act’Mem, Voix d’encre, La Revue alsa­ci­enne de Lit­téra­ture etc.), elle a pub­lié des livres d’artistes et notam­ment aux édi­tions Voix d’encre en 2011 Eury­dice désor­mais, avec des pein­tures de Pierre-Marie Bris­son et une pré­face d’Hédi Kaddour.

A paraître aux mêmes édi­tions, en sep­tem­bre 2013 : L’Insoupçonnée ou presque.