> Stratis Pascalis « poète grec » : la plénitude du pléonasme et de l’oubli dans Saison de Paradis

Stratis Pascalis « poète grec » : la plénitude du pléonasme et de l’oubli dans Saison de Paradis

Par |2018-01-23T00:51:06+00:00 8 janvier 2016|Catégories : Essais, Essais & Chroniques|

 

 

Les mots cherchent l’oubli – l’oubli dont ils émergent et qu’ils vou­draient rame­ner comme un nageur ramè­ne­rait la mer.

                                                                 Bernard Noël

 

 

     Jacques Lacarrière, dans sa pré­face à l’Anthologie de la poé­sie grecque contem­po­raine pro­po­sée par Michel Volkovitch (Poésie /​ Gallimard, 2000), sou­ligne qu’« être poète en Grèce ou poète grec est presque un pléo­nasme ». Vérité certes immé­mo­riale, mais n’est-ce pas en dépas­sant la redon­dance de l’expression « poète grec », qu’on peut sai­sir l’exigence d’une créa­tion lit­té­raire authen­tique, comme celle de Stratis Pascalis, l’une des voix majeures par­mi les poètes grecs vivants ?

     Son che­mi­ne­ment poé­tique sin­gu­lier s’effectue au fil d’une dizaine de recueils dont les titres révèlent la varié­té et le désir de renou­vel­le­ment constant qui l’anime : Anactoria, Fouille, Une nuit d’Hermaphrodite, Cerisiers dans les ténèbres, Fleurs d’eau, Mihaïl, Comédie, En regar­dant les forêts, Les icones, et Saison de para­dis, publié par les Éditions Al Manar et tra­duit par Michel Volkovitch, en jan­vier 2014.

     À ce tra­vail de créa­tion poé­tique se super­pose sa voca­tion de tra­duc­teur. Véritable poète-pas­seur, Stratis Pascalis s’intéresse à nos plus grands auteurs pour les tra­duire en vers grecs, défi rele­vé avec les tra­gé­dies de Racine, Andromaque, Bérénice, Phèdre, et avec Cyrano de Bergerac de Rostand notam­ment. En outre, sa tra­duc­tion des Illuminations de Rimbaud, des Chants de Maldoror de Lautréamont, de la poé­sie de Mallarmé, sans oublier celle du  Passant de l’Athos de Bernard Noël, ne cesse de tis­ser des échos entre son écoute pré­cau­tion­neuse de ces pré­dé­ces­seurs pres­ti­gieux et sub­stan­tiels et sa propre créa­tion poé­tique.

     Riche de toute une éru­di­tion lit­té­raire, mytho­lo­gique, phi­lo­so­phique, pic­tu­rale, musi­cale, le lyrisme de Stratis Pascalis affirme ses pro­fon­deurs sis­miques, ses ful­gu­rances her­mé­tiques mais aus­si et sur­tout son charme incan­des­cent sym­bo­li­sé par la pré­di­lec­tion mani­fes­te­ment accor­dée à l’antithèse voire à l’oxymore, comme l’atteste le titre Cerisiers dans les ténèbres. Ce recueil de 1991 qui s’inscrit au cœur du par­cours lit­té­raire de Stratis Pascalis semble en effet faire signe comme les trois arbres d’Hudimesnil dans l’œuvre de Proust. Il annonce  et confirme tout à la fois le goût majeur du poète pour l’alliance des contraires, sous l’ombre tuté­laire et mul­tiple de Racine et de Baudelaire, de Rimbaud et de Lautréamont.

     Pour appré­hen­der les pro­fon­deurs sis­miques du recueil Saison de para­dis, on peut rete­nir dans le poème Empreinte aveugle où se pro­clame « qu’il n’y a plus de voix /​ Rien qu’une empreinte aveugle – », une super­po­si­tion de plu­riels abon­dants :

 

Chroniques inache­vées de l’Eden
Biographies d’innocents inter­rom­pues,
Enfers qu’éteignent des anges-pom­piers 
Avec des fon­taines de pure­té trans­cen­dante,
Des zones neutres de vie ordi­naire
Bombardées par l’invisible,
Des pièces por­tant les tam­pons péri­més des dieux –
 

(p.26)

avant que ne jaillissent à la clô­ture du poème des jeux d’opposition entre « la néces­saire pas­sion vio­lente pour le néant » et « son apo­théose – trou­vaille de l’ontologie /​ Enigme vaine d’un doigt latent /​ Sur un cou­teau tra­gique » où pré­do­mine la voca­tion du sin­gu­lier à l’abstraction. Même la lame tran­chante du vers ultime avec son cou­teau « tra­gique » n’y échappe pas.

     La poé­sie de Stratis Pascalis se carac­té­rise par ses ful­gu­rances her­mé­tiques et ses éclairs ver­baux qui sub­juguent d’autant plus le lec­teur que l’intelligibilité des poèmes lui résiste. Ainsi, dans le texte Code où s’entrelacent « sang » et « cris­tal », la voix lyrique annonce de façon para­doxale :

 

Et lorsqu’enfin vien­dra la ven­geance
Odeurs des cou­leurs et chair et pot-à-eau spar­tiate
Je m’évaderai en hâte avec elle,
Dans une vie que j’ai tuée tou­jours tuée –

avant de pro­fé­rer sen­ten­cieu­se­ment :

Voilà pour­quoi je me convoque à nou­veau
Immuable légis­la­teur d’imaginaire
Impénitent faus­saire de soli­tude.

Ce que nous vivons est lu tou­jours à l’envers
Par des roses remords de para­dis.

(p. 34-35)

 

     Inversion, ful­gu­rance, her­mé­tisme déroutent et fas­cinent en pro­fon­deur le lec­teur. Ils se retrouvent en apo­théose dans le long poème clau­su­laire Le Chant per­du d’Arion qui, fai­sant dis­crè­te­ment réfé­rence à Lesbos, l’île ori­gi­nelle de Strastis Pascalis, incruste en son cœur des bribes de vers en gra­phie ita­lique :

 

Vie sans idéaux
Idéale
Rien que la vie — toute simple

Mort- vivant
Aède sans langue

Aimé amè­re­ment
Par un dau­phin
Contemplant la mer de sa fuite

Du ver­tige désert
Impitoyable contem­pla­teur
Traces de toi
Frissons d’une fugi­tive
Rafale

Clefs d’une musique en sour­dine
Sur des cordes de remords

Traces de moi
Pieds humides sur la pierre

Traces de pas sur l’eau

Ce que je bâtis devient tom­beau
Ce que je détruis fleu­rit sans scru­pules

(p.70-71)

   

 Cependant, en dépit de l’« aède sans langue », l’oxymore du « mort-vivant », enri­chi de l’antithèse archi­tec­tu­rale entre « bâtir » et « détruire » ne manque pas de faire émer­ger fina­le­ment un poème « tom­beau » dont le chant tisse ses notes « en sour­dine » mais avec un bel effet d’envoûtement.

     Sous les ful­gu­rances her­mé­tiques se décèle en effet le charme incan­des­cent d’une voix lyrique s’affirmant comme telle tout en lut­tant bien sûr contre les faci­li­tés com­plai­santes et « les embê­te­ments bleuâtres du lyrisme poi­tri­naire » fus­ti­gés par Flaubert. Dans Idiolecte, le charme se fait explo­sif, éma­nant d’une briè­ve­té pour le moins per­cu­tante qui exalte les effets conju­gués de l’oxymore, de la poly­sé­mie et de la per­son­ni­fi­ca­tion :

 

Je par­le­rai d’une voix de silen­cieux
En pres­sant la détente
Sur la tempe du silence

(p.55)

 

Dans Restauration sou­daine se relèvent d’autres traces d’incandescence sidé­rante :

 

(…)
Par une séisme de volup­té –

Tempête dans un pal­mier !
Respiration de ruines !
Joie pro­fonde et funèbre acquise dans ces mai­sons jaunes
Ces ruelles tor­tueuses brû­lées par le dépeu­ple­ment –

Par une fis­sure est appa­rue toute la mort
Avec des fron­tons d’oiseaux des oli­ve­raies de para­dis
Et l’amour presque rien
Goutte infime
Devant cette brise qui pro­met­tait
Des mers entières d’avenir immor­tel
Comme un pas­sé.

(p. 36)

 

    Le lyrisme de Stratis Pascalis n’exerce-t-il pas son charme puis­sam­ment pic­tu­ral et musi­cal en fran­chis­sant ses limites spa­tiales voire insu­laires pour accé­der à une vibra­tion uni­ver­selle ? Oubliant d’être grecque, de n’être que grecque, de n’être que « pléo­nasme » ori­gi­nel et indu­bi­table,  sa poé­sie cherche l’oubli célé­bré par Bernard Noël, l’oubli néces­saire et vital dont elle émerge et qu’elle aspire à « rame­ner comme un nageur ramè­ne­rait la mer ».

      Ainsi, en guise d’ « épi­logue secret », entre l’élégie d’une « note en bas de page » et le « badi­nage » qui oppose vie et mort, entre « frag­ments bibliques » et « para­sites méta­phy­siques », cette voix de poé­sie pro­pose tant ses inflexions per­son­nelles que ses modu­la­tions uni­ver­selles, se dévoi­lant à la fois comme « bal­bu­tie­ment volup­tueux », « bles­sure suprême », fan­fare secrète », et « langue de cri », dans une « valse » de mots et de vers « dont seule sub­siste la musique ». Telle est la fécon­di­té pro­di­gieuse de l’oubli : la mer s’approche grâce au poète nageur dont les mots éblouissent notre page de silence.

mm

Muriel Stuckel

Muriel Stuckel est poète, cri­tique, pro­fes­seur de lit­té­ra­ture en khâgne au Lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg, vice-pré­si­dente de l’association lit­té­raire Ouï Lire qui orga­nise des lec­tures d’écrivains.

Outre des articles, des proses, des poèmes en revues (Europe, Littératures, Les Carnets de l’exotisme, L’Act’Mem, Voix d’encre, La Revue alsa­cienne de Littérature etc.), elle a publié des livres d’artistes et notam­ment aux édi­tions Voix d’encre en 2011 Eurydice désor­mais, avec des pein­tures de Pierre-Marie Brisson et une pré­face d’Hédi Kaddour.

A paraître aux mêmes édi­tions, en sep­tembre 2013 : L’Insoupçonnée ou presque.

X