> Dominique Sorrente, Lettres à un vieux poète

Dominique Sorrente, Lettres à un vieux poète

Par | 2018-01-23T00:50:37+00:00 8 février 2016|Catégories : Critiques, Dominique Sorrente|

La poé­sie comme « pierre d’utopie »

dans Lettre à un vieux poète de Dominique Sorrente

 

 

Le grand poète n’est jamais aban­don­né de lui-même, si loin qu’il s’élève au-des­sus de sa propre per­sonne.

Hölderlin

 

S’inscrivant dans l’émouvante filia­tion des Lettres à un jeune poète de Rilke, Dominique Sorrente se pro­pose d’en renou­ve­ler le pro­pos en opé­rant un retour­ne­ment majeur. Au temps de la jeu­nesse, de ses illu­sions, de ses ambi­tions, il sub­sti­tue l’âge de la matu­ri­té où se trouve mise à l’épreuve l’idée d’accomplissement lit­té­raire. Face au choix édi­to­rial de la publi­ca­tion post­hume des dix lettres réelles de Rilke à Franz Kappus, il oppose la rédac­tion d’une seule lettre où le je de l’épistolier vivant s’adresse au vous d’un poète fic­tif, Hans Freibach. Ce patro­nyme de conso­nance ger­ma­nique n’est pas sans entre­la­cer deux idées majeures, celles de liber­té et de flui­di­té. Sous cette sym­bo­lique ono­mas­tique se décèle en outre l’authenticité d’une voix de poète qui s’interroge selon un jeu de dédou­ble­ment spé­cu­laire, mais n’est-ce-pas fina­le­ment pour dia­lo­guer avec elle-même dans « la gran­diose soli­tude » ril­kéenne, tout en don­nant « chance à la ren­contre » ?

Si la forme épis­to­laire n’est qu’un leurre lit­té­raire, c’est para­doxa­le­ment pour res­ti­tuer une véri­té de parole, celle du poète fai­sant l’expérience de l’amertume face au « monde de la poé­sie » deve­nu « lieu de simu­lacre » où « les états de médio­cri­té se pavanent » (p.6). Mais la véri­té de parole est celle sur­tout du « vieux poète » ayant « le goût de l’écorce amère qui se sou­vient » mais qui « s’en remet à l’imagination du matin pour faire rire ses branches » (p.14). On retrouve là l’élan et la vita­li­té de la poé­sie de Dominique Sorrente qui nous invite dans son livre C’est bien ici la terre à « lais­ser res­pi­rer les nuages » avec « un soleil à étour­dir l’éphémère ».

Tension dyna­mique, conci­lia­tion d’aspirations contra­dic­toires, ten­ta­tive de défi­ni­tion, tel s’énonce le défi constant qui anime le poète pen­sant :

 

« Parfois, en vous regar­dant vous taire aujourd’hui, face au tour­billon du monde, je me dis qu’une défi­ni­tion du poète pour­rait bien être celle-ci : l’arbre qui cache le silence de la forêt » (p.8).

 

Seul le silence fonde la poé­sie, en se glis­sant lit­té­ra­le­ment au cœur d’une expres­sion conve­nue, en abo­lis­sant le lieu com­mun, en ins­tau­rant et en déli­mi­tant un espace de res­pi­ra­tion, de pul­sa­tion, de créa­tion. N’est-il pas à même de favo­ri­ser l’émergence de deux mots pré­cieux qui « vous habi­taient en toute cir­cons­tance et vous habitent encore aujourd’hui », deux mots essen­tiels, « les deux mots de résis­tance et de fon­da­tion » (p.8) ? L’exigence éthique et esthé­tique se fait abys­sale, pur ver­tige ana­lo­gique avec ces « deux mots, comme deux puits ». Puis la réflexion s’approfondit, enchaî­nant l’analyse de la résis­tance qui n’a de cesse d’« obser­ver avec l’œil du plus fort dis­cer­ne­ment com­ment remuent les mondes, celui du très loin­tain et le plus proche immé­diat, le récit de l’autre et le laby­rinthe intime ». Altérité et sin­gu­la­ri­té, nar­ra­tion et intros­pec­tion, espace ouvert et vivant des mondes et confi­gu­ra­tion plus res­ser­rée et retorse du laby­rinthe, toutes ces com­po­santes s’allient pour accé­der à la pro­fé­ra­tion de l’intimité qui dès lors fait res­sor­tir « l’esprit de fon­da­tion » : « Je crois bien que vous avez aimé pas­sion­né­ment inven­ter des fon­da­tions, fussent-elles éphé­mères, sur­tout si vous les éprou­viez ain­si » (p.9). Tension lexi­cale, la fon­da­tion éphé­mère s’avoue exal­ta­tion poé­tique quand elle cherche à conju­guer aspi­ra­tion à la soli­di­té et accep­ta­tion de la fra­gi­li­té : « La mise en œuvre, me semble-t-il, ne vous a jamais autant inté­res­sé que l’ardeur des com­men­ce­ments » puisque fina­le­ment, ajoute le je épis­to­lier, « vous m’avez appris que résis­tance et fon­da­tion vivaient sur la même île, faite de cette pierre d’utopie qui nour­rit le lan­gage comme la vie ».

« Pierre d’utopie » le poème, l’ardeur créa­trice qui engendre le poème ivre de sa pré­ca­ri­té consub­stan­tielle ?

Cette pierre d’utopie se laisse en tout cas sculp­ter, gra­ver, œuvrer, creu­ser, afin que « cette parole faite poème » puisse venir « comme au bout du monde nom­mer l’heure ultime d’une vie d’homme au regard de l’invisible » (p.10). La pierre d’utopie se fait source et res­source, jouis­sance de la marge – ou de la cachette sous l’escalier où Hofmannsthal écoute « les autres par­ler de lui comme d’un dis­pa­ru ou d’un mort » (p.13) –, per­met­tant néan­moins « de poème à poème » de « scru­ter l’énigmatique mou­ve­ment du réel ». Car la soli­tude néces­saire du poète doit être capable de « renouer de la pré­sence avec tout l’invisible qui nous relie ». Le poète scru­ta­teur et mar­gi­nal, en retrait et aux aguets, est à conce­voir « tou­jours comme un pas­seur, celui qui donne chance à la ren­contre, sans savoir quand elle se pro­dui­ra » (p.14).

Telle est bien l’énigme incan­des­cente de la poé­sie comme pierre d’utopie : pal­pable et inac­ces­sible, tan­gible et vola­tile, silen­cieuse et volu­bile, esquis­sant et tra­çant une vie de poète « comme une suite de stèles », pour faire écho à l’œuvre de Segalen accueillant « le fleuve Diversité » (p.14), ou bien comme « une nébu­leuse pous­sières de mots » à même de se rendre lumi­neuse dans l’esprit du lec­teur pour qui la poé­sie échappe en majes­té à l’idée reçue flau­ber­tienne d’être « tout à fait inutile » et « pas­sée de mode ».

Pierre d’utopie où ins­crire, para­doxale, « la mobi­li­té des ailes per­dues de l’oiseau » (p.6) ?

À trans­mettre en toute géné­ro­si­té comme « témoin » aux plus jeunes poètes, témoin « plus léger » se com­po­sant de « cou­leurs d’oiseaux, d’attentes amou­reuses, de soleils dépla­cés dans les draps, de phrases sur les murs d’une pri­son oubliée, d’un œil en sen­ti­nelle posé à la lisière des nuits » (p.15).

Mais aus­si et sur­tout à la lisière de toutes les pages à naître, comme autant de nuits blanches quand l’utopie se fait pierre de poé­sie ?

Stèle de poé­sie, libre et fluide, « frei­bach » : la Lettre à un vieux poète de Dominique Sorrente ne manque pas de se lire comme telle.

 

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Autres ouvrages récents publiés par Dominique Sorrente :

« Tu dis : rejoindre le fleuve », édi­tions Tipaza (http://​www​.edi​tions​-tipa​za​.com/​h​o​me/ ), accom­pa­gné d’une pein­ture de Alain Boullet, 2014

« Il y a de l’innocence dans l’air, édi­tions L’Arbre à paroles (Belgique) ( http://​mai​son​de​la​poe​sie​.com/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​p​a​g​e​=​e​d​i​t​i​o​n​s​-​a​r​b​r​e​-​a​-​p​a​r​o​les), 2014

 

à signa­ler l’ouvrage col­lec­tif réa­li­sé pour les 15 ans de l’association Le Scriptorium, ani­mée par Dominique Sorrente « Accordez on », daté du 31/12/2015- Fabrication arti­sa­nale par les auteurs – Disponible sur demande moti­vée en s’adressant à  Le Scriptorium : poesiescriptorium13@​gmail.​com ( tarif à par­tir de 10 euros – port com­pris)

 

 

 

 

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Muriel Stuckel

Muriel Stuckel est poète, cri­tique, pro­fes­seur de lit­té­ra­ture en khâgne au Lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg, vice-pré­si­dente de l’association lit­té­raire Ouï Lire qui orga­nise des lec­tures d’écrivains.

Outre des articles, des proses, des poèmes en revues (Europe, Littératures, Les Carnets de l’exotisme, L’Act’Mem, Voix d’encre, La Revue alsa­cienne de Littérature etc.), elle a publié des livres d’artistes et notam­ment aux édi­tions Voix d’encre en 2011 Eurydice désor­mais, avec des pein­tures de Pierre-Marie Brisson et une pré­face d’Hédi Kaddour.

A paraître aux mêmes édi­tions, en sep­tembre 2013 : L’Insoupçonnée ou presque.

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