> Pierre Dhainaut, État présent du peut-être

Pierre Dhainaut, État présent du peut-être

Par | 2018-05-07T16:37:13+00:00 5 mai 2018|Catégories : Essais, Pierre Dhainaut|

Il faut saluer la nais­sance de la nou­velle mai­son d’édition de Mathieu Hilfiger, Le Ballet Royal, inau­gu­rée par le très beau livre de Pierre Dhainaut : État pré­sent du peut-être. Déjà l’objet-livre, au desi­gn sobre et élé­gant, sus­cite le désir de lec­ture. Ce livre est com­po­sé de trois mou­ve­ments (« Suite sans titre », « Un temps de dédi­cace », « L’école du large ») en cor­res­pon­dance admi­rable avec l’aquarelle de la cou­ver­ture peinte par Caroline François-Rubino, toute en légè­re­té de touches qu’on dirait de pur souffle. 

Pierre Dhainaut, État pré­sent du peut-être, Le Ballet Royal, 2018

Pierre Dhainaut, qui a récem­ment publié un autre livre avec Caroline François-Rubino (Paysage de genèse, Voix d’encre) et des poèmes dans le numé­ro 72 de Diérèse, semble avoir trou­vé en cette artiste une forme d’alter ego peintre, tant poé­sie et pein­ture échangent ici une réci­pro­ci­té de preuves sous le signe de l’aquarelle, vocable apte à défi­nir aus­si le tra­vail de l’écriture. 

Au centre du livre, l’expérience de la « nuit », mais pas n’importe quelle « nuit » : « ‘la nuit des temps’ /​/​ celle qui a ren­du la neige obs­cure /​ la mémoire impuis­sante à la res­sus­ci­ter » (p. 9), « la nuit, la nuit sans rémis­sion » (p. 17). Tout le livre est ten­du vers le dépas­se­ment de « l’épreuve » (p.14) de cette « nuit » onto­lo­gique. Tout d’abord par le risque d’un accord pré­caire de la « nuit » et de la « neige » : « ‘Neige’ et ‘nuit’, les deux mots ensemble » (p. 9), comme le sug­gère déjà le vers ini­tial de ce livre qui n’a peut-être pas de plus intense désir que celui de « trans­mettre /​ au plein jour une âme, une poi­gnée de neige » (p. 15). Mais pour que l’accord de la « nuit » et de la « neige » puisse être trou­vé, il faut pour Pierre Dhainaut que ce soit un « enfant » qui le for­mule : « ‘Neige’ et ‘nuit’, les deux mots ensemble, /​ selon cet ordre ou l’ordre inverse /​/​ qu’un enfant les répète, ils se confondent, /​ leur mur­mure enva­hit les chambres, /​/​ s’unit au silence et l’aimante » (p. 9). On retrouve ici la place cen­trale de « l’enfant » sal­va­teur dans la poé­sie de Dhainaut. La « main » du poète « tremble » tou­jours dans une main d’ « enfant », et ce trem­ble­ment les unit au plus pro­fond : « Tu te penches, il est là l’enfant que tu évoques, /​ ta main tremble en la sienne » (p. 28). L’ « enfant », qui pour Pierre Dhainaut et Yves Bonnefoy « porte le monde » (Dans le leurre du seuil), est aus­si celui qui donne le sens et le rythme, c’est-à-dire l’origine même de la poé­sie. Ainsi de la « petite fille », figure ini­tia­tique qui joue de la « marelle » : « la petite fille /​ en sau­tant de l’un à l’autre évi­tait de frô­ler /​ les bords, tré­bu­chait, repar­tait, variant le rythme, /​ quelques minutes, une jour­née entière /​ et tous les jours, elle se croyait au para­dis » (p. 25). C’est aus­si « l’enfant » qui guide Pierre Dhainaut vers le foyer incan­des­cent de son œuvre – « l’écoute », fran­chis­seuse de « nuit » par excel­lence : « la pro­fon­deur noire, est-elle noire /​ puisqu’il (l’enfant) écoute ? » (p. 19). Pour que la « nuit » soit non pas abo­lie mais « réap­prise », il importe que le poète soit un être d’ « écoute » : « Nous réap­pren­drions /​ la langue des nuits ou des souffles /​ comme des yeux ne s’appuyant que sur l’ouïe » (p. 21). Dhainaut est ici au plus près du beau titre de Claude Vigée : Apprendre la nuit (Arfuyen, 1991). Pour Dhainaut, il y a une consub­stan­tia­li­té féconde et béné­fique de la poé­sie et de « l’écoute », comme le sug­gère déjà la qua­trième de cou­ver­ture : « Elle (la poé­sie) ins­taure dans le temps mesu­ré, mor­ce­lé, de nos exis­tences celui d’une écoute inces­sante ». Aussi Dhainaut fait-il par­tie de cette famille de poètes, de Rilke à Bonnefoy, que j’ai pu appe­ler « poètes de la clai­rau­dience »[1]  1. Ce n’est que sous le signe de cette triade – « la neige », « l’enfant », « l’écoute »- que le poème selon Dhainaut peut naître de la « nuit » elle-même : « De la nuit un poème émane, sau­rait-il /​ com­ment, il n’en dirait rien, /​ il ne veut pas savoir où il se rend, /​ l’infini lui réclame un visage en confiance, /​ un visage d’enfant » (p. 23). Mais pour que poé­sie il y ait, il faut ici selon Dhainaut que le poème tende vers ce qu’il nomme, avec Bonnefoy, « le simple », et qu’il se res­source sans cesse dans l’intervalle des blancs, par où les mots res­pirent. À cet égard, le tra­vail des blancs dans l’écriture de Dhainaut entre en cor­res­pon­dance avec les blancs inter­sti­tiels de l’aquarelle en cou­ver­ture de Caroline François – Rubino. Ce n’est que trem­pé dans le « simple » et le silence du blanc, que le poème, si frêle soit-il, a le pou­voir d’’ « écar­ter les murs », comme l’exprime un des plus beaux poèmes du livre, ter­cet admi­rable : « si frêle, un poème /​ écarte les murs, /​ dehors le lierre approuve » (p. 45).

Encore faut-il réflé­chir au titre fer­tile de ce livre : État pré­sent du peut-être. La qua­trième de cou­ver­ture éclaire ce titre de façon intense et ellip­tique à la fois. Pierre Dhainaut y dis­so­cie la « poé­sie » du « poème », pen­sant (avec d’autres) que la « poé­sie » est plus que « les poèmes » qui lui accordent « l’hospitalité » : « La poé­sie en accep­tant l’hospitalité des poèmes s’y res­source, s’y ravive, elle ne déserte que ceux qui ont la pré­ten­tion de la rete­nir. » S’impose ici une ouver­ture sur la fécon­di­té du « peut-être » dans la poé­sie contem­po­raine, qui est avant tout une poé­sie du « peut-être ». Que l’on pense au « récit en rêve » d’Yves Bonnefoy « deux musi­ciens, trois peut-être » ou à l’approche de Claude Vigée selon qui « peut-être » est l’un des « noms » de « la pré­sence de Dieu »[2] 2. À cet égard Pierre Dhainaut, dans sa rayon­nante qua­trième de cou­ver­ture, pro­pose une des défi­ni­tions les plus exi­geantes de la poé­sie : « La poé­sie est le ‘peut-être’ tou­jours en deve­nir, les poèmes, de livre en livre, de porte en porte, en pro­posent un ’état pré­sent’ pro­vi­soire, lui aus­si mobile ».


Notes

  1. Michèle Finck, Épiphanies musi­cales en poé­sie moderne, le musi­cien pan­seur, Champion, 2014. Pour Dhainaut, voir en par­ti­cu­lier la page 13.[]
  2. Sur le « peut-être » en poé­sie moderne et contem­po­raine, voir Michèle Finck Poésie moderne et musique, ‘vor­rei’ et ‘non vor­rei’, Essai de poé­tique du son, Champion, 2004, p. 369-372.[]

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Michèle Finck

Michèle Finck, née en 1960 en Alsace, est poète et auteur d’essais sur la poé­sie. Elle a publié quatre livres de poèmes : L’Ouïe éblouie (qui réunit vingt ans de poé­sie, Voix d’encre, 2007) ; Balbuciendo ( Arfuyen, 2012) ; La Troisième Main (Arfuyen, 2015, Prix Louise Labé), Connaissance par les larmes, ( Arfuyen, 2017, Prix Max Jacob 2018). Elle a publié aus­si plus d’une dizaine de livres d’artistes. En 1988, elle a fon­dé, avec le cinéaste-peintre Laury Granier, l’association cultu­relle Udnie qui a réuni des poètes et des artistes de toutes dis­ci­plines. Elle a écrit le scé­na­rio du film de Laury Granier, La momie à mi-mots (moyen-métrage, 1996) pour lequel elle a été aus­si assis­tante de réa­li­sa­tion et s’est impro­vi­sée actrice (aux côtés de Carolyn Carlson, pre­mier rôle, Jean Rouch, Philippe Léotard). Parallèlement à l’écriture poé­tique, elle a tra­duit des poètes alle­mands (Trakl, Rilke).

Elle a aus­si  consa­cré un livre à Yves Bonnefoy (Yves Bonnefoy : le simple et le sens, José Corti, 1989, réédi­tion Corti, 2015) et plu­sieurs essais aux rap­ports de la poé­sie avec les arts : avec la danse ( Poésie moderne et danse : Corps pro­vi­soire, Armand Colin, 1992) ; avec la musique ( Poésie moderne et musique : « vor­rei e non vor­rei », Champion, 2004, Epiphanies musi­cales en poé­sie moderne, de Rilke à Bonnefoy/​ Le musi­cien pan­seur, Champion , 2014) ;  et avec les arts visuels ( Giacometti et les poètes : « Si tu veux voir, écoute », Hermann, 2012). Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure (Ulm/​Sèvres), elle enseigne depuis 1987 à l’Université de Strasbourg où elle est actuel­le­ment pro­fes­seur de lit­té­ra­ture com­pa­rée (lit­té­ra­tures euro­péennes). 

 

 

 

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