Salah Stétié : Le voy­age d’Alep

 

Le poète libanais fit, « avant l’année 1950 », alors qu’il n’avait que dix-huit ans, un voy­age à Alep. Sa rela­tion de voy­age fut pub­liée, par­tielle­ment en 1953, dans la revue Le Mer­cure de France. On peut aujourd’hui trou­ver l’intégralité de son superbe texte dans le livre Salah Stétié, en un lieu de brûlure. En voici trois extraits :

 

Autour d’Alep, le chameaux roux pais­sent les tombes. Ni murs, ni feuilles. Un champ sans borne se pro­pose à la pen­sée. Ici, rien, nul orne­ment, ne cherche à dimin­uer le pres­tige entier de la mort. Ouverte au promeneur aven­tureux, elle des­sine une brûlante égal­ité. Des corps sans fleurs dor­ment dans une pierre aride. Avec le ciel, sans ombre de ten­dresse, elle inau­gure un échange absolu.

La ville, au loin, n’est qu’un pro­longe­ment de ce mys­tère. La citadelle énorme la domine. Elle a con­nu les plus anci­ennes lunes. Tant de sym­bole égare l’âme et la déprend. Un pleur affreux tour­mente la paupière. Puis le silence s’installe avec la vie.

 

Salah Stétié, En un lieu de brûlure,
Bouquins, 2009, 1184 pages, 34,50 €.

Jamais plus qu’ici la Croix ne me parut émou­vante. Non, certes, que les églis­es fussent belles. Elles sont vouées à l’encombrement byzan­tin. Une grossière idol­âtrie les dépare. Mais que, dans les cœurs douloureux, leur ombre infin­i­ment se prolonge !

(…)

Ori­ent, Ori­ent. Jamais le Christ ne me parut tant lui-même qu’en cette gloire con­fuse du pau­vre. Loin de la pour­pre romaine et des trônes, son vrai vis­age com­pose à mes yeux celui d’une human­ité douloureuse, qui se laisse, infin­i­ment, bercer de songes… 

 

Car­nets du méditant

Poète et essay­iste arabe, né à Bey­routh, Salah Stétié nous livre ses « Car­nets du médi­tant » sous le forme de maximes et de brèves sen­tences nav­iguant entre mys­tique et scep­ti­cisme ; Ces « copeaux du menuisi­er », comme il les appelle lui-même, traduisent l’attachement de l’auteur à une cul­ture ouverte et pro­fondé­ment human­iste. « La poésie, dit-il aus­si, est dev­enue, face à la démis­sion du religieux, ou, dans cer­tains cas, de son dévoiement, l’autre parole spir­ituelle ». Savourons donc, comme il se doit, tous ces mots qu’il nous jette en pâture. Sachons aus­si appréci­er ses saines provo­ca­tions. « Dans une église, faire une prière d’islam. Dans une mosquée, faire une prière chré­ti­enne. Pour per­turber nos anges ». Ou encore ceci. « J’appelle âme ce qui ne cica­trise pas » (Pub­lié dans Ouest-France, 2003)

Édi­tions Albin Michel, . Mai 2003, 304 pages.
ISBN : EAN13 : 9782226137654.
Prix : 13.00 € 

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Fils de la parole

 

Ecrivain arabe d’expression française, Salah Stétié est né à Bey­routh en 1929. Il a été longtemps diplo­mate, ambas­sadeur de son pays auprès de divers­es cap­i­tales et d’organisations inter­na­tionales. Mais c’est, avant tout, un grand penseur et un grand écrivain. Il s’entretient ici avec Gwen­do­line Jar­czyk, philosophe et anci­enne jour­nal­iste, sur les grandes moti­va­tions de sa vie.

A mi-chemin entre André Chouraqui (pour la sen­si­bil­ité poé­tique et spir­ituelle) et Georges Stein­er (pour l’érudition impres­sion­nante), Salah Stétié con­naît de l’intérieur les mul­ti­ples facettes de l’identité méditer­ranéenne : son con­ser­vatisme par­fois rigide et son ouver­ture fer­tile, son goût pour la tragédie et sa tra­di­tion d’hospitalité. Salah Stétié en par­le avec beau­coup de bon­heur et enri­chit notre con­nais­sance de cette identité.

Une grande par­tie de l’ouvrage tourne, aus­si, autour de la parole dans ce qu’elle a de plus pur (d’où le titre du livre). A com­mencer par la poésie dans le rap­port qu’elle entre­tient avec le sacré, l’enfance, la mys­tique. « La poésie est fiancée de la fraîcheur », écrit Salah Stétié.

On lire, égale­ment, ses intéres­sants pro­pos, sur le fon­da­men­tal­isme et l’intégrisme. « Si l’on veut réus­sir vrai­ment à chang­er cet état de choses, déclare Salah Stétié, ça ne saurait être par la matraque, mais par l’assiette pleine et par l’école (…) L’opération est bien plus longue et plus com­plexe que le fait d’envoyer des avions et des tanks en Afghanistan ou en Irak ». (Ouest-France, 2005)

 

Salah Stétié, Car­nets du méditant, 
Albin Michel, 2003, 304 pages, 13 €.

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Pierre Tanguy

Pierre Tan­guy est orig­i­naire de Lesn­even dans le Nord-Fin­istère. Ecrivain et jour­nal­iste, il partage sa vie entre Quim­per et Rennes. En 2012, il a obtenu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poésie attribué par l’Académie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été pub­liés aux édi­tions ren­nais­es La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure” (2002, réédi­tion 2008), “Let­tre à une moni­ale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Edi­tions La Part com­mune (2017).

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