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Le chant de la source de Fanch Peru

Par | 2018-05-26T21:47:40+00:00 26 octobre 2013|Catégories : Blog|

       Il est Trégorois. Il écrit en bre­ton. Mais l’édition bilingue (bre­ton-fran­çais) de son der­nier livre de poèmes per­met au lec­to­rat non bre­ton­nant d’entrer dans l’univers d’un auteur de plain-pied  avec la nature. Le Kan ar sti­vell (le chant de la source, le chant de la fon­taine jaillis­sante) de Fanch Peru n’est pas, en effet, sans rap­pe­ler le Kan an douar (le chant de la terre) de la mer­veilleuse Anjela Duval, sa com­pa­triote décé­dée en 1981.

     Chez les deux poètes tré­go­rois, le même amour des champs, des fleurs, des talus et des bêtes. Le même atta­che­ment à une Bretagne vic­time des coups de bou­toir d’une moder­ni­sa­tion mal contrô­lée. « La poé­tesse s’est tue/​Et ses chiens/​Et les grillons aus­si », écrit Fanch Peru de retour au « val tran­quille et muet » où vivait Anjela.

         Mais – on le sait bien – il ne suf­fit pas de par­ler des fleurs ou des « petits oiseaux » (comme disent ceux qui se moquent de la poé­sie) pour faire un grand poète. Si  l’écriture de Fanch Peru mérite toute notre atten­tion, c’est d’abord parce qu’elle puise dans cette ora­li­té qui fonde l’expression poé­tique bre­tonne et plus géné­ra­le­ment cel­tique. « Lisez Fanch Peru et lisez-le à haute voix pour que sa langue se réper­cute long­temps après lui et pour que l’oiseau de sa véri­té déploie ses ailes », affirme l’écrivain Yann-Ber Piriou dans la pré­face du livre.

          Il y a plus. Au-delà de l’incantation, il y a la fraî­cheur du regard, l’empathie avec la nature jusqu’à faire lit­té­ra­le­ment corps avec les élé­ments, la terre, le ciel, les ani­maux (y com­pris ceux que l’on méprise comme le cra­paud). Le poète leur donne une exis­tence que nos esprits ration­nels ne soup­çonnent pas. « Brise légère/​Chuchotement incessant/​Des feuilles de peupliers/​Mais qu’ont-elles donc à se dire ? ». Cette empa­thie vire à la com­pas­sion quand le temps fait son œuvre. Sous la plume de Fanch Peru, les pétales d’un pom­mier deviennent des « larmes blanches » quand le vent les dis­perse. Mais le poète ras­sure le pom­mier. « Ne pleure pas mon arbre/​La mort de chaque fleur/​Cache une conception/​Et plus tard vien­dra un fruit ».

        Cette inté­gra­tion au cos­mos (que de belles pages sur les nuages !), cet immense res­pect pour tous les êtres vivants et ce sen­ti­ment de la fra­gi­li­té de la vie le rat­tachent, bien sûr, à la grande fra­trie des poètes du monde cel­tique, notam­ment les auteurs de langue gaë­lique. Il est symp­to­ma­tique que Fanch Peru se soit ren­du, de pas­sage en Irlande, sur la tombe de Sean O’Riordain (1916-1977). « L’éternité existe-t-elle, comme disent les saints/​Derrière les vers et la terre du cimetière/Est-ce que le bai­ser que j’ai man­qué dans ma vie/M’attend de l’autre côté de la pous­sière ? », écri­vait le poète irlan­dais. « Au-delà des ténébres/Y-a-t-il/Une autre clar­té ?/​Où l’on retrouve/L’amour perdu/​Au moment du passage/​La cha­leur d’un baiser/​La dou­ceur d’une caresse… », inter­roge, à son tour, Fanch Peru.

       On ne sau­rait pour­tant se conten­ter « d’assigner à rési­dence » le poète tré­go­rois. Dépassant les bornes du monde cel­tique, Fanch Peru  nous livre des poèmes que ne renie­raient pas les plus grands auteurs japo­nais de haï­ku. Il a cet art consom­mé de frap­per juste et vrai (dans des poèmes de trois ou quatre vers) pour nous faire par­ta­ger le pas­sage des sai­sons dans sa vil­lé­gia­ture de Pont-Ar-Stivell. « Bêche en terre/​un rouge-gorge au bout du manche/​repos du jar­di­nier » (mars). « Sur le mur du vieux manoir/​la vigne rougit/​comme une vierge » (octobre).

         A l’affût, res­pi­rant son pays par tous les sens (ah ! l’odeur des fou­gères après la pluie), Fanch Peru nous livre, mine de rien, des bribes de sagesse. « Ruisselet/​Qui rejoins la grande rivière/As-tu bien réfléchi/​Avant ? ». Sourcier des mots, il dit l’élémentaire, le « durable » dans un monde un peu fou,  frap­pé d’amnésie et gagné par la vitesse. Sa poé­sie est ain­si, à bien des égards, une forme de « poé­thique ». 

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