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Paol Keineg Mauvaises langues

Par |2018-11-19T06:11:41+00:00 1 mars 2015|Catégories : Critiques|

 

     « Je ne suis pas nos­tal­gique, je contemple le désastre ». affir­mait l’Allemand Werner Herzog en par­lant du conte­nu de ses films. On pour­rait aujourd’hui faci­le­ment attri­buer cette phrase au poète bre­ton Paol Keineg (70 ans), ancien mili­tant de la « cause bre­tonne », révé­lé par son Poème du pays qui a faim (Traces, 1969) et reve­nu au pays après plus de trente ans pas­sés aux Etats-Unis.

     Ce pays, il le regarde aujourd’hui sans illu­sion aucune. « Ecrire que le retour au pays est difficile/n’est pas dif­fi­cile », avoue-t-il dans le nou­veau recueil qu’il publie sous le titre Mauvaises langues, un livre qui vient à la suite d’un cin­glant Abalamour  (édi­tions Les Hauts-Fonds, 2012)  où le poète mani­fes­tait déjà un fort désen­chan­te­ment.

     « Le pays pour lequel j’aurais don­né ma vie/n’est pas deve­nu un pays », assène-t-il aujourd’hui. Aussi peut-il, sans scru­pule, renou­ve­ler sa feuille de route : « Dire tout le mal que je pense/​de la mise à mal d’un pays sans esprit ». Sa fureur vise notam­ment en creux  (et sur­tout en bosse) l’élevage concen­tra­tion­naire qui l’environne, véri­table arché­type d’un monde sai­si de folie meur­trière et gagné par la bêtise. « Je renâcle devant le maïs/​et les porcheries/​elles sont les vraies héritières/​de la ter­reur ». Dans un poème dédié à la pay­sanne-poète Anjela Duval (1905-1981), sym­bole d’un autre rap­port à la terre et à la nature, il pour­suit : « Ajoutez à cela/qu’on mesure une révolution/​ agricole/​à l’épaisseur des mau­vaises odeurs ».

    Keineg vit au bout du monde, au bord de la rade de Brest, dans un petit bourg finis­té­rien. Là où il est né.  Il cite des lieux : Ti Jopig, Kervez, Kerouzarc’h, Toull ar c’hoat…  Il parle avec émo­tion de sa mère dis­pa­rue, il marche, il emprunte des che­mins boueux avec son vélo, il regarde vivre ses congé­nères, il voit les guêpes enva­hir les poires mûres de son jar­din, il suit la course des pies et des cor­beaux, il sym­pa­thise avec les vaches et les génisses. Il plaint les cochons. Son ver­dict est impla­cable : « Le rat ne pos­tule pas un autre monde/​moi non plus/(même si par­fois)».

     Ce « désastre » qui l’environne l’a sans doute ame­né à vou­loir dis­pa­raître sous les pseu­do­nymes de Chann Lagatu et Yves Deniellou dans des opus­cules publiés par Jacques Josse chez Wigwam. Aujourd’hui Keineg se dévoile tout entier et conti­nue à mon­trer les dents. Ironie, donc, et pes­si­misme lucide. Mais aus­si l’art de s’interroger sur lui-même en par­ti­cu­lier, et sur la poé­sie en géné­ral. « Fenêtre ouverte, je me rasais/​en pen­sant que la poé­sie rase/​quand elle s’agrippe/aux défi­ni­tions de la poé­sie ».  Sa poé­sie à lui, sou­ligne avec jus­tesse son édi­teur, « s’exprime dans une langue boî­teuse, mais d’une vraie rigueur poé­tique » et « cette boî­ture appa­rente vient de ce que Keineg consi­dère toute langue comme étran­gère et donc incer­tai­ne­ment connue ».

     Il y a 40 ans, en 1974, dans un livre publié chez Gallimard (Lieux com­muns), Keineg écri­vait : « Je pré­pare l’invective et la riposte/​ à ceux qui veulent/​que je sois mort ». En 2014, Keineg bouge encore, et pas un peu. « La peine des vain­cus fait peine à voir/​le triomphe des vain­queurs aus­si ». Il ajoute même, à la fois fata­liste et lucide : « Que faire d’un monde/​bâti contre l’amour ? ».

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