> Autour de Paol Keineg, Jean-Luc Le Cléac’h, Guy Allix et Amaury Nauroy

Autour de Paol Keineg, Jean-Luc Le Cléac’h, Guy Allix et Amaury Nauroy

Par |2018-11-07T16:59:51+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Critiques|

        Paol Keineg : « Des proses qui manquent d’élévation »

S’il s’exprime aujourd’hui en prose, c’est tou­jours en poète que Paol Keineg revient vers son lec­teur. Mais ne lui faites pas dire que « la poé­sie sau­ve­ra le monde » comme cer­tains auteurs peuvent aujourd’hui le pré­tendre.

Le nou­veau livre qu’il publie recèle, bien au contraire, de com­men­taires tein­tés d’amertume. « J’ai presque cru en les pou­voirs de la poé­sie. La poé­sie a dis­pa­ru, ou presque », affirme-t-il. Ou encore ceci : « Un poète n’a pas plus d’importance qu’une mouche sur la vitre ». Pourquoi ce constat acca­blant ? Parce que « la mode n’est pas à la dif­fi­cul­té » et donc, pour­suit-il, « on ne lira plus de poé­sie »

Il y a dans ces mots, en réa­li­té, une forme de douce pro­vo­ca­tion. Car en publiant ces « proses qui manquent d’élévation », l’auteur confirme en réa­li­té qu’il croit encore en la poé­sie. Voici 88 textes cise­lés où le poète nous prend  à rebrousse-poil dans son approche d’un monde qui lui semble ne pas tour­ner très rond. Le lisant on pense à ces mots du cinéaste alle­mand Werner Herzog : « Je ne suis pas nos­tal­gique, je contemple le désastre ».

 

Paol Keineg, Des proses qui manquent d’élévation,  
Obsidiane, 105 pages, 16 euros

 

Dans la fou­lée de ses deux pré­cé­dents livres, Abalamour (Les Hauts-Fonds,  2012) et Mauvaises langues (Obsidiane, 2014), Keineg nous dit, sur un mode déca­lé asso­ciant tableaux de genre et com­men­taires sou­vent déca­lés, com­ment il conti­nue à avoir mal à son pays. « Nous vivons en des temps heu­reux : on ne croit plus au diable, on ne paie plus sa chaise à l’église ». La forme est sub­tile pour dénon­cer à la fois le monde clé­ri­cal d’antan et le maté­ria­lisme par­tout à l’œuvre aujourd’hui. « Garder un œil sur la lai­deur du monde », lui paraît donc une urgente néces­si­té à une époque où « s’enrichir fait de vous un héros ». Des pro­pos de ce type, dis­per­sés dans son livre, s’inscrivent dans un ter­roir concret et rural où « l’on culti­vait le fro­ment et la pomme de terre (cela remonte à l’époque recu­lée d’avant le maïs) » et où l’on tra­vaillait, enfant, dans les champs de petits pois. Mais, s’empresse d’ajouter mali­cieu­se­ment Paol Keineg, « avoir gran­di  au milieu des champs de pommes de terre ne garan­tit pas l’immortalité ».

Retour d’Amérique, le poète vit depuis déjà quelques années dans son Finistère natal. Il voit les clo­chers de Hanvec et de Rumengol quand il déam­bule dans les che­mins à pied ou en vélo (et il écrase par­fois des dory­phores). Il cultive son jar­din, sème des fleurs et fait du com­post. Humant l’air du pays (un peu trop pol­lué par les odeurs de lisier comme il le lais­sait entendre dans Mauvaises langues), il nous  parle de ces deux tantes « qui n’eurent jamais honte de par­ler bre­ton toute la jour­née ». Ce qui lui per­met d’affirmer à nou­veau, aujourd’hui comme hier : « Quand elle est pro­gram­mée, la mort d’une langue est un crime contre l’humanité ».

  Jean-Luc Le Cléac’h : « Poétique de  la marche »

 

S’il avait vécu au Japon au 17e siècle, Jean-Luc Le Cléac’h aurait pu être un dis­ciple de Bashô, ce poète mar­cheur auteur de La sente étroite du bout du monde. Chez les deux hommes, le même amour de la péré­gri­na­tion, de la len­teur, de la médi­ta­tion. Mais Jean-Luc Le Cléac’h vit en Bretagne au 21e siècle.  Et alors que Bashô s’exprimait sous la forme courte du haï­ku, l’auteur breton,lui, raconte dans une prose élé­gante, ce qui l’enivre dans cette décou­verte des pay­sages per­mise par la marche au long cours. 

Chez l’auteur japo­nais comme chez l’auteur bre­ton, en tout cas, une forme de « sobrié­té heu­reuse », non seule­ment culi­naire (le bol de riz pour l’un, les bis­cuits et la ther­mos de thé pour l’autre) mais sur­tout spi­ri­tuelle qui les amène à por­ter atten­tion au plus minus­cule ou au plus insi­gni­fiant ren­con­tré au bord du che­min. 

 Jean-Luc Le Cléach, Poétique de la marche,
Part Commune, 142 pages, 15 euros.

« La marche, avec la len­teur rela­tive qui l’anime, est insé­pa­rable du détail sous toutes ses mani­fes­ta­tions, note Jean-Luc Le Cléac’h, mais dans le même temps ou presque, l’œil et l’esprit se hissent jusqu’à l’infini, hap­pés qu’ils sont par une éten­due du ter­ri­toire qui se laisse décou­vrir depuis une hau­teur, ou plus sim­ple­ment, par le ciel qui appa­raît à la fois proche et immense ». 

Ce micro­cosme et ce macro­cosme, l’auteur bre­ton les mesure dans leur plé­ni­tude sur les som­mets « bos­sus » d’Alsace ou d’Auvergne, dans les col­lines d’Europe cen­trale, mais plus encore sur les sen­tiers côtiers de Bretagne, à com­men­cer par ceux du Cap Sizun qu’il affec­tionne plus que tout. « A cha­cun ses Amazonies : les miennes se tiennent à l’extrême pointe de la Bretagne, dans les val­lons insoup­çon­nés du Cap Sizun ». L’auteur, né à Concarneau, vit dans le Pays bigou­den. Il est ici en pays de connais­sance, mais n’en finit pas de déchif­frer (défri­cher ?) son ter­ri­toire. Son « ter­rain de jeu » comme il l’appelle.

Qu’il y ait une « poé­tique » de la marche, cela va donc de soi pour Jean-Luc Le Cléac’h. Mais « s’agissant de la marche, affirme-t-il, il n’est de règles ou de conven­tions que celles que nous nous don­nons, que nous éla­bo­rons au gré de nos ran­don­nées et de nos humeurs ». D’où le côté dis­cur­sif de son pro­pos, nous entraî­nant par des che­mins buis­son­niers, vers une approche émer­veillée du monde. Jean-Luc Le Cléac’h s’arrête, renifle, savoure. Il nous parle l’odeur sucrée de l’ajonc en fleur avant de nous entraî­ner dans une réflexion toute phi­lo­so­phique sur « l’horizontalité » de tel pay­sage et sur « l’apaisement » qui en découle. Marcheur-phi­lo­sophe (à la manière d’un vieux sage), mar­cheur-lec­teur aus­si par cet art de la « digres­sion », du « détour », de « l’écart ».

On se dira, mal­gré tout, pour­quoi encore un livre sur la marche (après ceux de Jacques Lacarrière, Bernard Ollivier, David Le bre­ton, Pierre Sansot et tant d’autres) ? N’a-t-on pas tout déjà dit sur le sujet ? Jean-Luc Le Cléac’h rétorque : « Peut-être parce que le plai­sir de la marche, la sen­sa­tion de légè­re­té, par­fois même le bon­heur qui nous tra­verse, ce serait une forme d’égoïsme cou­pable de le gar­der pour soi seul, de ne pas essayer de la faire par­ta­ger ». Goûtons donc, sur ses pas, ce plai­sir par­ta­gé.

 

 

Guy Allix : « au nom de la terre »

 

« Ma terre au fond de moi/​Très loin dans ma mémoire ». Guy Allix est un homme du Nord, de ce pays de ciel bas où la terre, lourde et humide, colle aux pieds. Il a racon­té, dans un très beau petit livre, cette enfance « ter­reuse » près des ter­rils (Maman, j’ai oublié le titre de notre his­toire, Les Editions Sauvages, 2016). Cette terre ne l’a jamais quit­té. Il en fait aujourd’hui une vraie matière poé­tique en élar­gis­sant son pro­pos à ce qui est notre terre à tous. En clair, à notre condi­tion d’homme, de femme, ici ou là-bas, pas­sants confron­tés à la mort. « Terreuse/​Cela qui grouille interminable/​Dessous toi des­sous tes Pas/​Gonflé de la pourriture/​Et des morts et du sang/​Et du tra­vail des vers/​Tout cela en toi ».Oui, nous dit encore Guy Allix, « Telle est la terre/​Qui t’obsède et te pétrit/​Ce ventre grouillant de vers et d’eau ».

Cette antienne aux accents funèbres, voire mor­ti­fères, ne doit pas cacher l’autre ver­sant de la terre. Terre nour­ri­cière sur laquelle ont vécu ses ancêtres pay­sans, « Ces hommes et ces femmes/​Les très-bas/Toujours à hau­teur de ce sol/​Qui les avait vus naître/​Et n’être que si peu ». Guy Allix les appelle les « atter­rés ».

Terre nour­ri­cière, en effet, parce que terre ense­men­cée. Terre femelle, terre/​sexe. « La terre est une femme/​Que tu tra­vailles et que tu creuses ». Et encore ceci, plus loin : « Terra mater/​Terre ma terre maternelle/​Maternante et marâtre parfois/​Terrassante ».

Cette terre, le poète nous la montre aujourd’hui objet de tant de convoi­tises, vic­time de souillures de toute nature. « Ils t’ont oubliée, ils vont trop vite. Ne savent plus ton rythme et la patience. Ils t’ont pro­fa­née, déver­sant du poi­son dans tes entrailles ». D’où cette exhor­ta­tion : « Refuse l’artifice, ce qui croyant nour­rir la terre, la pour­rit, la cor­rompt. Porte ton vers au plus fra­gile, au très-bas ». Il y a quelque chose de fran­cis­cain dans ces mots-là. Et même d’évangélique quand Guy Allix écrit : « Il te faut mou­rir à toi/​Pour que germe la graine ».

Guy Allix est lau­réat du prix Paul-Quéré 2017-2018, du nom du poète et artiste bigou­den qui tra­vaillait à la fois les mots et la terre dans sa « poè­te­rie » du bout du monde.

Guy Allix, Au nom de la terre, Les Editions
Sauvages,
 col­lec­tion Ecriterres, 77 pages, 12 eurosq.

                                                                                                

Amaury Nauroy  et sa « saga » littéraire de Suisse romande

Ramuz, Roud, Chappaz, Chessex, Cingria, Jaccottet, Perrier… Ils ont tous un point com­mun : être des auteurs ori­gi­naires de Suisse romande et avoir éta­bli entre eux, pour la plu­part, des liens d’amitié et de conni­vence fon­dés en par­ti­cu­lier sur le pro­fond res­pect des jeunes pour les plus anciens. On pense en par­ti­cu­lier à Jacques Chessex et à Philippe Jaccottet qui ont voué un véri­table culte à leur maître en écri­ture Gustave Roud (1897-1976). Toute cette saga lit­té­raire méri­tait bien un livre. Il est l’œuvre d’Amaury Nauroy, « jeune auteur » né en 1982 et pétri de cette lit­té­ra­ture de Suisse romande. Il nous pro­pose ici, sous l’énigmatique titre Rondes de nuit,  une véri­table plon­gée dans un monde qui a connu ses « heures de gloire » au cœur du 20esiècle mais qui conti­nue à séduire un lec­to­rat fidèle.

Cette grande aven­ture lit­té­raire et humaine n’aurait sans doute pas été pos­sible sans le rôle essen­tiel joué par l’industriel et mécène suisse (ama­teur d’arts, de manus­crits, de poé­sie…) qu’était Henry-Louis Mermod (1891-1962). C’est lui, depuis Lausanne, qui a été le cata­ly­seur de cette véri­table effer­ves­cence lit­té­raire en deve­nant l’éditeur de la plu­part des grands noms de la poé­sie de Suisse romande (Valais, Pays de Vaud, Haut-Jorat…). Amaury Nauroy consacre une large part de son livre à Mermod. Il le dit dans une langue superbe avec une abon­dance éton­nante de détails (à la manière des meilleurs inves­ti­ga­teurs), tout cela dans une véri­table empa­thie avec ce milieu. Ce qui n’empêche pas quelques coups de griffe à l’encontre des frasques de tel ou tel, à l’image de Jacques Chessex (1934-2009). « Il employait une part de son éner­gie manœu­vrière et jalouse à exis­ter, quitte à se mettre en avant. Et, pour peu qu’on eût fait devant lui l’éloge de ses com­pa­triotes encore en vie, il se bra­quait », raconte Amaury Nauroy qui a ren­con­tré l’auteur suisse à plu­sieurs reprises dans sa tanière de Ropraz.

Les pages qu’il consacre à Anne Perrier (1922-2017) et à Philippe Jaccottet (né en 1925) sont sans doute les plus belles parce qu’elles nous per­mettent de mieux com­prendre cette ori­gi­nale approche du monde qui carac­té­ri­sait de tels auteurs. A pro­pos d’Anne Perrier, Amaury Nauroy écrit : “C’est un pays tout inté­rieur et désan­cré, celui du coeur et plus encore un pays d’âme, qu’elle tra­duit avec des mots tout à fait simples, dans un registre qui alterne l’abstrait (le silence , le bon­heur, l’amour, la gloire…) et le détail le plus réel”.

De sa connais­sance aigüe de l’œuvre de Philippe Jaccottet (qu’il a ren­con­tré plu­sieurs fois à Grignan dans la Drôme), il tire cette leçon per­son­nelle : « De pois­seuses inquié­tudes ne doivent pas nous faire oublier l’effarant appel de ce monde. Aussi mou­vant qu’il soit, aus­si cruel et impar­fait, le pays qui s’ouvre devant nos pas est le seul dont nous puis­sions faire l’expérience concrète. Il réclame d’abord d’être aimé puis cer­tai­ne­ment d’être dit ».

 

Amaury Nauroy, Rondes de nuit,  Le bruit
du temps, 285 pages, 24 euros.

Le livre d’Amaury Nauroy (qui emprunte quelques che­mins buis­son­niers où l’on menace par­fois de s’égarer) est ain­si par­se­mé de nota­tions d’une grande jus­tesse. Il nous révèle sa pro­fonde inti­mi­té « spi­ri­tuelle » avec les auteurs qu’il nous pré­sente, sans par­ler des « com­parses » tel­le­ment riches et savou­reux (artistes peintres, libraires…) qu’il intro­duit avec bon­heur dans cette saga.

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Pierre Tanguy

Pierre Tanguy est ori­gi­naire de Lesneven dans le Nord-Finistère. Ecrivain et jour­na­liste, il par­tage sa vie entre Quimper et Rennes. En 2012, il a obte­nu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poé­sie attri­bué par l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été publiés aux édi­tions ren­naises La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure” (2002, réédi­tion 2008), “Lettre à une moniale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Editions La Part com­mune (2017).

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