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Jean-Marie Kerwich, Le livre errant

Par | 2018-02-05T14:51:41+00:00 30 septembre 2017|Catégories : Critiques, Jean-Marie Kerwich|

Jean-Marie Kerwich et son « livre errant »

Gitan et poète. Jean-Marie Kerwich est un Ovni dans la galaxie des lettres. Inclassable parce que sa poé­sie se moque de la poé­sie « ins­tal­lée ». Inclassable parce qu’elle se moque des genres, emprun­tant plu­tôt les voies de la prose dite poé­tique. Errante parce que le gitan est, par défi­ni­tion, nomade. Et le poète avec lui.

Sur son « livre errant » s’imprime tout ce qui la vie nous offre. En bien, en mal. En beau, en laid. « J’écris avec l’aide du vent qui tourne mes pages, avec l’aide du sang pourpre des feuilles des arbres ». Ainsi peut-il sai­sir au vol l’humeur du temps. « Le livre errant doit consi­gner les pro­pos de reje­tés. La petite herbe qui sort du béton, le clo­chard qui se fait chauf­fer une boîte de hari­cots sur le rebord d’un mur ». Le « livre errant » est là pour témoi­gner de notre époque. Dans toutes ses vilé­nies. Dans toutes ses tur­pi­tudes.

Je n’étais pas fait pour ce cirque pla­né­taire. Je suis las d’être le com­mis de la poé­sie avec pour toute récom­pense d’être enfer­mé dans le tom­beau d’un livre.

Jean-Marie KERWICH, Le livre errant, Mercure de France, 92 pages, 10 euros

Jean-Marie KERWICH, Le livre errant, Mercure de France, 92 pages, 10 euros

Jean-Marie Kerwich nous dit que la poé­sie c’est d’abord la vie. Et qu’il faut se gar­der de l’enfermer dans des formes « par­fu­mées ». Au fond, c’est un essai poé­tique sur la mis­sion de la poé­sie qu’il nous pro­pose ici. « Je veux cher­cher des mots qui soient indis­pen­sables », écri­vait-il déjà dans un pré­cé­dent livre (L’évangile du gitan, Plon 2008). « On dit que je suis poète : c’est une erreur, c’est mon âme qui tient par un fil à la bou­ton­nière de mon vieux man­teau », affirme-t-il aujourd’hui. Aussi refuse-t-il un « numé­ro de matri­cule lit­té­raire » qui le ran­ge­rait dans la « caté­go­rie poé­sie ». Il s’amuse même d’avoir obte­nu un prix d’écrivain croyant alors qu’il n’a « pas la foi » (ce qui ne l’empêche d’évoquer, à plu­sieurs reprises, une figure qui lui est chère, celle du « cru­ci­fié »).

Jean-Marie Kerwich ne fait pas car­rière dans la poé­sie. Il nous dit que la poé­sie est for­cé­ment dans les marges. Loin des car­rières et des ambi­tions lit­té­raires.

Moi, le livre errant, j’avais déci­dé de ne plus écrire, de mettre fin à cette lutte lit­té­raire, sachant que les occi­den­taux ne savent plus lire, que seuls les inté­ressent les phrases qui portent des porte-jare­telles.

Constat sans conces­sion, dans une forme de nos­tal­gie et aus­si d’amertume autour du temps qui passe. Sous le poète (qui refuse de l’être comme on l’entend habi­tuel­le­ment) pointe de bout en bout le gitan.

Moi, c’est Romanichello. Je ne suis ni poète ni phi­lo­sophe. Juste un homme habi­tué à s’adosser aux arbres.

Il nous livre donc un livre « errant » écrit au plus près de sa chair. « Que l’encre de ma plume me crache au visage si je n’écris pas la véri­té », lance-t-il.

Dans la lignée des livres d’Alexandre Romanès, Lydie Dattas ou Christian Bobin, le poète gitan Jean-Marie Kerwich est un « un ange qui boîte » (titre de son pre­mier livre).

Moi le livre errant, je retrouve en écri­vant une joie éter­nelle. Mon ange pourpre se tient près de moi, c’est une bou­teille de vin à deux sous.

mm

Pierre Tanguy

Pierre Tanguy est ori­gi­naire de Lesneven dans le Nord-Finistère. Ecrivain et jour­na­liste, il par­tage sa vie entre Quimper et Rennes. En 2012, il a obte­nu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poé­sie attri­bué par l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été publiés aux édi­tions ren­naises La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure” (2002, réédi­tion 2008), “Lettre à une moniale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012).

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