Liza Kerivel, Nos

Par |2022-12-21T10:04:58+01:00 21 décembre 2022|Catégories : Critiques, Liza Kerivel|

Nos vies pressées

Trois let­tres pour un titre de livre de poésie. Ce « Nos » un peu énig­ma­tique nous ren­voie au quo­ti­di­en de nos exis­tences. Liza Keriv­el a pris le par­ti de la « jouer col­lec­tif ». En par­lant d’elle, elle par­le de nous tous (mais sans doute un peu plus des femmes), truf­fant son texte d’expressions bien con­nues de la con­ver­sa­tion courante. On y entre, en tout cas,  de plain-pied.

Si l’on con­vient que « la forme dit le fond », alors on peut l’affirmer sans con­teste pour ce livre. Les 65 poèmes présen­tés ici sont comme des blocs com­pacts, com­posés cha­cun de 8 lignes et demi très pré­cisé­ment. Pas de ponc­tu­a­tion, pas de blanc pour retrou­ver sa res­pi­ra­tion. Manière sans doute pour Liza Keriv­el (elle vit dans la région nan­taise) de soulign­er la façon dont la vie nous happe et de point­er du doigt « le ver­tige de nos exis­tences » comme le dit si juste­ment Albane Gel­lé dans la pré­face de ce livre. Voici donc « nos semaines par-dessus la tête plus vite plus vite » ou « nos instants volés nos actes man­qués ». Dans les mini-tableaux poé­tiques de Liza Keriv­el (« pré­cip­ités de réel », note encore Albane Gel­lé)  il y a tou­jours une forme d’urgence et cette con­science aiguë du par­cours chao­tique de nos vies : « Nos dédales de tour­nants décisifs pas encore décidés nos sit­u­a­tions de plus en plus com­plex­es à force de bifur­quer nos labyrinthes de mini-torts… »

Ce qui fait pro­fondé­ment l’originalité de ce livre, c’est le recours par l’autrice à des for­mules bien con­nues de nos bavardages quo­ti­di­ens. Indiquées en italique au cœur du poème, elles en sont en quelque sorte le piv­ot. Leur sur­gisse­ment dans le texte donne finale­ment cette res­pi­ra­tion et ce recul qui per­me­t­tent de pren­dre une forme de dis­tance (par­fois mat­inée d’humour) avec nos exis­tences pressées. 

Liza Keriv­el, Nos, édi­tions Dia­base, 80 pages, 12 euros.

« Nos entors­es à la règle nos lésions faute de mieux nos corps meur­tris mais peut mieux faire nos ser­vices de grands brûlés elle prend tout au pre­mier degré de toutes façons nos vex­a­tions nos frac­tures ouvertes ». Ou encore ceci, filant la métaphore api­cole : « Nos tailles de guêpes nos bour­don­nements d’oreilles  elle a été piquée au vif nos reines d’un soir nos ouvrières en trois-huit… »

On pour­rait ain­si faire un « inven­taire à la Prévert » de  toutes ces phras­es qui ponctuent nos vies et qui en dis­ent long : « C’était une sim­ple vis­ite de rou­tine », « vous cherchez un mod­èle en par­ti­c­uli­er », « mais ils se pren­nent pour qui ? », « j’ai coupé court à la con­ver­sa­tion », « C’est moi ou il fait froid », « le pau­vre avait totale­ment per­du le nord », « enchan­té de faire votre con­nais­sance », « tu vas me par­ler autrement »… Avec par­fois, en toile de fond, une cri­tique acerbe de nos « sociétés de l’indécence » et de nos « réseaux antisociaux ».

Cet inven­taire des bruits de fond de la vie (après un Inven­taire des silences pub­lié en 2010 aux édi­tions MLD) n’est pas sans rap­pel­er cer­taines into­na­tions des poèmes de François de Cornière, ponc­tu­ant lui aus­si d’expressions courantes cer­tains poèmes de son recueil ça tient à quoi (Le Cas­tor astral,2019). « Cette nuit tu as par­lé en dor­mant », « J’ai pas été trop longue », « Il y a com­bi­en d’années déjà ? »… Mais la tonal­ité n’est pas la même chez les deux poètes. Il y a chez Liza Keriv­el une forme de désen­chante­ment. Beau­coup de « bagages trop lourds » de « trop pleins » de « fortes ten­sions ». Mais elle nous dit aus­si, au pas­sage, « Y a pas de quoi en faire tout un foin ».

                                                                      

Présentation de l’auteur

Liza Kerivel

Liza Keriv­el vit près de Saint-Nazaire où elle exerce la pro­fes­sion de sociologue. 

© Crédits pho­tos Presse Océan/M.C. © Archives.

Bib­li­ogra­phie

Depuis 2009, elle a pub­lié trois ouvrages. Un recueil de nou­velles, Des équili­bres, paru aux Edi­tions L’Har­mat­tan, puis aux Edi­tions MLD,  deux romans courts, 
Inven­taire des silences et Méta­mor­phose de la fuite et des saisons, Remon­ter les rivières.

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Pierre Tanguy

Pierre Tan­guy est orig­i­naire de Lesn­even dans le Nord-Fin­istère. Ecrivain et jour­nal­iste, il partage sa vie entre Quim­per et Rennes. En 2012, il a obtenu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poésie attribué par l’Académie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été pub­liés aux édi­tions ren­nais­es La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure” (2002, réédi­tion 2008), “Let­tre à une moni­ale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Edi­tions La Part com­mune (2017). Ter­res natales (La Part Com­mune, 2022) Voir la fiche d’auteur

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