D’emblée, dès les deux premières pages, texte et image, on entre dans un univers étrange, sans que les codes habituels de l’étrange ne soient convoqués. L’image semble une photo, cadrée d’or, cadre photographié ou peint, tresse du cadre décalée, bleue, déplacée dans la photo, ciel et mer, terrasse d’une villa que l’on sent luxueuse, italienne, méditerranéenne, mais qui occupe un tout petit espace, dans l’angle gauche, comme un remords, un regret, une attente, on ne sait. Un effet onirique naît de ces choix, mais paradoxalement, au sein d’un grand réalisme. Il faut aller y voir, car la description peine à rendre compte du travail remarquable d’Adrienne Arth.
C’est alors le texte, le poème, l’écriture forte de Claudine Bohi qui vont révéler, comme on le dit en photographie, l’image.
Cela commence par cette attaque audacieuse : «bleu vide», non pas parce qu’il n’y a rien, les nuages, un bateau, des silhouettes sont là, mais parce que dans ces bleus proposés par la photographe, l’effet de l’ensemble, occupé cependant, c’est comme si ce «bleu vide», trouvaille magistrale de la poète, était une nouvelle couleur. Avec cette expression exactement choisie, s’ouvre une perspective d’énigme qui est la poésie.
vous descendiez au monde
comme on va à la mer
comme on cherche la trace
le jour n’était pas complet
ce qui sursaute en lui
est de l’ordre du songe
(…)» p.10
On s’interroge à propos de ce « vous ». Est-ce l’artiste, un lecteur invité dans la photo-tableau, un « vous » hors champ, « un œil partout ». Qu’importe ! La poésie et l’étrangeté y gagnent. Quelque chose d’une perception plus ouverte, d’une sensorialité plus grande s’installe. On comprendra plus tard que les poèmes sont comme une adresse distanciée à l‘artiste, mais d’y avoir été en quelque sorte invités participe de notre entrée dans l’étrangeté, dans l’incertain. J’utilise à dessein ce terme de photo-tableau, parce que c’est l’impression qui se dégage des images reproduites dans le livre, dont on ne sait pas toujours quel statut leur donner tant le montage réalisé par l’artiste est sophistiqué.
Alors on tourne la page, on est embarqué. Un ciel plus rose et plus sale en même temps est sauvé par un « oiseau blanc » qui « rouvrit la parole ». ( p. 14)
Jamais les poèmes ne sont une illustration de l’image, et pourtant une alliance incroyable se produit entre les deux arts. Bien plutôt ils accentuent la méditation que les images proposent, toujours agencées selon le même principe que ce que j’en ai dit plus haut, cadre doré, tresse décalée dans l’image, comme sur un deuxième cadre où pourtant s’étend la photo. Ce choix esthétique où le classicisme se déroute dans un geste très contemporain est pareillement travaillé par la poète. Des effets de lenteur, de blancheur presque de la langue sont déstabilisés par le choix de strophe courtes, et des enjambements enchaînés sur plusieurs vers. Une force de vie, incertaine certes, prend place cependant.
toujours vous lanciez vos images
comme on lance un appel
on raclait la lumière
dans ses couleurs
on supportait
quelque chose de vous
échappait au désastre (p.42)
On sait que très souvent Claudine Bohi travaille avec des peintres et expérimente constamment la connaissance et l’effet des couleurs. C’est ainsi qu’elle peut, d’une image, ouvrir des sens qui, au premier regard, rapide, paraîtraient surprenants, mais sont de fait, extrêmement exacts.
il y avait aux maisons
comme une porte absente
on devinait aussi une chevauchée perdue
(……)
si vous l’aviez pu
vous vous seriez remise au monde
dans cette mouillure rose (p 20)
Rien dans l’image ne mène à cette idée de la « chevauchée perdue » et pourtant c’est objectivement cela, une chevauchée perdue, une étrangeté close et ouverte dans cette si sensuelle expression de « mouillure rose ».
On a envie de citer de nombreuses pages et de montrer les images, tant le travail de Claudine Bohi se lie magistralement à celui d’Adrienne Arth.
Je découvre les œuvres de cette photographe, qui me séduisent beaucoup.
L’alliance de ces deux artistes atteint la profondeur de la perte, de l’oubli, du manque. Et de l ‘absence de sens si caractéristique de la vie et de notre monde, dans une remarquable économie de moyens : face à deux chaises dans un cadre doré et sa tresse qu‘elles débordent, dos à dos, voici ce qu’écrit Claudine Bohi
où s’attendre où se poser
où se trouver
quand on ne sait plus qui
il reste à espérer
quand on ne sait plus quoi
vous regardiez l’absence
et cette sorte de vide
au cœur des choses (…) (p.36)
Plus on avance dans le livre, plus les images et les poèmes insistent sur la solitude du siècle et ses dévastations : corps solitaires, couples d’ombres, grues et pelleteuses, lumières crues, bleus et ors salis, escaliers inversés, câbles électriques qui ne relient aucune humanité et aussi arbres morts.
une blessure un fil tendu d’absence
comme une décoloration
un inachèvement de la parole (…) (p76)
ligne brisée du siècle
de son consentement si chaotique
au désastre
la brûlure du ciel et des nuages
à la clôture des yeux (…) (p 78)
votre visage s’était brisé
dans un bleu qui mentait (p.24)
Mais cette poète sait aussi s’engager dans le siècle, ce livre en porte trace vive. Elle trouve même à deux reprises dans des vers que je lui envie (comme beaucoup d’autres), la formulation frappante de notre grande responsabilité, simplement par l’usage d’un pronom personnel que l’on n’attendrait pas avec les adjectifs qui lui sont liés.
nous sommes irrespirables (p. 76)
nous sommes devenus inhabitables (p. 78)
L’étrangeté, dont j’ai parlé au début, est bien ce qui s’impose, dans ce livre magnifique, étrangeté non pas d’un monde inconnu, mais de ce que nous avons fait de notre monde : images et mots y convoquent la destruction, le vide, le manque, la solitude.
Présentation de l’auteur
- Claudine Bohi et Adrienne Arth, A tâtons dans le siècle - 6 mai 2026
- Cécile Guivarch, Sans abuelo Petite - 29 mars 2019















