Claudine Bohi et Adrienne Arth, A tâtons dans le siècle

Par |2026-05-06T10:51:20+02:00 6 mai 2026|Catégories : Claudine Bohi, Critiques|

D’emblée, dès les deux pre­mières pages, texte et image, on entre dans un univers étrange, sans que les codes habituels de l’étrange ne soient con­vo­qués. L’image sem­ble une pho­to, cadrée d’or, cadre pho­tographié ou peint, tresse du cadre  décalée, bleue, déplacée dans la pho­to, ciel et mer, ter­rasse d’une vil­la que l’on sent lux­ueuse, ital­i­enne, méditer­ranéenne, mais qui occupe un tout petit espace, dans l’angle gauche, comme un remords, un regret, une attente, on ne sait. Un effet onirique naît de ces choix, mais para­doxale­ment, au sein d’un grand réal­isme. Il faut aller y voir, car la descrip­tion peine à ren­dre compte du tra­vail remar­quable d’Adrienne Arth.

C’est alors le texte, le poème, l’écriture forte de Clau­dine Bohi qui vont révéler, comme on le dit en pho­togra­phie, l’image.

Cela com­mence par cette attaque auda­cieuse : «bleu vide», non pas parce qu’il n’y a rien, les nuages, un bateau, des sil­hou­ettes sont là, mais parce que dans ces bleus pro­posés par la pho­tographe, l’effet de l’ensemble, occupé cepen­dant, c’est comme si ce «bleu vide», trou­vaille magis­trale de la poète, était une nou­velle couleur. Avec cette expres­sion exacte­ment choisie,  s’ouvre une per­spec­tive d’énigme qui est la poésie.

«(…) 

vous descendiez au monde
comme on va à la mer
comme on cherche la trace

le jour n’était pas complet

ce qui sur­saute en lui
est de l’ordre du songe 
(…)» p.10

On s’interroge à pro­pos de ce « vous ». Est-ce l’artiste, un lecteur invité dans la pho­to-tableau, un « vous » hors champ, « un œil partout ». Qu’importe ! La poésie et l’étrangeté y gag­nent. Quelque chose d’une per­cep­tion plus ouverte, d’une sen­so­ri­al­ité plus grande s’installe. On com­pren­dra plus tard que les poèmes sont comme une adresse dis­tan­ciée à l‘artiste, mais d’y avoir été en quelque sorte invités par­ticipe de notre entrée dans l’étrangeté, dans l’incertain. J’utilise à des­sein ce terme de pho­to-tableau, parce que c’est l’impression qui se dégage des images repro­duites dans le livre, dont on ne sait pas tou­jours quel statut leur don­ner tant le mon­tage réal­isé par l’artiste est sophistiqué.

Alors on tourne la page, on est embar­qué. Un ciel plus rose et plus sale en même temps est sauvé par un « oiseau blanc » qui « rou­vrit la parole ». ( p. 14)

Jamais les poèmes ne sont une illus­tra­tion de l’image, et pour­tant une alliance incroy­able se pro­duit entre les deux arts. Bien plutôt ils accentuent la médi­ta­tion que les images pro­posent, tou­jours agencées selon le même principe que ce que j’en ai dit plus haut, cadre doré, tresse décalée dans l’image, comme sur un deux­ième cadre où pour­tant s’étend la pho­to. Ce choix esthé­tique où le clas­si­cisme se déroute dans un geste très con­tem­po­rain est pareille­ment tra­vail­lé par la poète.  Des effets de lenteur, de blancheur presque de la langue sont désta­bil­isés par le choix de stro­phe cour­tes, et des enjambe­ments enchaînés sur plusieurs vers. Une force de vie, incer­taine certes, prend place cependant.

tou­jours vous lan­ciez vos images
comme on lance un appel

 comme on trou­ve un abri (p.32)

on raclait la lumière
dans ses couleurs

on sup­por­t­ait

quelque chose de vous
échap­pait au désas­tre (p.42)

On sait que très sou­vent Clau­dine Bohi tra­vaille avec des pein­tres et expéri­mente con­stam­ment la con­nais­sance et l’effet des couleurs. C’est ain­si qu’elle peut, d’une image, ouvrir des sens qui, au pre­mier regard, rapi­de, paraî­traient sur­prenants, mais sont de fait, extrême­ment exacts.

il y avait aux maisons
comme une porte absente
on dev­inait aus­si une chevauchée perdue
(……)
si vous l’aviez pu
vous vous seriez remise au monde
dans cette mouil­lure rose (p 20)

Rien dans l’image ne mène à cette idée de la « chevauchée per­due » et pour­tant c’est objec­tive­ment cela, une chevauchée per­due, une étrangeté close et ouverte dans cette si sen­suelle expres­sion de « mouil­lure rose ».

On a envie de citer de nom­breuses pages et de mon­tr­er les images, tant le tra­vail de Clau­dine Bohi se lie magis­trale­ment à celui d’Adrienne Arth.

Je décou­vre les œuvres de cette pho­tographe, qui me séduisent beaucoup.

L’alliance de ces deux artistes atteint la pro­fondeur de la perte, de l’oubli, du manque. Et de l ‘absence de sens si car­ac­téris­tique de la vie et de notre monde, dans une remar­quable économie de moyens : face à deux chais­es dans un cadre doré et sa tresse qu‘elles débor­dent, dos à dos, voici ce qu’écrit Clau­dine Bohi

où s’attendre où se poser
où se trouver 

quand on ne sait plus qui
il reste à espérer

quand on ne sait plus quoi

vous regardiez l’absence
et cette sorte de vide
au cœur des choses (…) (p.36)

Plus on avance dans le livre, plus les images et les poèmes insis­tent sur la soli­tude du siè­cle et ses dévas­ta­tions : corps soli­taires, cou­ples d’ombres, grues et pel­leteuses, lumières crues, bleus et ors  salis, escaliers inver­sés, câbles élec­triques qui ne relient aucune human­ité et aus­si arbres morts.

une blessure un fil ten­du d’absence
comme une décoloration
un inachève­ment de la parole (…) (p76)

ligne brisée du siècle

de son con­sen­te­ment si chaotique
au désastre
la brûlure du ciel et des nuages 

à la clô­ture des yeux (…) (p 78)

 On est habitué à la poésie de Clau­dine Bohi qui explore forte­ment l’intime. Et encore dans ce livre :

votre vis­age s’était brisé
dans un bleu qui men­tait (p.24)

Mais cette poète sait aus­si s’engager dans le siè­cle, ce livre en porte trace  vive. Elle trou­ve même à deux repris­es dans des vers que je lui envie (comme beau­coup d’autres), la for­mu­la­tion frap­pante de notre grande respon­s­abil­ité, sim­ple­ment par l’usage d’un pronom per­son­nel que l’on n’attendrait pas avec les adjec­tifs qui lui sont liés.

nous sommes irres­pirables (p. 76)

nous sommes devenus inhab­it­a­bles (p. 78)

L’étrangeté, dont j’ai par­lé au début, est bien ce qui s’impose, dans ce livre mag­nifique, étrangeté non pas d’un monde incon­nu, mais de ce que nous avons fait de notre monde : images et mots y con­vo­quent la destruc­tion, le vide, le manque, la solitude.

Présentation de l’auteur

Claudine Bohi

 Clau­dine BOHI vit entre Paris, Stras­bourg et St Pierre des champs. Elle est agrégée de let­tres et poète. Elle a pub­lié une trentaine de recueils, elle par­ticipe à de nom­breuses revues français­es et étrangères, fig­ure dans plusieurs antholo­gies. Elle col­la­bore à de nom­breux livres d’artistes, est traduite en plusieurs langues. Cer­tains de ses textes ont don­né lieu à des com­po­si­tions musi­cales.  Elle dirige actuelle­ment la col­lec­tion 2Rives aux édi­tions Les lieux dits. Elle est mem­bre du jury des prix Mal­lar­mé et Louis Guil­laume. Elle est mem­bre du con­seil d’administration de la mai­son de poésie de Paris.

Elle a reçu les prix Ver­laine, Aliénor, Georges Per­ros et le prix Mal­lar­mé en 2019.

Bibliographie 

Dernières pub­li­ca­tions : Un père (Les lieux dits 2021), Regarde, avec Anne Slacik (coédi­tions l’herbe qui trem­ble et Papiers d’Art) 2022, Un couteau dans la tête,  édi­tions l’herbe qui trem­ble 2022, Par­fois l’un d’entre nous,  L’herbe qui trem­ble, 2023.

Autres lec­tures

Claudine Bohi, L’Enfant de neige

Le dernier recueil de Clau­dine Bohi, lau­réate en 2019 du Prix Mal­lar­mé, est illus­tré  par sept mag­nifiques pein­tures aéri­ennes d’Anne Slacik dont la cou­ver­ture elle-même. Le blanc, mêlé à des vari­a­tions de bleu et […]

La minute lecture, Claudine Bohi, Un père

Entre le ques­tion­nement et l’appel, Clau­dine Bohi signe dans la déli­cate col­lec­tion du Loup bleu un boulever­sant poème, une chan­son lanci­nante et pudique en mémoire de son père. Comme […]

Claudine Bohi et Anne Slacik, Regarde

C’est lors d’une vis­ite d’une expo­si­tion des œuvres d’Anne Slacik qu’ « un cer­tain bleu », nous dit la poète, « a foudroyé en moi toute résis­tance. / Très vite, une parole est venue, une sorte […]

Claudine Bohi, Un couteau dans la tête

Pour ce 31e recueil, la poète s’est jetée coeur et âme dans la déchirure incom­men­su­rable des familles qui ont con­nu la perte, l’ab­sence, la sépa­ra­tion, à cause de l’ef­froy­able guerre, à cause de […]

Claudine Bohi, Je cherche un enfant

Que penser des sociétés dont les struc­tures sociales, qu’elles soient économiques, cul­turelles, ou encore religieuses, per­me­t­tent que soient mal­traités les enfants ? Je laisse la ques­tion en sus­pens et je reviens sur la […]

Claudine Bohi et Adrienne Arth, A tâtons dans le siècle

D’emblée, dès les deux pre­mières pages, texte et image, on entre dans un univers étrange, sans que les codes habituels de l’étrange ne soient con­vo­qués. L’image sem­ble une pho­to, cadrée d’or, cadre photographié […]

Ce territoire sous la peau — entretien avec Claudine Bohi

Clau­dine Bohi, née le 31 jan­vi­er 1947, est l’une des voix les plus sin­gulières et les plus exigeantes de la poésie française con­tem­po­raine. Agrégée de let­tres et psy­ch­an­a­lyste, elle a enseigné dans le […]

mm

Patricia Cottron-Daubigne

Orig­i­naire de Surgères en Char­ente-Mar­itime, elle vit et tra­vaille aux abor­ds du Marais Poitevin.

Elle a pub­lié des poèmes dans de nom­breuses revues telles que Décharge, Frich­es, Ici è là , Triages, Con­tre-allées, N4728 (etc.) et sur le site de F. Bon (publie.net et remue.net).

Par­ticipe à des lec­tures lors de fes­ti­vals  et marchés de poésie.
Rédi­ge des notes de lec­ture lis­i­bles sur remue.net et  terre à ciel

Derniers recueils parus :Des paniers de fruits dorés, comme aux édi­tions Tara­buste (antholo­gie 2006). Une manière d’aile aux édi­tions Soc et Foc (juin 2008) ; cro­quis urbains, héro chez Con­tre-allées (juin 2010) ; Cro­quis-démo­li­tion chez La Dif­férence (sep­tem­bre 2011) et une adap­ta­tion de « Gil­gamesh » chez Gal­li­mard, folio plus, (sep­tem­bre 2011). 

[print-me]

Sommaires

Aller en haut