Depuis Configuration du dernier rivage, paru en 2013, Michel Houellebecq n’avait pas publié de recueil poétique. Entre temps, paraît son magistral roman Anéantir, ainsi qu’une confidence un peu embarrassée (quoique vengeresse), suite à une triste affaire, intitulée Quelques années de ma vie. Dans ce dernier texte, se confirment les signes d’une sorte décomposition littéraire, venue avec l’âge et la proximité de la mort, cette dernière étant vécue de plus en plus sincèrement. Le dandysme s’efface devant la Faucheuse, qui retire à l’écrivain ce qui lui restait de pose ou d’affectation, le dépouille de ses oripeaux, le livrant, tel qu’en lui-même il se décompose, à la mort qui se rapproche.
Houellebecq ne fait pas l’unanimité, cela est encore plus vrai de sa poésie. Post-baudelairienne, versifiée et rimée, elle ignore les inventions formelles du XXe siècle, mais le lien qui la rattache au XIXe est profond et intime (Aurélien Bellanger a écrit au moins un bon livre1, celui dans lequel il présente Houellebecq comme le continuateur d’un romantisme que les réalistes avaient trop prématurément liquidé). Depuis ses premiers textes, Houellebecq, alors qu’il n’était pas un écrivain célèbre et traduit, affirme que la structure est le seul moyen de se protéger contre le suicide. La facilité de certaines rimes (par exemple « bulgares », « escarres », « barbares » dans le premier poème du recueil), la forme presque scolaire de certains vers, préserve l’authenticité et la permanence de la voix du poète, dont le ne varietur, creuse et affirme un génie qui n’est pas d’invention mais de fidélité à cette mélancolie qui fait que Houellebecq nous est si proche, à mesure qu’il se rapproche du trou. Pourquoi chercher du nouveau dans un combat qui était « perdu d’avance » ?
Si le poète évoque les barbares se présentent à nos portes, il faut y voir, non pas une allégeance à la théorie du Grand remplacement, comme certains lecteurs mal intentionnés l’ont dit, mais de la résignation devant des forces d’anéantissement, que des écrivains apocalyptiques comme Bloy ou Céline ont pressenties. Ces barbares sont les annonciateurs de la défaite de l’occident, ils sont aussi le produit endogène d’un monde qui a « légèrement basculé sur son axe ».

Michel Houellebecq, Combat toujours perdant, Flammarion, 2026, 12 euros.
Car pour Michel Houellebecq, le vide est certain. L’espérance chrétienne, qu’il évoque dans son dernier poète, n’est qu’un éphémère sursaut d’espérance, que la pensée de la décomposition des corps dissout définitivement. C’est elle, la mort, la véritable demeure, et non pas celle, passagère, que vante un ironique poème consacré à l’immobilier (« Hardi, les acquéreurs ! »)
Dans ce recueil, nous trouverons des poèmes à la beauté bouleversante et atroce comme « 0.0.6 », où l’humanité est présentée comme :
Larve tremblante et nue qui saigne
Dans la torture du présentait
Avant que ta chair ne s’éteigne
Absolument
Dans un même registre, le terrible « Au bout du bout » produira une impression inoubliable sur le lecteur :
Les morts ne parlent plus beaucoup
Ils se répandent en flaques huileuses
Ils sont nulle part et partout
Ils grimpent sur nos dos, ils creusent
Ces morts, « nulle part et partout » ne sont-ils pas (plutôt que les migrants ou autres prétendus envahisseurs) les vrais barbares, vers ou bacilles, qui dévorent un monde en décomposition ?
Le sexe se fait une place dans le recueil, mais moins grande que dans les précédents, ce sont des érections séniles, les dernières joies d’un corps défaillant et pourtant avide de tendresse. La solitude du « Grand célibataire », est sans remède
Dans les muqueuses solitaires
Circule un parfum énervant
Je suis le grand célibataire
Je suis le dernier des vivants
Quant à « l’éjaculation faciale », elle est le dernier sursaut, l’explosion d’un bubon, l’ultime et stérile libation du mourant.
A certains moments s’exprime la tendresse du poète, à travers les derniers soins prodigués au corps vieillissant.
Tu rêveras de mondes vastes
d’endroits très doux, très caressants.
Ce Combat toujours perdant, sursaut d’agonie poétique, le poète le porte avec la vigueur déclinante de sa chair, et la profondeur d’une voix toujours très reconnaissable.
A la fin du dernier poème, dans un style macabre qui fait penser à Villon, l’alexandrin à sa césure pend le « je » poétique au-dessus de l’abîme :
Et c’est ainsi que je me sépare du monde
Note
Présentation de l’auteur
- Michel Houellebecq, Combat toujours perdant - 6 mai 2026
- Gwen Garnier-Duguy, Le Scribe en marche, Lire Marc Alyn - 22 avril 2025
- Marie Murski, Ailleurs jusqu’à l’aube - 5 février 2025
- Loïc Reverdy, Là Haut - 6 novembre 2024
- Gérard Le Goff, Les chercheurs d’or, Hommages « à la manière de » - 7 juillet 2024
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