Des runes, « sys­tème ini­ti­a­tique lié à la parole ser­vant aus­si à la div­ina­tion, aux ruines, il n’existe qu’une seule let­tre de dif­férence, souligne Mar­i­lyne Bertonci­ni dans la pré­face de cette antholo­gie. Quels liens se sont tis­sés entre les ruines qui accom­pa­g­nent l’humanité de longue mémoire et ces sup­ports por­teurs de signes ouvrant à la poésie ? C’est à ce ques­tion­nement stim­u­lant et fécond que répon­dent les 80 poètes qui ont écrit dans ce recueil.

Il y a d’abord la vision clas­sique des ruines, celle ouverte par Hubert Robert et Piranèse, puis par tout le roman­tisme. Dans cet esprit, le recueil offre au lecteur les poèmes inti­t­ulés « Les Kouroï de Nax­os » (Alain Freixe), « L’éruption de San­torin » (Eric Chas­se­fière) et « Thyg­ga », l’antique cité numide (Claude Bugeia). Cette approche des ruines incite à la réflex­ion sur le pas­sage du temps, sur la fragilité humaine. Ce que Shake­speare nomme « le som­bre abîme du temps ».

Il y a, selon une autre approche, la vision des « ruines-paysages » liées aux désas­tres des con­flits mod­ernes et de la guerre totale, notam­ment aéri­enne. « Une vision de l’abîme de noirceur et de feux des destruc­tions et de chaos » dit Mar­i­lyne Bertonci­ni. Cer­tains poètes évo­quent les ruines de « Coe­cil­ian » le manoir du poète Saint-Pol-Roux dévasté par les Alle­mands en 1940 (Gérard Le Goff), ou bien, celles de Brest et de la Pen­feld occupées durant la Kriegs­ma­rine (Jean-Claude Bour­det), celles d’ « Ani, cap­i­tale médié­vale de l’Arménie » (Charles Akopi­an). Ou encore, ces « frag­ments inspirés par l’œuvre d’Anselm Kiefer sur la Shoah » (Suzanne Derève).

 Comme l’écrit Jean-Bap­tiste Pon­tal­is à pro­pos de telle ville bom­bardée, « le temps ne lui aura donc pas été lais­sé de devenir une ruine » — comme le Mon­u­ment aux morts de 14–18 de Brest, bom­bardé lui-même en 1943, dans le poème « Ruines ce qui jamais ne finit ». En ce sens, Charles Akopi­an écrit : « Ruine est un mot qui tue / l’espace autant que le temps ».

Runes & Ruines : Antholo­gie Col­lec­tif dirigée par Mar­i­lyne Bertonci­ni pour Embar­que­ment Poé­tique, 2025, 116 pages, 14 €.

Les ruines déploient ain­si les éclats épars, émou­vants de ce qui a existé un jour. Et les poètes, qui ne sont ni his­to­riens ni philosophes, se font les fouilleurs par­mi les ves­tiges des vio­lences de l’Histoire — « Comme un archéo­logue », écrit Marc-Hen­ri Arfeux. Fouilleurs par­mi les ves­tiges récents, à même la mémoire « vive ». Ain­si en est-il de l’Arménie, de la guerre civile espag­nole ou de la Shoah évo­quées à plusieurs repris­es dans l’anthologie. « Il a neigé sur Odessa, sur Hiroshi­ma, sur Guer­ni­ca, dans la val­lée de la Bee­ka » écrit Stéphanie Vermot-Petit.

L’écriture poé­tique met ain­si à jour, par­mi les déchets de l’Histoire, des traces, des écri­t­ures. Il peut s’agir d’objets, de lieux de mémoire por­teurs de signes qui nous relient à la chaîne humaine. Le recueil regorge de ces émou­vantes reliques, objets de peu, de temps évanouis, qui par­lent comme à voix basse. Il y a les « signes sur le sol » (Lau­rent Mar­gan­tin), les « runes en cav­ale » (Brigitte Broc), la « mémoire des lin­teaux » (Mar­il­yse Ler­oux), les « lam­beaux des épi­taphes » (Eve de Laudec), « Ostra­ca » (Nicole Bar­romé), la « bâtisse en ruine recou­verte de graf­fi­ti » (Pierre Rosin). Tout cela fait signe. Est-ce pour nous con­fron­ter au pire ? « La planète étouf­fait sous le gar­rot bar­bare », écrit Ile Eniger. Est-ce pour nous ramen­er « à nos ruines intérieures » s’interroge Alain Hélis­sen, quand des mots se sont per­dus, tel le mot « paix ».

Grâce aux tra­duc­tions de poètes par Mar­i­lyne Bertonci­ni et Irène Duboeuf, le recueil ouvre des jonc­tions avec des poètes ital­iens. L’ouvrage rend hom­mage à tra­vers notes et exer­gues à Ovide et aus­si à Roger Munier et Guy Gof­fette. Au fil des pages il offre des pho­tos (Marie-Jo Freixe, Jaume Saïs, Flo­rence Dreux, Joëlle Abed, et une com­po­si­tion de Raphaël Mon­ti­cel­li, une gravure (Brigitte Dusserre-Bres­son). Il est impos­si­ble de citer toutes les approches, tous les auteurs.

Dès lors il s’agit de se laiss­er tra­vers­er par « les voix troglodytes », selon la belle expres­sion de Richard Roos-Weil. D’être atten­tif aux mod­u­la­tions de cette présence invis­i­ble qui, par-delà ce qui dés­espère, nous fait humains : « quelles ombres se penchent / et mur­murent au soir » écrit Cécile Oumhani.

Pour con­clure, lais­sons la parole à Louise Brun qui écrit dans l’anthologie : « L’écriture et les runes devi­en­nent ain­si ce lieu qui accueille, entend la voix du rêve, même inaudi­ble et qui en trace les ves­tiges brûlants sur le papi­er, qui en trans­for­ment le sens, lui-même encore inaudi­ble ».      

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Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de let­tres. tit­u­laire d’un DEA de lit­téra­ture con­tem­po­raine, elle a enseigné vingt ans les let­tres en pré­pas sci­en­tifiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, « Les Allumées de Péters­bourg ») ou de sen­si­bil­ités artis­tiques dif­férentes (plas­ti­ciens tels Olga Boldyr­eff, Michel Remaud, Isthme-Isabelle Thomas).Elle a ani­mé des ren­con­tres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bre­tagne et Loire chez Julien Gracq », par­ticipé aux « Ren­con­tres de Sophie-Philosophia » sur les Autres et égale­ment sur Guerre et paix. Ses pre­miers textes por­tent sur la sit­u­a­tion des femmes puis sur Mar­guerite Yource­nar. Elle a pub­lié des études lit­téraires (édi­tions Ellipses, SIEY), trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poé­tique. Elle écrit dans Ter­res de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste, Poez­ibao, À la lit­téra­ture, Place de la Sor­bonne, Europe. Son livre La Petite plage (La Part Com­mune) est chroniqué sur Recours au poème par Pierre Tan­guy. Elle a par­ticipé à des livres pau­vres avec la poète et col­lag­iste Ghis­laine Lejard. Son écri­t­ure lit­téraire entre sou­vent en cor­re­spon­dance avec le regard des pein­tres, notam­ment G. de La Tour, W.Turner, R.Bresdin, Gau­guin. Son dernier livre Madeleine Bernard, la Songeuse de l’invisible est une biogra­phie lit­téraire de la sœur du pein­tre Émile Bernard, édi­tions Her­mann. BIBLIOGRAPHIE LES BLESSURES FOSSILES, La Part Com­mune, 2008 LES BALCONS DE LA LOIRE, La Part com­mune, 2012. L’ENFANT DES VAGUES, Apogée, 2014. LA PETITE PLAGE pros­es, La Part Com­mune, 2015. NOSTALGIE BLANCHE, livre d’artiste avec Michel Remaud, Izel­la édi­tions, 2016. LA VILLE AUX MAISONS QUI PENCHENT, La Cham­bre d’échos, 2017. LE CŒUR EST UNE PLACE FORTE, La Part Com­mune, 2019. LA VIBRATION DU MONDE poèmes avec l’artiste Isthme, mars 2021 édi­tions du Qua­tre. MADELEINE BERNARD, LA SONGEUSE DE L’INVISIBLE, mars 2021, édi­tions Her­mann. Paul Celan, sauver la clarté, édi­tions Unic­ité, 2024.
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