Donation du monde au fond de l’enfance
Vers le sud est le titre du recueil de poèmes de Juan Gelman (1930–2014)1. Le hasard fait que le livre de Gelman se trouve sur ma table lorsque j’ouvre l’enveloppe avec La lente obsession des choses, reçue à mon adresse, ornée de l’écriture de Sabine Zuberek qui me rappelle l’importance de la calligraphie dans ma vie d’ancienne élève gauchère, fille d’institutrice. N’allez pas m’enfermer dans l’apitoiement, car la découverte de la calligraphie fut un émerveillement et un jeu joyeux qui m’a permis de devenir droitière sans peine. L’écriture à la main de Sabine me fait penser à un cahier dans lequel l’enfant-(adulte) gribouille fiévreusement la nuit, à l’aube, dans la voiture ou le train, dans son lit, sur la table de la cuisine ou d’un bistrot.
Pour Sabine, l’écriture participe à l’acte de représenter le monde, semblable à un livre « dont on tourne les pages ». Découvrir le monde fait partie de l’enfance, de son énigme : « quelque chose [qui] a lieu/qui tient de l’écart/autre chose a succédé » et « sous le chrome/la dérive »… Le langage de La lente obsession des choses de Sabine Zuberek nous déstabilise, nous pousse à quitter le confort de la poésie « bon enfant » pour avancer dans le clair-obscur d’une langue qui est en mouvement, « à la virgule près/entre note noire/l’élan et l’éclat »2. Il y a les choses qui sautent aux yeux, étonnent et touchent l’enfant, ainsi que les choses qui flottent dans une « note noire », obscure, incompréhensible ou trop douloureuse. « Des vifs éclats de chrome » et « les rires au galop » jalonnent le clair-obscur du chemin, « roulé jusqu’à/l’épuisement du vu » et laisse blanche une partie (« un pan ») de chaque page. Il n’y a pas de ponctuation après le « dernier » mot marquant un arrêt sur chaque page. L’arrêt n’est pas terminus. Ce voyage n’a ni début ni fin, mais « L’enfant grandi/porte à jamais fugitif/sa chambre qui ROULE ».
Les poèmes font fusionner la lecture et l’écriture dans la découverte de « l’alphabet de la beauté ». L’enfant – en écrivant, en lisant – entend sa propre voix qui déchiffre et trébuche sur les syllabes et les articles définis. La beauté n’est pas facile à découvrir, elle siège dans l’ « abrasion du silex/ Où la beauté a surgi »comme dans une grotte abritant les traces préhistoriques de l’art pariétal.
Le Sud de Sabine est une carte « hors des cartes », constituée d’une myriade de points chromatiques qui se meuvent autour d’un point « alfa chrome » qui reste « dans l’angle mort » ou encore, recouvert « d’un grave instant », dans « une chambre noire ». Contre-jour d’une histoire avant l’histoire.

Sabine Zuberek, La lente obsession des choses, Les Éditions Sans escale, 2024, 56 pages, 15 €.
Le chrome rythme les verbes du déplacement, ce qui matérialise les moyens de transport, le train et la voiture, mais aussi le nuancier des voyages. Les images en noir et blanc qui bougent vite, « sans histoire », sont indissociables de l’immobilité nécessaire pour lire, écrire, grandir et apprendre. Les détails éclatent dans le « Ciel blanc/derrière la vitre », tandis que « le bleu désespérant/épuise » jusqu’à l’endormissement. Les mots convoquent des images fragmentaires en noir et blanc qui évoquent Klee, Signac et Dotremont, trois figures marquantes du 20ème siècle.
Apprendre à habiter un lieu, une langue, et pouvoir s’en aller, voyager, y revenir.
Habiter le monde ?
Le poème est un mode de vie voué au mouvement, semblable à celui de l’escargot, la chambre « roule »avec l’enfant, et ce déplacement n’est pas sans danger. L’enfant ressent le danger, mais cela n’altère pas son impatience et sa joie. Sa voix et sa silhouette surgissent derrière le siège du père et, pourtant, pour nous, elle est au premier plan, c’est elle qui nous emporte dans la chromatique des sensations comme la danseuse du tableau de Signac intitulé Le Cirque. Dans le poème de Sabine, comme dans le tableau de Signac, « il faut passer du royaume de la nécessité au royaume de la liberté » (Juan Gelman) défiant l’apesanteur. Sabine Zuberek nous entraîne dans un rite de passage où l’art se confronte au jeu et aux « morceaux du réel ». De seuil en seuil, elle nous fait traverser plusieurs paysages, aperçus parfois dans le rétroviseur ou à travers des vitres (« vitre cassée ») avec une liberté qui peut affronter le déterminisme figé (« les figures n’ont pas d’histoire ») et interroger l’origine (« L’origine ? »). L’enfant oppose son refus lorsqu’il (elle) découvre la destruction cachée dans les mots : « il n’y aura pas d’histoire/car les histoires abîment ».
L’enfant est lui aussi en mouvement comme le poème, de sorte que l’enfant et le poème forment un seul corps. Il expérimente la chute, l’accident et la grâce de l’équilibre (comme la danseuse de Signac) dans « la montée des signes sur l’horizon. L’instant après, quelque chose s’effondre, « acquiesce à l’abandon ». Et ici, encore, une mise en abîme d’une énigme nommée « l’indicible aubaine » suivie de la page blanche.
Le regard de l’enfant ne rate rien: « L’enfant a tout vu ». C’est grâce à l’oeil « obstiné à la répétition » que l’on parvient à apaiser « la perte » et à « rechercher l’ordre/familier de ce qui/commença ».
Lewis Caroll aurait aimé lire : « Tout passage/est une leurre de la permanence/qu’il faut traverser/pour ce qui plus grand que lui/ouvre la chambre noire ».
On est tenté d’associer le rite de passage vertigineux (« roulent roulent roulent ») de Sabine Zuberek à la traversée du miroir d’Alice, d’autant plus que dans les deux situations, « le déchiffrement » n’est pas donné, « Tout/ monte et descend/en marche accélérée ».
Au cours de ces voyages qui passent parfois « par la route déjà effacée », il y a un équilibre à trouver entre les signes de la mémoire et le besoin d’oublier, ne pas se rappeler tout, tout le temps. Alors, dans le noir, le blanc et leur chromatique surgissent le jaune de Proust, le bleu « désespérant », la rose, « au cœur tremblé du cheminement ».
Les couleurs sont-elles des cailloux comme dans le conte du Petit Poucet ? Les poèmes nous entraînent dans une forêt profonde, « Au fond de l’enfance/dont l’oeil a dépassé/la fable// au fond de l’enfance/ où a grandi/la patience/ d’un poème/quittant le quai ». Sabine n’est pas Alice, le pays des merveilles n’est pas au bout de La lente obsession des choses. Ainsi va le monde. L’enfance de Sabine n’est pas non plus marquée par les mangas et les emojis qui circulent aujourd’hui, plus vite que le vent. Son écriture explore une enfance située dans un monde où les voyages, les vacances, les gares, les voitures, le rêve du progrès étaient des valeurs humaines omniprésentes. Un temps où « des figures et des formes/en émergent/soustraites/à la gravité/vertige presque/quand la vitesse/ajoute à la splendeur/la charpente rêvée ».
Ce chemin vers le sud – entre chien et loup, un épervier et deux faisans – dévoile aussi une femme (Pénélope ? Peut-être, mais alors, elle voyage) : elle cherche sa place libre en partant de celle assignée sur la banquette arrière de l’enfance.
Chacun devrait, un jour, partir vers le sud ayant pour seul bagage, son enfance. Le voyage n’exclut pas la contemplation, car pour parler de voyage, il faut faire une halte au moins pour quelques heures. Cependant, le temps de l’enfance se compte en secondes. Chaque seconde se dilate à l’infini, de sorte que l’enfant demande s’il est déjà arrivé alors que le départ a été à peine annoncé. « L’instant referme/son immobilité ».
Le premier livre de Sabine Zuberek se lit comme « un journal de voyage » célébré en poésie qui doit « recoudre/en un perpétuel printemps/le pavage sous le ciel ».
Notes
- Livre paru dans la collection NRF, Poésie/Gallimard.
2. Toutes les citations en italique sont tirées du livre de Sabine Zuberek.
Présentation de l’auteur
- Sabine Zuberek, La lente obsession des choses - 21 avril 2026
- Attila Zsolt Papp, poète de Transylvanie - 6 juillet 2019















