Sabine Zuberek, La lente obsession des choses

Par |2026-04-21T07:56:04+02:00 21 avril 2026|Catégories : Critiques, Sabine Zuberek|

Dona­tion du monde au fond de l’enfance

Vers le sud est le titre du recueil de poèmes de Juan Gel­man (1930–2014)1. Le hasard fait que le livre de Gel­man se trou­ve sur ma table lorsque j’ouvre l’enveloppe avec La lente obses­sion des choses, reçue à mon adresse, ornée de l’écriture de Sabine Zuberek qui me rap­pelle l’importance de la cal­ligra­phie dans ma vie d’ancienne élève gauchère, fille d’institutrice. N’allez pas m’enfermer dans l’apitoiement, car la décou­verte de la cal­ligra­phie fut un émer­veille­ment et un jeu joyeux qui m’a per­mis de devenir droitière sans peine. L’écriture à la main de Sabine me fait penser à un cahi­er dans lequel l’enfant-(adulte) gri­bouille fiévreuse­ment la nuit, à l’aube, dans la voiture ou le train, dans son lit, sur la table de la cui­sine ou d’un bistrot.

Pour Sabine, l’écriture par­ticipe à l’acte de représen­ter le monde, sem­blable à un livre « dont on tourne les pages ». Décou­vrir le monde fait par­tie de l’enfance, de son énigme : « quelque chose [qui] a lieu/qui tient de l’écart/autre chose a suc­cédé » et « sous le chrome/la dérive »… Le lan­gage de La lente obses­sion des choses de Sabine Zuberek nous désta­bilise, nous pousse à quit­ter le con­fort de la poésie « bon enfant » pour avancer dans le clair-obscur d’une langue qui est en mou­ve­ment, « à la vir­gule près/entre note noire/l’élan et l’éclat »2. Il y a les choses qui saut­ent aux yeux, éton­nent et touchent l’enfant, ain­si que les choses qui flot­tent dans une « note noire », obscure, incom­préhen­si­ble ou trop douloureuse. « Des vifs éclats de chrome » et « les rires au galop » jalon­nent le clair-obscur du chemin, « roulé jusqu’à/l’épuisement du vu » et laisse blanche une par­tie (« un pan ») de chaque page. Il n’y a pas de ponc­tu­a­tion après le « dernier » mot mar­quant un arrêt sur chaque page. L’arrêt n’est pas ter­mi­nus. Ce voy­age n’a ni début ni fin, mais « L’enfant grandi/porte à jamais fugitif/sa cham­bre qui ROULE ». 

Les poèmes font fusion­ner la lec­ture et l’écriture dans la décou­verte de « l’alphabet de la beauté ». L’enfant – en écrivant, en lisant – entend sa pro­pre voix qui déchiffre et trébuche sur les syl­labes et les arti­cles défi­nis. La beauté n’est pas facile à décou­vrir, elle siège dans l’ « abra­sion du silex/ Où la beauté a sur­gi »comme dans une grotte abri­tant les traces préhis­toriques de l’art pariétal.

Le Sud de Sabine est une carte « hors des cartes », con­sti­tuée d’une myr­i­ade de points chro­ma­tiques qui se meu­vent autour d’un point « alfa chrome » qui reste « dans l’angle mort » ou encore, recou­vert « d’un grave instant », dans « une cham­bre noire ». Con­tre-jour d’une his­toire avant l’histoire.

 

Sabine Zuberek, La lente obses­sion des choses, Les Édi­tions Sans escale, 2024, 56 pages, 15 €.

Le chrome rythme les verbes du déplace­ment, ce qui matéri­alise les moyens de trans­port, le train et la voiture, mais aus­si le nuanci­er des voy­ages. Les images en noir et blanc qui bougent vite, « sans his­toire », sont indis­so­cia­bles de l’immobilité néces­saire pour lire, écrire, grandir et appren­dre. Les détails écla­tent dans le « Ciel blanc/derrière la vit­re », tan­dis que « le bleu désespérant/épuise » jusqu’à l’endormissement. Les mots con­vo­quent des images frag­men­taires en noir et blanc qui évo­quent Klee, Signac et Dotremont, trois fig­ures mar­quantes du 20ème siècle.

Appren­dre à habiter un lieu, une langue, et pou­voir s’en aller, voy­ager, y revenir.

Habiter le monde ? 

Le poème est un mode de vie voué au mou­ve­ment, sem­blable à celui de l’escargot, la cham­bre « roule »avec l’enfant, et ce déplace­ment n’est pas sans dan­ger. L’enfant ressent le dan­ger, mais cela n’altère pas son impa­tience et sa joie. Sa voix et sa sil­hou­ette sur­gis­sent der­rière le siège du père et, pour­tant, pour nous, elle est au pre­mier plan, c’est elle qui nous emporte dans la chro­ma­tique des sen­sa­tions comme la danseuse du tableau de Signac inti­t­ulé Le Cirque. Dans le poème de Sabine, comme dans le tableau de Signac, « il faut pass­er du roy­aume de la néces­sité au roy­aume de la lib­erté » (Juan Gel­man) défi­ant l’apesanteur. Sabine Zuberek nous entraîne dans un rite de pas­sage où l’art se con­fronte au jeu et aux « morceaux du réel ». De seuil en seuil, elle nous fait tra­vers­er plusieurs paysages, aperçus par­fois dans le rétro­viseur ou à tra­vers des vit­res (« vit­re cassée ») avec une lib­erté qui peut affron­ter le déter­min­isme figé (« les fig­ures n’ont pas d’histoire ») et inter­roger l’origine (« L’origine ? »). L’enfant oppose son refus lorsqu’il (elle) décou­vre la destruc­tion cachée dans les mots :  «  il n’y aura pas d’histoire/car les his­toires abîment ».

L’enfant est lui aus­si en mou­ve­ment comme le poème, de sorte que l’enfant et le poème for­ment un seul corps. Il expéri­mente la chute, l’accident et la grâce de l’équilibre (comme la danseuse de Signac) dans « la mon­tée des signes sur l’horizon. L’instant après, quelque chose s’effondre, « acqui­esce à l’abandon ». Et ici, encore, une mise en abîme d’une énigme nom­mée « l’indicible aubaine » suiv­ie de la page blanche.

Le regard de l’enfant ne rate rien: « L’enfant a tout vu ». C’est grâce à l’oeil « obstiné à la répéti­tion » que l’on parvient à apais­er « la perte » et à « rechercher l’ordre/familier de ce qui/commença ».

Lewis Car­oll aurait aimé lire : «  Tout passage/est une leurre de la permanence/qu’il faut traverser/pour ce qui plus grand que lui/ouvre la cham­bre noire ».

On est ten­té d’associer le rite de pas­sage ver­tig­ineux (« roulent roulent roulent ») de Sabine Zuberek à la tra­ver­sée du miroir d’Alice, d’autant plus que dans les deux sit­u­a­tions, « le déchiffre­ment » n’est pas don­né, « Tout/ monte et descend/en marche accélérée »

Au cours de ces voy­ages qui passent par­fois « par la route déjà effacée », il y a un équili­bre à trou­ver entre les signes de la mémoire et le besoin d’oublier, ne pas se rap­pel­er tout, tout le temps. Alors, dans le noir, le blanc et leur chro­ma­tique sur­gis­sent le jaune de Proust, le bleu « dés­espérant », la rose, « au cœur trem­blé du chem­ine­ment ».

Les couleurs sont-elles des cail­loux comme dans le con­te du Petit Poucet ? Les poèmes nous entraî­nent dans une forêt pro­fonde, « Au fond de l’enfance/dont l’oeil a dépassé/la fable// au fond de l’enfance/ où a grandi/la patience/ d’un poème/quittant le quai ». Sabine n’est pas Alice, le pays des mer­veilles n’est pas au bout de La lente obses­sion des choses. Ain­si va le monde. L’enfance de Sabine n’est pas non plus mar­quée par les man­gas et les emo­jis qui cir­cu­lent aujourd’hui, plus vite que le vent. Son écri­t­ure explore une enfance située dans un monde où les voy­ages, les vacances, les gares, les voitures, le rêve du pro­grès étaient des valeurs humaines omniprésentes. Un temps où « des fig­ures et des formes/en émergent/soustraites/à la gravité/vertige presque/quand la vitesse/ajoute à la splendeur/la char­p­ente rêvée ».

Ce chemin vers le sud – entre chien et loup, un éper­vi­er et deux faisans – dévoile aus­si une femme (Péné­lope ? Peut-être, mais alors, elle voy­age) : elle cherche sa place libre en par­tant de celle assignée sur la ban­quette arrière de l’enfance.

Cha­cun devrait, un jour, par­tir vers le sud ayant pour seul bagage, son enfance. Le voy­age n’exclut pas la con­tem­pla­tion, car pour par­ler de voy­age, il faut faire une halte au moins pour quelques heures. Cepen­dant, le temps de l’enfance se compte en sec­on­des. Chaque sec­onde se dilate à l’infini, de sorte que l’enfant demande s’il est déjà arrivé alors que le départ a été à peine annon­cé. « L’instant referme/son immobilité ».

Le pre­mier livre de Sabine Zuberek se lit comme « un jour­nal de voy­age » célébré en poésie qui doit « recoudre/en un per­pétuel printemps/le pavage sous le ciel ».

Notes

  1. Livre paru dans la col­lec­tion NRF, Poésie/Gallimard.

      2. Tout­es les cita­tions en italique sont tirées du livre de Sabine Zuberek.

Présentation de l’auteur

Sabine Zuberek

Sabine Zuberek vit et enseigne à Lille. Agrégée de Let­tres mod­ernes, elle col­la­bore à dif­férentes revues en tant que poète et cri­tique lit­téraire. Son pre­mier livre La lente obses­sion des choses a été pub­lié aux Edi­tions Sans Escale en août 2024. Elle a co-fondé avec Sabine Dewulf l’association Les Amis de Pierre Dhain­aut et co-créé avec elle Le Prix Pierre Dhain­aut du livre d’artiste pour le pub­lic sco­laire de l’Académie de Lille.

Bib­li­ogra­phie 

La Lente obses­sion des choses, Les Edi­tions Sans Escale, 2026.

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Maria Mailat

Maria Maïlat est poète, cri­tique de théâtre et d’art, écrivain et anthro­po­logue roumaine. Elle est diplômée en soci­olo­gie et psy­cholo­gie de l’U­ni­ver­sité de Iași (1972–1976). Pen­dant son début de car­rière en Roumanie, Maria ani­ma une chronique men­su­elle dans la revue “Vatra”, pub­liant des entre­tiens avec des per­son­nal­ités de la cul­ture roumaine et hon­groise, ain­si que des chroniques de théâtre et d’art plastique.
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