> Attila Zsolt Papp, poète de Transylvanie

Attila Zsolt Papp, poète de Transylvanie

Par |2018-08-16T12:10:02+00:00 23 septembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

Attila Zsolt Papp est né en 1979 à Lugoj (en rou­main) ou Lugos (en hon­grois) en Transylvanie (Roumanie), près de la fron­tière avec la Hongrie. Il a fait ses études à Cluj. De nom­breuses revues hon­groises et rou­maines ont publié ses poèmes. Il repré­sente une des voix de la jeune poé­sie de Transylvanie cher­chant des pas­se­relles entre les arts et entre les cultures.

Introduction et tra­duc­tion du hon­grois par Maria Maïlat.

 

Nommer la pla­nète

Celui qui sait nom­mer les mers mortes
et allu­mer les réver­bères dans les villes muettes,
il s’en va loin, tel l’enfant incon­nu de l’automne,
il fouille les endroits où per­sonne ne peut le voir.

Dans l’enfer des noms oubliés,
sur les ruines du Sud, un autre monde se pré­pare.
Il s’approche en silence, plein de doutes,
L’enfant l’observe, mais sait-il ce qui se passe.

On dirait que le pay­sage vide se rem­plit de vie :
« Viendra un étran­ger aux appa­rences chan­geantes,
tu te sou­vien­dras des anciens noms inven­tés,
et les lieux te sem­ble­ront davan­tage habi­tés. »

Quand le jour férié est ter­mi­né, il retrouve ses esprits len­te­ment.
Apercevoir enfin un visage, regar­der éton­né tout autour,
ne rien expri­mer pen­dant que le chaos domine.
Impossible de dire ce qui est pour­tant le plus impor­tant.

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Station

Le mar­tyre marche avec la croix.
Sur son pâle pro­fil le soleil brille par à-coup.
Des sol­dats robots l’escortent
et des oiseaux méca­niques passent sans bruit.

Le mar­tyr s’arrête avec la croix.
Au-des­sus de sa tête la mort ricane.
Il essuie son front en sueur,
il s’envoie un coca et s’empiffre d’hamburgers.

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Les che­vaux, les réver­bères à l’aube

Les che­vaux chargent tes rêves
un beau jour, par dizaines,
noirs pro­fonds, aux yeux de feu, les che­vaux.

Leurs yeux brillent dans la nuit,
tels les réver­bères sur les places de Prague,
Ils galopent à tra­vers les rues pavées.

Leurs sabots résonnent contre tes tempes,
ils enva­hissent tes brefs rêves agi­tés
– noirs pro­fonds, aux yeux de feu, les che­vaux.

Le lit grince quand tu te réveilles,
sur la table de che­vet, tu cherches de l’eau.
A moi­tié endor­mi, il te semble entendre
leurs hen­nis­se­ments.

Ils se tiennent de l’autre côté de la fenêtre fer­mée,
ils res­pirent bruyam­ment et attendent :
ain­si on te garde en obser­va­tions.

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Le cin­quième point car­di­nal

Ne pas être dans la mau­vaise humeur
nébu­leuse de ce début d’après-midi,
ne pas séjour­ner dans aucun des lieux
où ce même après-midi se trouve ;
pré­ci­sé­ment être là où tu es à l’instant,
mais quel serait cet endroit peut-être
Prague, Cracovie, l’Adriatique un peu
ou les côtes au Sud de la France…
Mais la suite ne se raconte que de moi à moi.

Ce temps, ven­teux, nua­geux
ne cor­res­pond à aucune sai­son
et ne donne pas envie d’exister ;
nous avons froid, le vent souffle à l’intérieur de nous.
Même si on s’embrasse, on se fige comme ça,
gre­lot­tants, immo­biles –
tu ver­ras, même le chien ne nous recon­naî­tra pas.

Il nous reste un seul point de chute :
l’insubmersible conti­nent
loin­tain que per­sonne ne pour­ra décou­vrir,
là où l’obligation d’être ne s’impose pas, comme si …
– mais tu le sais aus­si bien que moi.
Ici, dans ce pay­sage incon­nu
il faut sup­por­ter en cla­quant des dents toutes
sortes de sai­sons inutiles et mau­dites ;
bien sûr, ce jeu de patience exige
d’attendre que les années s’envolent par cen­taines.

Tu me regardes, je sais que tu vois aus­si
le monde tel qu’il existe et son effon­dre­ment
– « comme un livre qui se referme » –
les vraies villes, Prague, Cracovie, tombent en ruines
et les côtes fran­çaises aus­si…
Nous sommes les seuls à entendre le désastre
mais de très loin.

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La ten­ta­tion du Midi

Nous étions heu­reux : dans le Midi.
Les fruits, la lumière du soleil et la mer
sans même nous aper­ce­voir nos jours
furent pleins de vie,

les cou­chers de soleil, les cré­pus­cules,
nos heures idyl­liques sur la plage,
le sable col­lant à ta peau,
je ras­sem­blais tout dans une romance

pour les ran­ger et pour conti­nuer quelque chose
qui n’est qu’une ques­tion sans fin
– crois-tu qu’aurait pu exis­ter pour nous
un autre pays que le Midi,

dif­fé­rent de l’éclair qui ren­dait la vie simple,
et de ce châ­teau de cartes occu­pé
que la rai­son met­tait en pièces
quand l’été se trans­for­mait en automne

ain­si la forme arrai­sonne le fond.
L’âme craint le moindre mou­ve­ment
dans ce nord sombre et froid.
Elle ne bouge pas, le corps, rien qu’un engin,

tan­dis que le Midi sous les fiers pal­miers
ne nous envoie même pas un der­nier adieu.
Nous deve­nons aigres comme le lait, le vin.

Amour.
Bave d’escargot.

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