Michèle Finck, L’arrière-silence

Par |2026-05-06T10:52:02+02:00 6 mai 2026|Catégories : Critiques, Michèle Finck|

Pré­cau­tion de lec­ture. Il s’agit du pre­mier ouvrage que je lis de Michèle Finck. Mes remar­ques et impres­sions sont sus­cep­ti­bles d’évoluer à mesure que je con­naî­trai mieux son œuvre.

Ce recueil me sem­ble appartenir à une des deux ten­dances de fond qui tra­versent la poésie française : l’une se dis­tingue par un retour à des formes s’appropriant et renou­ve­lant l’héritage reçu du vers clas­sique ; l’autre pro­posant des romans poé­tiques, je veux dire offrant un bou­quet de lieux, journées, par­fums, odeurs, aven­tures – biographiques ou non – bref un monde à vivre en poésie. L’arrière-silence appar­tient à la deux­ième catégorie.

Au fil des poèmes, des per­son­nages sur­gis­sent et dis­parais­sent (l’amant-de-ma-vie), meurent ou revi­en­nent en mémoire (prof de piano, père, mère). Des ombres passent en arrière-fond (des migrants, des sans-abris) ; des objets por­tent une charge qu’on ne saurait définir autrement que méta(au-delà de)-physique (un piano), et qui offrent un abri par leur présence famil­ière ; s’y déroulent des ren­con­tres provo­quées par des œuvres artis­tiques, des ren­con­tres si fortes qu’on doit les qual­i­fi­er d’épiphaniques. C’est tout cela qu’on trou­ve dans un arrière-silence.

Mais puisque roman il y a, cela sup­pose une intrigue, ou plutôt, le jeu scin­til­lant d’une énigme qui d’éclaircit au fur et à mesure pour n’être que lumière dans les dernières pages. Peut-être, une par­tic­u­lar­ité de ce « roman poé­tique » serait que le dévoile­ment ne pro­gresse pas par la réso­lu­tion de l’énigme, comme dans un roman polici­er, mais en tour­nant autour et en mul­ti­pli­ant les angles de vue. Il ne s’agit donc pas d’effacer l’intrigue mais d’accepter d’en vivre.

Michèle Finck, L’arrière-silence édi­tions Arfuyen, Coll Les Cahiers d’Arfuyen – 2026 –  224 p – ISBN 978–2‑845–90402‑6 – 18 €.

Par-delà l’énigme du titre, le silence est sem­blable à un touch­er qui s’imprime en nous par la peau et déclenche un remue­ment intérieur. Pas un instant n’échappe à ce touch­er du silence qui pénètre dans notre vie intérieure. Il aurait donc cette pro­priété de faire mémoire et de réveiller d’autres pans de sou­venirs (comme ceux chargés d’odeurs). Pre­mière récep­tion donc : le silence en tant que touch­er intérieur.

Ensuite, le je du poème, par métanoïa longue pas­sant par bien des épreuves, touche de l’extérieur son silence sous forme d’’ampleur. Deux­ième récep­tion : le silence comme mode d’expression du dehors. Par lui, peu à peu, une forme de halo revêt le corps d’une épais­seur spir­ituelle. Le poème s’exprime alors dans une langue proche de louange apopha­tique, car il s’agit d’interpeler ce silence pour qu’il s’approche telle une ombre lumineuse. Cela est beau, cela dépose un frémisse­ment dans le secret de la lecture.

Le livre refer­mé, une ques­tion reste en sus­pens (me tra­vaille) : que fait-on dans cet Ouvert où cir­cule si aisé­ment notre halo, notre ombre lumineuse, cette part de nous-même au-delà de nous-même, ravie d’être accueil­lie dans ce qu’on peut nom­mer pro­vi­soire­ment la tran­scen­dance (voir plus bas la cita­tion de Bon­nefoy) ? Est-on assez doué pour y vivre ou notre volon­té de pos­ses­sion l’emportera et nous en fera ban­nir ? Ne nous repoussera-t-elle pas à cause de nos appétits avides, notre obses­sion de l’avoir ? Ne serons-nous pas tenus à dis­tance de cet arrière-silence, con­damnés à nous desséch­er tout en l’entrevoyant ?

L’allusion à l’ouvrage de Bon­nefoy, L’Arrière-pays, n’est évidem­ment pas for­tu­ite. Oui l’arrière-silence est aus­si cet arrière-pays où s’établit un rap­port à l’Ouvert, et que ce poète, tant aimé et étudié par Michèle Finck, nomme la tran­scen­dance : « L’obsession du point de partage entre deux régions, deux influx, m’a mar­qué dès l’enfance et à jamais. Et certes, parce qu’il s’agissait d’un espace mythique plus que ter­restre, à l’articulation d’une tran­scen­dance. » La com­mu­nion d’esprit est patente entre les deux poètes : Le silence chez Finck cor­re­spond à cette ligne de partage évo­quée par Bon­nefoy, mais encharnée dans nos exis­tences chez elle. Après l’avoir lu son ouvrage, j’ai envie de dire en pointant mon doigt au hasard de ce que je vois depuis une ter­rasse de café : « ah oui, cette ligne de partage, elle est , et et . Et de l’autre côté, cela bouge et s’anime dans un silence plus vivant que ma pro­pre vie. »

Avant de refer­mer ce mémorable ouvrage, il me faut revenir sur la forme des poèmes. À pre­mière vue, c’est un jeu de mas­sacre : on croirait qu’à l’imprimerie quelqu’un a souf­flé sur les mots et qu’ils se sont dis­per­sés sur la page. L’œil, à vouloir lire, met du temps pour s’y retrou­ver, jusqu’à soudain com­pren­dre que le poème ne se présente pas sous forme de vers, au sens courant, mais davan­tage comme une par­ti­tion de mots où cha­cun cor­re­spond à un place­ment du souf­fle et de la voix, le pre­mier étant le jumeau du silence, la deux­ième sa man­i­fes­ta­tion graphique, donc spa­tiale. Le lien entre Michèle Finck, la musique, la poésie, le silence me sem­ble s’établir par l’écriture de par­ti­tions, ces espaces où l’on le piano et la voix font voir les plus belles et les plus lumineuses man­i­fes­ta­tions du silence.

Présentation de l’auteur

Michèle Finck

Michèle Finck, née en 1960 en Alsace, est poète et auteur d’essais sur la poésie. Elle a pub­lié trois livres de poèmes : L’Ouïe éblouie (qui réu­nit vingt ans de poésie, Voix d’encre, 2007) ; Bal­bu­cien­do ( Arfuyen, 2012) ; La Troisième Main (Arfuyen, 2015, Prix Louise Labé). Elle a pub­lié aus­si plus d’une dizaine de livres d’artistes. En 1988, elle a fondé, avec le cinéaste-pein­tre Lau­ry Granier, l’association cul­turelle Udnie qui a réu­ni des poètes et des artistes de toutes dis­ci­plines. Elle a écrit le scé­nario du film de Lau­ry Granier, La momie à mi-mots (moyen-métrage, 1996) pour lequel elle a été aus­si assis­tante de réal­i­sa­tion et s’est impro­visée actrice (aux côtés de Car­olyn Carl­son, pre­mier rôle, Jean Rouch, Philippe Léo­tard). Par­al­lèle­ment à l’écriture poé­tique, elle a traduit des poètes alle­mands (Trakl, Rilke).

 

 

 

Michèle Finck

Elle a aus­si  con­sacré un livre à Yves Bon­nefoy (Yves Bon­nefoy : le sim­ple et le sens, José Cor­ti, 1989, réédi­tion Cor­ti, 2015) et plusieurs essais aux rap­ports de la poésie avec les arts : avec la danse ( Poésie mod­erne et danse : Corps pro­vi­soire, Armand Col­in, 1992) ; avec la musique ( Poésie mod­erne et musique : « vor­rei e non vor­rei », Cham­pi­on, 2004, Epipha­nies musi­cales en poésie mod­erne, de Rilke à Bonnefoy/ Le musi­cien panseur, Cham­pi­on , 2014) ;  et avec les arts visuels ( Gia­comet­ti et les poètes : « Si tu veux voir, écoute », Her­mann, 2012). Anci­enne élève de l’Ecole Nor­male Supérieure (Ulm/Sèvres), elle enseigne depuis 1987 à l’Université de Stras­bourg où elle est actuelle­ment pro­fesseur de lit­téra­ture com­parée (lit­téra­tures européennes). 

 

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Pierrick de Chermont

Pier­rick de Cher­mont né en 1965) : Poète, cri­tique, ani­ma­teur et dra­maturge, il a pub­lié une dizaine de recueils, dont récem­ment M. Quelle à l’Atelier du Grand Tétras (2024) et un essai d’anthropologie poé­tique et spir­ituel, Les Limbes chez Cor­levour (2022). Après avoir organ­isé pen­dant quinze ans (2003–2018), un fes­ti­val de poésie, de lit­téra­ture et de musique con­tem­po­raine Présences à Fron­te­nay (Jura), il renou­velle l’expérience, avec Les Esti­vales de Lods (Doubs), en l’élargissant à la philoso­phie grâce à un sémi­naire ani­mé par Jean-Luc Mar­i­on. Il a été mem­bre du comité de rédac­tion de la revue Nunc (51 numéros de 2002 à 2021) et pro­pose des recen­sions depuis de nom­breuses années à des revues papi­er ou en ligne (Arpa, Europe, La forge, Les Hommes sans épaules, Pos­si­bles, Recours au poème, Spered Gouez, Terre à ciel). Recueils de Poésie : Je ne vous ai rien dit, édi­tions Club des Poètes, 1995. Poème pour vingt-et-une voix, édi­tions Club des Poètes, 1996. Un poëte chez Hanz Arp, édi­tions Club des Poètes, 1997. Des cit­ron­niers et une abeille, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2000. Le plus beau vil­lage du monde, en col­lab­o­ra­tion avec Elo­dia Tur­ki, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2001. Portes de l’anonymat, à l’usage d’un long voy­age en Chine, édi­tions Cor­levour, 2012. La nuit se retourne, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2012. Par-dessus l’épaule de Blaise Pas­cal, édi­tions Cor­levour, 2015. M. Quelle, L’atelier du Grand Tétras, 2024. Essai Les Limbes, édi­tions Cor­levour, coll. Revue Nunc, 2022. Théâtre Ido­line, édi­tions Éclats d’encre, 2004. Pub­li­ca­tions de poèmes en revue Arpa, n° 89 de juin 06 Nunc, n° 10 de juin 06 Les Hommes sans épaule, n°12, 2002 ; n° 23/24, 2007 ; n°35, 2013 ; n°37, 2014, n°40, 2015 Recours au poème (recoursaupoeme.fr) : Poème ultime recours, Une antholo­gie de la poésie fran­coph­o­ne con­tem­po­raine des pro­fondeurs, de Matthieu Bau­mi­er et Gwen Gar­nier-Duguy, Recours au poème édi­tions, 2014. Prin­ci­paux arti­cles « Michaux, let­tre ouverte aux Eman­glons », revue Vivre en Poésie, n° 34, 1994. « Un an au Club des Poètes », con­férence 1995. « Lec­ture con­tin­uée de bon­té d’Ange de Jean Celte », Cahiers de la Baule N 81, 2003. « Claudel et la mys­tique du verbe », dans la revue Arpa, oct 2000, dans les Cahiers de la Baule n° 81 & 82, sep­tem­bre 2003, sur le site ecrit-vains « L’appel de la muse chez Elo­dia Tur­ki », avril 2003, pub­li­ca­tion en cours « Vous avez dit poésie ? », Col­lec­tif, Sax-à-mots Edi­tions , 2003 « Paul Fare­li­er : à la présence du monde », 2005 sur le site ecrit-vains « Pierre Oster et Michel Deguy : les poètes de l’échec », paru dans Nunc 2010 et en ver­sion tris­te­ment mod­i­fiée dans Pierre Oster, Jus­ti­fi­er l’inconnu, Coelvour, 2014. « Frédéric-Jacques Tem­ple, Tel un veilleur guet­tant l’aurore », Nunc n°30, sept 2013 « Le courage d’être, Lim­i­naire Nunc, juin 2013. « La revue Les Hommes sans épaules ou la com­mu­nauté des invis­i­bles », Recours au Poème, 2013 « Faut-il ? » Recours au poème, 2013. « La poésie française d’aujourd’hui, une poésie de l’anonymat », Nunc n°32, 2014. « Post­face de l’Entretien devant la nuit, de Paul Far­reli­er, Les hommes sans épaules édi­teur, 2014. « Seuls nos yeux bril­lent, poésie croisée de Christophe Dauphin et Régi­nald Gail­lard », oct. 2015. « Croire au monde, Trip­tyque improb­a­ble autour de Roger Mar­tin du Gard, Robert Bolaño et Mo Yan », essai à paraître.
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