Précaution de lecture. Il s’agit du premier ouvrage que je lis de Michèle Finck. Mes remarques et impressions sont susceptibles d’évoluer à mesure que je connaîtrai mieux son œuvre.
Ce recueil me semble appartenir à une des deux tendances de fond qui traversent la poésie française : l’une se distingue par un retour à des formes s’appropriant et renouvelant l’héritage reçu du vers classique ; l’autre proposant des romans poétiques, je veux dire offrant un bouquet de lieux, journées, parfums, odeurs, aventures – biographiques ou non – bref un monde à vivre en poésie. L’arrière-silence appartient à la deuxième catégorie.
Au fil des poèmes, des personnages surgissent et disparaissent (l’amant-de-ma-vie), meurent ou reviennent en mémoire (prof de piano, père, mère). Des ombres passent en arrière-fond (des migrants, des sans-abris) ; des objets portent une charge qu’on ne saurait définir autrement que méta(au-delà de)-physique (un piano), et qui offrent un abri par leur présence familière ; s’y déroulent des rencontres provoquées par des œuvres artistiques, des rencontres si fortes qu’on doit les qualifier d’épiphaniques. C’est tout cela qu’on trouve dans un arrière-silence.
Mais puisque roman il y a, cela suppose une intrigue, ou plutôt, le jeu scintillant d’une énigme qui d’éclaircit au fur et à mesure pour n’être que lumière dans les dernières pages. Peut-être, une particularité de ce « roman poétique » serait que le dévoilement ne progresse pas par la résolution de l’énigme, comme dans un roman policier, mais en tournant autour et en multipliant les angles de vue. Il ne s’agit donc pas d’effacer l’intrigue mais d’accepter d’en vivre.

Michèle Finck, L’arrière-silence éditions Arfuyen, Coll Les Cahiers d’Arfuyen – 2026 – 224 p – ISBN 978–2‑845–90402‑6 – 18 €.
Par-delà l’énigme du titre, le silence est semblable à un toucher qui s’imprime en nous par la peau et déclenche un remuement intérieur. Pas un instant n’échappe à ce toucher du silence qui pénètre dans notre vie intérieure. Il aurait donc cette propriété de faire mémoire et de réveiller d’autres pans de souvenirs (comme ceux chargés d’odeurs). Première réception donc : le silence en tant que toucher intérieur.
Ensuite, le je du poème, par métanoïa longue passant par bien des épreuves, touche de l’extérieur son silence sous forme d’’ampleur. Deuxième réception : le silence comme mode d’expression du dehors. Par lui, peu à peu, une forme de halo revêt le corps d’une épaisseur spirituelle. Le poème s’exprime alors dans une langue proche de louange apophatique, car il s’agit d’interpeler ce silence pour qu’il s’approche telle une ombre lumineuse. Cela est beau, cela dépose un frémissement dans le secret de la lecture.
Le livre refermé, une question reste en suspens (me travaille) : que fait-on dans cet Ouvert où circule si aisément notre halo, notre ombre lumineuse, cette part de nous-même au-delà de nous-même, ravie d’être accueillie dans ce qu’on peut nommer provisoirement la transcendance (voir plus bas la citation de Bonnefoy) ? Est-on assez doué pour y vivre ou notre volonté de possession l’emportera et nous en fera bannir ? Ne nous repoussera-t-elle pas à cause de nos appétits avides, notre obsession de l’avoir ? Ne serons-nous pas tenus à distance de cet arrière-silence, condamnés à nous dessécher tout en l’entrevoyant ?
L’allusion à l’ouvrage de Bonnefoy, L’Arrière-pays, n’est évidemment pas fortuite. Oui l’arrière-silence est aussi cet arrière-pays où s’établit un rapport à l’Ouvert, et que ce poète, tant aimé et étudié par Michèle Finck, nomme la transcendance : « L’obsession du point de partage entre deux régions, deux influx, m’a marqué dès l’enfance et à jamais. Et certes, parce qu’il s’agissait d’un espace mythique plus que terrestre, à l’articulation d’une transcendance. » La communion d’esprit est patente entre les deux poètes : Le silence chez Finck correspond à cette ligne de partage évoquée par Bonnefoy, mais encharnée dans nos existences chez elle. Après l’avoir lu son ouvrage, j’ai envie de dire en pointant mon doigt au hasard de ce que je vois depuis une terrasse de café : « ah oui, cette ligne de partage, elle est là, et là et là. Et de l’autre côté, cela bouge et s’anime dans un silence plus vivant que ma propre vie. »
Avant de refermer ce mémorable ouvrage, il me faut revenir sur la forme des poèmes. À première vue, c’est un jeu de massacre : on croirait qu’à l’imprimerie quelqu’un a soufflé sur les mots et qu’ils se sont dispersés sur la page. L’œil, à vouloir lire, met du temps pour s’y retrouver, jusqu’à soudain comprendre que le poème ne se présente pas sous forme de vers, au sens courant, mais davantage comme une partition de mots où chacun correspond à un placement du souffle et de la voix, le premier étant le jumeau du silence, la deuxième sa manifestation graphique, donc spatiale. Le lien entre Michèle Finck, la musique, la poésie, le silence me semble s’établir par l’écriture de partitions, ces espaces où l’on le piano et la voix font voir les plus belles et les plus lumineuses manifestations du silence.
Présentation de l’auteur
- Revue Possibles, numéro 39 - 6 mai 2026
- Revue Possibles, Ernst Jandl, décembre 2025 - 6 mai 2026
- Arpa, revue de poésie, numéro 148, été 2025. - 6 mai 2026
- Arpa, revue de poésie, numéro 147, printemps 2025 - 6 mai 2026
- Michèle Finck, L’arrière-silence - 6 mai 2026
- LES HOMMES SANS ÉPAULES #60 — J. V. Voix & le surréalisme catalan - 6 mars 2026
- REVUE LA FORGE, # 5 - 6 mars 2026
- Revue La forge, #6 - 6 mars 2026
- Gwen Garnier-Duguy, Dit de l’Amandier en fleur à Grand vivant - 6 mars 2026
- Cécile A. Holdban, Le Rêve de Dostoïevski - 6 janvier 2026
- Yves di Manno, Terre sienne - 6 novembre 2025
- Possibles, N°34, décembre 2024 - 6 mai 2025
- Les Hommes sans épaules, numéro 58 : Daniel Varoujan - 6 mars 2025
- La forge #4, octobre 2024 - 6 mars 2025
- Arpa, numéro 145–146, 2024 - 6 mars 2025
- Estelle Fenzi, Le goût des merveilles - 20 novembre 2024
- Les Hommes sans épaules, numéro 57 : Poètes breton pour une baie tellurique - 6 novembre 2024
- Arpa, numéro 144, juin 2024 - 6 novembre 2024
- Possibles, numéro 33, septembre 2024, Carnet II - 6 novembre 2024















