Bien des semaines ont passé depuis que j’ai lu ce numéro de Pos­si­bles. Mais, la pre­mière lec­ture d’un ouvrage ne me sem­ble pas achevée tant que je n’ai recopié pas quelques pas­sages ou écrit quelques lignes dessus. C’est seule­ment avec ce type d’exercice que la lec­ture devient un bran­don dont le sou­venir reste act­if dans la mémoire.

Rou­vrant la revue, revient me vis­iter ce pre­mier vers de François Mathé dont le numéro 34 pub­lia sa cor­re­spon­dance avec Pierre Per­rin. Voici les quelques vers qui ont pris racine en moi : « Nous sommes des ombres sur le vent / des ombres dont par­fois l’étoffe de vie se déchire […] Monde léger de l’herbe aux oiseaux, / jusqu’à quand tien­dras-tu ouvertes / les portes de tes seuils ? » (extrait de La Vie atteinte, Rougerie 2014).

Suit une tra­duc­tion par Palo­ma Hidal­go des Méta­mor­phoses d’Apulée. Elle est voulue comme « un hom­mage à la splen­deur baroque à l’œuvre », une « ten­ta­tive » de renou­vel­er « la pro­fondeur philosophique et la sen­su­al­ité lan­gag­ière qui la tra­verse. Nous plon­geons ain­si dans un monde dis­paru, rejoignant Apulée et ses com­pagnons en route vers Thes­salie. Le soir venu, ils s’efforcent de découper « une grande tranche de polen­ta au fro­mage ». Des réc­its s’ensuivent, comme celui qui nous fait appa­raître Socrate sur quelques lignes.

La grande affaire de ce numéro est le stupé­fi­ant dossier sur Ernst Jan­dl pro­posé par K. J. Djii. L’article alterne avec une intel­li­gence déli­cate des élé­ments biographiques, d’analyse lit­téraire, tou­jours con­cis avec de larges extraits de l’auteur. Nous chemi­nons au fil de cette ami­tié lit­téraire entre K. J. Diji et ce poète autrichien, par­fois réduit à un représen­tant de la poésie (mais si vous vous sou­venez de son poème shtz­gr­mm, com­posé à par­tir du mot Shützen­graben, « tranchée » en français, ce qui donne en langue inter­na­tionale : « shtz­gr­mm / shtz­gr­mm / t‑t-t‑t / t‑t-t‑t [etc.] ». Plus loin, ce poète réin­ven­tera la langue alé­manique, qui, retran­scrite en français nous pro­pose : « par­foi j’ai une de cé trouye / qui est affreuse­men grande / alor je r’gard et je r’garde / é n’sai vers quoi » (qui donc a fait la tran­scrip­tion ? l’auteur de l’article). Ce puis­sant tra­vail abouti à des poèmes d’une force et d’une douceur très sin­gulière. J’ai été sen­si­ble à celui-ci : « par­fois quelqu’un vient à ma ren­con­tre et me sourit / alors je sais [c’est moi qui souligne], que je suis plein de joie / quelqu’un a vu une lumière sur mon vis­age / et a com­mencé à s’enluminer en venant vers moi // ça c’est le jazz, tel que je le vis ».

Revue Pos­si­bles, numéro 38, Ernst Jan­dl, décem­bre 2025, 144 pages, 16€.

Avec les pages suiv­antes, on se repose avec une nou­velle véni­ti­enne d’Irène Dubœuf. Au pas­sage, j’en prof­ite pour exprimer mon attache­ment à Pos­si­bles dû à ce tra­vail de com­po­si­tion qui donne à chaque numéro son fumet pro­pre, tiré de cette alter­nance de textes, poèmes médi­tat­ifs et intens­es, nou­velles et réc­its ori­en­tés vers le rêve ou l’intrigue ou le témoignage comme ils cir­cu­lent le soir au coin d’un feu partagé.

S’ouvre après une petite antholo­gie du poète Philippe Col­mant que la revue accueille pour pal­li­er la dis­pari­tion de la mai­son d’édition qui l’avait pub­lié. Je retiens ces vers : « Entre deux bat­te­ments d’ailes / le mer­le a dis­paru / dans le bistre du soir [vers qui a retenu mon atten­tion] / Empor­tant avec lui / La bohème du jour / Et sa boîte à musique [évo­ca­tion du titre de l’anthologie de Pirotte ?] »

Nou­velle nou­velle, avec Ghis­laine le Dizès qui glisse dans son réc­it onirique de mor­dantes propo­si­tions : « Con­cer­nant l’amour des humains, on en sait peut-être un peu plus que pour les pein­tures d’animaux dans les grottes. »

Les poèmes de Patrick Ave­line ne me sont pas incon­nus. Je les ai vus pass­er aux HSE et ici ou là sur quelques sites. Je trou­ve sa poésie généreuse, tournée vers le mys­tère qu’est la con­tem­pla­tion de la nature : « Que font les fruits de l’hiver […] Qui dort encor sous la neige […] je prends tes lèvres et le feu »

Nous lisons les courts réc­its de la vie ordi­naire de Gabriel Bok­ste­jn, qui se con­clu­ent par ce souhait para­dox­al : « Il me faudrait exis­ter sans con­science […] Je poserais sur chaque chose le regard du nou­veau-né. » Oui, porter l’humanité en soi est une croix.

Hélas le temps me manque pour traiter con­ven­able­ment chaque auteur de ce numéro. Je vais en sig­naler trois par leur nom en for­mu­lant le vœu de les ren­con­tr­er : Del­phine Burn­od (j’ai goûté son poème Un monde où son texte mime un cour­ri­er reçu d’une voy­ante lui expli­quant qu’elle eut « un flash lorsque je me suis con­cen­tré sur non nom » (peut-être, lecteurs de cette note de lec­ture, vous devriez essay­er) ; Dominique Bertrand et les poèmes-réc­its de Jan­nine Mar­tin-Sac­riste qui traî­nent longtemps sur la rétine, dont celui tité Ger­maine.

Je passe sur mon texte sur « Daniel Ler­oux, Le con­te » (on n’est jamais lecteur de ses pro­pres écrits. N’est-ce pas éton­nant d’ailleurs ?) et nous voici déjà au cahi­er des notes de lec­tures. Il s’ouvre par un « Pro­lé­gomènes à un exer­ci­ce de cri­tique lit­téraire, avec un exem­ple ». Bien troussé, le texte « empa­paoute » une « con­sœur qui pub­lie chez une grande enseigne ». Hum, peu d’entre nous osent dire son fait à un auteur, comme le fait Per­rin aujourd’hui ou Cham­bel­land hier. Pour le reste, les notes frap­pent par la diver­sité de leurs propo­si­tions : Ughet­to et sa biogra­phie Mes années Char, des recueils de poésie (Hidal­go, Valère-Marie Marc­hand, François Migeot, Jean-Claude Tardif, Marie-José Christien, Régi­nald Gail­lard, etc), des romans (Dominique Valle, Colette Klein) et des revues (Poésie/première, Flo­rilège).

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Pierrick de Chermont

Pier­rick de Cher­mont né en 1965) : Poète, cri­tique, ani­ma­teur et dra­maturge, il a pub­lié une dizaine de recueils, dont récem­ment M. Quelle à l’Atelier du Grand Tétras (2024) et un essai d’anthropologie poé­tique et spir­ituel, Les Limbes chez Cor­levour (2022). Après avoir organ­isé pen­dant quinze ans (2003–2018), un fes­ti­val de poésie, de lit­téra­ture et de musique con­tem­po­raine Présences à Fron­te­nay (Jura), il renou­velle l’expérience, avec Les Esti­vales de Lods (Doubs), en l’élargissant à la philoso­phie grâce à un sémi­naire ani­mé par Jean-Luc Mar­i­on. Il a été mem­bre du comité de rédac­tion de la revue Nunc (51 numéros de 2002 à 2021) et pro­pose des recen­sions depuis de nom­breuses années à des revues papi­er ou en ligne (Arpa, Europe, La forge, Les Hommes sans épaules, Pos­si­bles, Recours au poème, Spered Gouez, Terre à ciel). Recueils de Poésie : Je ne vous ai rien dit, édi­tions Club des Poètes, 1995. Poème pour vingt-et-une voix, édi­tions Club des Poètes, 1996. Un poëte chez Hanz Arp, édi­tions Club des Poètes, 1997. Des cit­ron­niers et une abeille, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2000. Le plus beau vil­lage du monde, en col­lab­o­ra­tion avec Elo­dia Tur­ki, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2001. Portes de l’anonymat, à l’usage d’un long voy­age en Chine, édi­tions Cor­levour, 2012. La nuit se retourne, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2012. Par-dessus l’épaule de Blaise Pas­cal, édi­tions Cor­levour, 2015. M. Quelle, L’atelier du Grand Tétras, 2024. Essai Les Limbes, édi­tions Cor­levour, coll. Revue Nunc, 2022. Théâtre Ido­line, édi­tions Éclats d’encre, 2004. Pub­li­ca­tions de poèmes en revue Arpa, n° 89 de juin 06 Nunc, n° 10 de juin 06 Les Hommes sans épaule, n°12, 2002 ; n° 23/24, 2007 ; n°35, 2013 ; n°37, 2014, n°40, 2015 Recours au poème (recoursaupoeme.fr) : Poème ultime recours, Une antholo­gie de la poésie fran­coph­o­ne con­tem­po­raine des pro­fondeurs, de Matthieu Bau­mi­er et Gwen Gar­nier-Duguy, Recours au poème édi­tions, 2014. Prin­ci­paux arti­cles « Michaux, let­tre ouverte aux Eman­glons », revue Vivre en Poésie, n° 34, 1994. « Un an au Club des Poètes », con­férence 1995. « Lec­ture con­tin­uée de bon­té d’Ange de Jean Celte », Cahiers de la Baule N 81, 2003. « Claudel et la mys­tique du verbe », dans la revue Arpa, oct 2000, dans les Cahiers de la Baule n° 81 & 82, sep­tem­bre 2003, sur le site ecrit-vains « L’appel de la muse chez Elo­dia Tur­ki », avril 2003, pub­li­ca­tion en cours « Vous avez dit poésie ? », Col­lec­tif, Sax-à-mots Edi­tions , 2003 « Paul Fare­li­er : à la présence du monde », 2005 sur le site ecrit-vains « Pierre Oster et Michel Deguy : les poètes de l’échec », paru dans Nunc 2010 et en ver­sion tris­te­ment mod­i­fiée dans Pierre Oster, Jus­ti­fi­er l’inconnu, Coelvour, 2014. « Frédéric-Jacques Tem­ple, Tel un veilleur guet­tant l’aurore », Nunc n°30, sept 2013 « Le courage d’être, Lim­i­naire Nunc, juin 2013. « La revue Les Hommes sans épaules ou la com­mu­nauté des invis­i­bles », Recours au Poème, 2013 « Faut-il ? » Recours au poème, 2013. « La poésie française d’aujourd’hui, une poésie de l’anonymat », Nunc n°32, 2014. « Post­face de l’Entretien devant la nuit, de Paul Far­reli­er, Les hommes sans épaules édi­teur, 2014. « Seuls nos yeux bril­lent, poésie croisée de Christophe Dauphin et Régi­nald Gail­lard », oct. 2015. « Croire au monde, Trip­tyque improb­a­ble autour de Roger Mar­tin du Gard, Robert Bolaño et Mo Yan », essai à paraître.
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