La rubrique « Poèmes et pros­es » débute par un son­net d’Yves Leclair bien troussé. Il nous attable au Pro­cope avec Ver­laine, « devant son cara­fon, sa chope / grif­fon­nant ses poésies sat­urni­ennes » (p. 3). Il nous en pro­pose d’autres sur une sta­tion météo, la « Cité Céleste », « Une bougie danse près du Livre » (p. 5). Nous cir­cu­lons ensuit dans une abbaye du Cotentin, côtoyons un « escogriffe « aus­si fluet qu’une stat­uette / de feu Gia­comet­ti […] » avec qui « nous échangeons l’énigme » (p. 6).

Yve Leclair est suivi d’une prose de Judith Cha­vanne (que je ne con­nais pas). Je paresse avec elle dans un jardin avec des « ruis­selle­ments d’oiseaux et de chants dans le soir », jubi­la­toire « feu d’artifice » d’éclosions : nor­mal, puisque nous sommes en juin et que « la vie est nom­breuse » (p. 13). Suit un nou­v­el auteur incon­nu (pour moi), Georges Catha­lo, qui s’excuse de s’adresser à nous « comme à des proches ou des amis m » (p. 16) ; puis de Christophe Mahy qui chem­ine « d’une val­lée à l’autre » (p. 18) en s’efforçant de se tenir « l’âme ouverte » (p. 19) ; suivi d’un poète cata­lan, Joan Navar­ro, dont la poésie pro­pose une approche graphiste de l’existence, telle « la voix sus­pendue » d’une « che­nille syl­labique » (p. 21).

Quelques phras­es ver­si­fiées nous font entrevoir l’univers du musi­cien de jazz Yann Bakows­ki. Avec Colette Thévenet je fréquente une « elle » à tra­vers six poèmes, « malade / d’un monde immo­bile » (p. 29).

Le poète roumain, Raul Baz me touche avec son poème « sans réponse » déroulant son enfance et finis­sant sur une chute inat­ten­due. La struc­ture de ses vers réveille le sou­venir des poètes du Pont de l’épée.

François Teyssandi­er a con­fié à la revue un long poème sur la mort qui s’approche, indéchiffrable « aux yeux de celles et ceux que tu as aimés » (p. 39) qui « vien­dra sans dire un mot dans ton jardin » (p. 39).

Le poème de Mireille Diaz-Flo­ri­an sur le retour d’Ulysse déroule un phrasé qui donne envie d’apprendre le poème par cœur. En lisant Un poème du Can­tal (je sup­pose d’Eric René David), je m’interrogeais sur ma capac­ité à savoir lire ce que présente la nature. L’interrogation se pour­suit avec Gugliel­mo Aprile tan­dis qu’il cherche à approcher le mys­tère des arbres, pour qui « tout ce qui pour est aveu­gle­ment, brouil­lard, énigme », s’offre à eux sous forme « une cer­ti­tude innée » ; de même les algues « en se bal­ançant au creux des vagues ». Oui, le règne végé­tal nous rap­pelle que tout « ce qui est vert a tou­jours une âme » (p. 49). Le poète ital­ien nous trans­met l’harmonie des arbres et leur mes­sage sur un ordre « mer­veilleux, un sens qui tran­scende / notre capac­ité à com­pren­dre » (p. 52). Le touche leur cycle où « tout obéit à un rythme silen­cieux » (p. 53).

Léon Bral­da pour­suit la thé­ma­tique avec un poème « La sai­son basse » : « Jeter sa pierre à la face du monde et / l’entendre cogn­er aux tem­pes de la nuit » (p. 54). Une tristesse se dégage du poème d’André-Louis Aliamet affrontant « l’apothéose du froid » (p. 57). De même chez Anne-Marie Pra­long- Vajour pour qui « le froid comme un amant frileux / étreint ma poitrine » (p. 59) tan­dis qu’elle attend « la mon­tai­son du blé / Qui déverse la vie » (p. 61).

Change­ment d’état d’esprit avec François Coudray qui pro­pose des poèmes col­lages. L’effet est celui d’une sac­cade d’instants et d’autant de regards inter­ro­gat­ifs et inquiets.

Les stro­phes du poème de Claude Tuduri, couleur gris ardoise, sont ponc­tuées d’un « il eût fal­lu » (p. 67). Il est suivi de la voix de Colette Minois qui en appelle aux ressources du silence « après ta mort », afin que demeure « le regard des arbres et des paysages » (p. 70). De son côté, Jean-Pierre Farines penche du côté de la mer.

François Grav­e­line réveille la mémoire du poète améri­cain Robert Bly (1926–2021), fon­da­teur du Mou­ve­ment des écrivains con­tre la guerre du Viet­nam. Il pro­po­sait alors des poèmes-reportages vir­u­lents, sans apprêt qui chroni­quaient « une his­toire qui a échoué ».

Revenant sur l’exposition con­sacrée à Eugène Boudin et évo­quant un vol­ume de cor­re­spon­dances, inti­t­ulé Suiv­re les nuages le pinceau à la main, Gérard Bocholi­er qual­i­fie le pein­tre d’« artiste météorologique » (j’aimerais être qual­i­fié du même titre). Il vante son art de « saisir l’insaisissable, dire le plus léger et le plus fugi­tif du ciel… » (p. 77). Suiv­ent des par­al­lèles avec Pierre-Albert Jour­dan et Roger Munier où des « instants-nuages » don­nent à percevoir la « brièveté issue du cœur » (p. 78). Il évoque égale­ment les fig­ures de Paul de Roux et de Philippe Jac­cot­tet, l’un et l’autre atten­tifs à « l’étrangeté des nuages » (p. 79).

La revue met en avant quelques dessins en noir et blanc d’Elvan Yil­maz, dont celui d’une danseuse. Des recen­sions qui suiv­ent, je me suis attardé sur celle du dernier recueil de Pierre Dhain­aut, Puis suit la chronique « Mes préférences » de Bocholi­er, riche d’une ving­taine d’ouvrages.

La rubrique Le fil du temps fait place à six poèmes de cinq auteurs. Je me suis attaché à Sec­ondede Marie Sirinel­li avec ces vers : « Je recueille cette sec­onde / […] / Vite écoulée / qui pour­tant laisse cette trace / Humide / sur les doigts » (p. 105).

mm

Pierrick de Chermont

Pier­rick de Cher­mont né en 1965) : Poète, cri­tique, ani­ma­teur et dra­maturge, il a pub­lié une dizaine de recueils, dont récem­ment M. Quelle à l’Atelier du Grand Tétras (2024) et un essai d’anthropologie poé­tique et spir­ituel, Les Limbes chez Cor­levour (2022). Après avoir organ­isé pen­dant quinze ans (2003–2018), un fes­ti­val de poésie, de lit­téra­ture et de musique con­tem­po­raine Présences à Fron­te­nay (Jura), il renou­velle l’expérience, avec Les Esti­vales de Lods (Doubs), en l’élargissant à la philoso­phie grâce à un sémi­naire ani­mé par Jean-Luc Mar­i­on. Il a été mem­bre du comité de rédac­tion de la revue Nunc (51 numéros de 2002 à 2021) et pro­pose des recen­sions depuis de nom­breuses années à des revues papi­er ou en ligne (Arpa, Europe, La forge, Les Hommes sans épaules, Pos­si­bles, Recours au poème, Spered Gouez, Terre à ciel). Recueils de Poésie : Je ne vous ai rien dit, édi­tions Club des Poètes, 1995. Poème pour vingt-et-une voix, édi­tions Club des Poètes, 1996. Un poëte chez Hanz Arp, édi­tions Club des Poètes, 1997. Des cit­ron­niers et une abeille, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2000. Le plus beau vil­lage du monde, en col­lab­o­ra­tion avec Elo­dia Tur­ki, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2001. Portes de l’anonymat, à l’usage d’un long voy­age en Chine, édi­tions Cor­levour, 2012. La nuit se retourne, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2012. Par-dessus l’épaule de Blaise Pas­cal, édi­tions Cor­levour, 2015. M. Quelle, L’atelier du Grand Tétras, 2024. Essai Les Limbes, édi­tions Cor­levour, coll. Revue Nunc, 2022. Théâtre Ido­line, édi­tions Éclats d’encre, 2004. Pub­li­ca­tions de poèmes en revue Arpa, n° 89 de juin 06 Nunc, n° 10 de juin 06 Les Hommes sans épaule, n°12, 2002 ; n° 23/24, 2007 ; n°35, 2013 ; n°37, 2014, n°40, 2015 Recours au poème (recoursaupoeme.fr) : Poème ultime recours, Une antholo­gie de la poésie fran­coph­o­ne con­tem­po­raine des pro­fondeurs, de Matthieu Bau­mi­er et Gwen Gar­nier-Duguy, Recours au poème édi­tions, 2014. Prin­ci­paux arti­cles « Michaux, let­tre ouverte aux Eman­glons », revue Vivre en Poésie, n° 34, 1994. « Un an au Club des Poètes », con­férence 1995. « Lec­ture con­tin­uée de bon­té d’Ange de Jean Celte », Cahiers de la Baule N 81, 2003. « Claudel et la mys­tique du verbe », dans la revue Arpa, oct 2000, dans les Cahiers de la Baule n° 81 & 82, sep­tem­bre 2003, sur le site ecrit-vains « L’appel de la muse chez Elo­dia Tur­ki », avril 2003, pub­li­ca­tion en cours « Vous avez dit poésie ? », Col­lec­tif, Sax-à-mots Edi­tions , 2003 « Paul Fare­li­er : à la présence du monde », 2005 sur le site ecrit-vains « Pierre Oster et Michel Deguy : les poètes de l’échec », paru dans Nunc 2010 et en ver­sion tris­te­ment mod­i­fiée dans Pierre Oster, Jus­ti­fi­er l’inconnu, Coelvour, 2014. « Frédéric-Jacques Tem­ple, Tel un veilleur guet­tant l’aurore », Nunc n°30, sept 2013 « Le courage d’être, Lim­i­naire Nunc, juin 2013. « La revue Les Hommes sans épaules ou la com­mu­nauté des invis­i­bles », Recours au Poème, 2013 « Faut-il ? » Recours au poème, 2013. « La poésie française d’aujourd’hui, une poésie de l’anonymat », Nunc n°32, 2014. « Post­face de l’Entretien devant la nuit, de Paul Far­reli­er, Les hommes sans épaules édi­teur, 2014. « Seuls nos yeux bril­lent, poésie croisée de Christophe Dauphin et Régi­nald Gail­lard », oct. 2015. « Croire au monde, Trip­tyque improb­a­ble autour de Roger Mar­tin du Gard, Robert Bolaño et Mo Yan », essai à paraître.
[print-me]