La revue com­mence par quelques poèmes de Pas­cal Com­mère. Ses descrip­tions sim­ples d’une vie rurale s’ouvrent à des ques­tions sans dessin où l’immense et l’infime se côtoient. Frappe sa pra­tique du rejet qui exprime com­bi­en le poème est d’une seule pièce. Notant les dates d’écriture (2020–2021), je me suis rap­pelé l’étrange péri­ode de vie que furent ces années.

Suit Sylvie Fab­re G, à que je dois la décou­verte d’His­to­ri­ae d’Anedda dont elle a assuré la tra­duc­tion. Elle nous écrit « dans ce pays d’inconnaissance ».

Les poèmes de Danièle Corre sont comme des pétales quand vient l’automne. Ils tombent sans bruit et nous invi­tent à une forme d’abandon : « Étranges ces échanges / sur les escaliers du temps / […] / où l’essentiel se dit / par chance, / par ruse de la vie / qui se veut joie et sens. » (p. 13). J’écoute la pluie avec elle, suis ses « jeux de lumière liq­uide » (p. 14). Avec Didi­er Jour­dren, je suis à une table de tra­vail, le regard hési­tant entre les mots et les mer­les entre­vus par la fenêtre – une même insou­ciance les ani­me. La poète ajoute : « L’écoute est un abri léger » (p. 19). Une voix intérieure la rend « atten­tive à tout, les arbres, la table, les nuages ou le sou­venir des morts (p. 20).

Jean Pichet me sig­nale que la pluie est seule à même à « join­dre son bruit / silence qui enclot notre soli­tude » (p. 24). Avec Georges Chich et son texte « Ellénore », nous mon­tons sur une dune de sable en bord de mer par grand vent. On cherche à dis­tinguer la lim­ite floue et grise entre le ciel et la mer. Le soleil perce au-dessus de la mer et on « assiste au spec­ta­cle prodigieux de la ren­con­tre entre l’astre et la masse liq­uide » (p. 32).

Les poèmes de Maria Borio sur­pren­nent car ils se veu­lent une ten­ta­tive de dia­logue entre toi et moi, car « nous voyons partout / les con­tours de la vio­lence » (p. 36). Nous mar­chons ensuite dans les bois avec Éloi Hostein suivi d’un poème de Jean-Pierre Otte au titre ambitieux : « Restau­r­er le car­ac­tère divin à l’intérieur ruiné de l’homme ». J’ai relevé ces deux vers : « C’est le désir d’autre chose / qui s’arborise en nous » (p. 40).

Ah, voilà que se présente Math­ieu Hil­figer. On trou­ve dans son poème « Fatigue pro­fonde » cette éton­nante remar­que : « […] rêver sig­ni­fie juste­ment se sou­venir » (p. 43). Il y par­le du « Cerf blanc ». Il y a un an à peine je lisais comme le Grand Cerf d’Alain Bre­ton. Faut-il y voir une sim­ple coïn­ci­dence ou le fur­tif retour du cerf dans nos imag­i­naires poétiques ?

Jean-François Bal­lay nous partage ses inter­ro­ga­tions sur le temps ; Hen­ri Le Guen-Kâpras sur le silence à tra­vers une suite de poèmes de belle allure ; Bernadette Lecon­te sur les nuages. Benoît Ver­man­der à tra­vers quelques vers s’efforce de repér­er  « ce qui est sous la peau ». Il note : « Ce qui fut au début, / La fin ne le sait plus » (p. 57). Philippe Routi­er prend le train avec une femme, « en cette fin d’été, bra­vant la mélan­col­ie » (p. 60).

Avec Emmanuel Robin, retour à une vie pleine terre, où « en un cer­tain lieu, il est des peu­ples des riv­ières qui ont décidé d’ignorer les ombres tristes ». une seule loi les régente : « couron­ner le ciel et l’aimer de son corps puis­sant » (p. 64). François Grav­e­line pour­suit son chemin d’éloignement, usant d’une langue qui va nue « vers les ban­nis de la ville / les silences et la Voie lac­tée » (p. 65), pour s’approche des seuls « minéral ani­mal végé­tal », qui for­ment « un seul roy­aume » mais avec « nul roi » (p. 66).

Je fais con­nais­sance main­tenant avec le romanci­er nou­vel­liste et poète biélorusse Ouladz­imir Stsi­a­pan. Des ter­cets sim­ples traduisent l’étonnement ordi­naire : « je me réveille / Le verg­er me regarde / avec ses yeux de pommes » (p. 69 ; puis avec Law­less, poète améri­cain, dont j’apprends que son recueil « Cari­boud­dhisme » est traduit et va être pub­lié chez Po&psy. Le numéro en donne un avant-goût : « chaque soir main­tenant / j’écoute les huards / pour enten­dre leurs voix / pour quit­ter ce corps / pour retourn­er vers les étoiles » (p. 72). Nous sommes dans la veine poé­tique qu’Arpa a tou­jours défendue : celle qui se fait lec­trice fidèle et atten­tive au grand livre de la nature.

J’ai peu eu l’occasion de lire d’hommages à Jacques Réda. L’article de Pierre Per­rin comble un manque. Il nous pro­pose comme clef de cet « homme des talus », sa volon­té d’approcher la « face des choses que [par] leur lente élab­o­ra­tion », et sans crain­dre d’user de la farce, à con­di­tion que la « tech­nique » tienne, la tech­nique qui est « le ciment de la poésie » (p. 73). Ce qui séduit Per­rin chez Réda, c’est l’intelligence dont fait preuve sa poésie – car oui, la poésie sait faire preuve d’intelligence, celle-ci n’étant pas le moin­dre de ses out­ils. Rap­por­tant un pro­pos de Réda sur La Fontaine, Per­rin laisse entrevoir le par­al­lèle entre les deux : « une langue si par­faite qu’elle déjoue même les pièges de la per­fec­tion » (p. 74). L’article pointe l’humanisme dans Dieu du poète et la vital­ité de ses cri­tiques qui sont « un délice ».

Des dessins de Nico­las Dujin, j’ai appré­cié celui d’une chaise dont la sim­plic­ité don­nait envie de lui par­ler. Dans la par­tie cri­tique, on y trou­ve une recen­sion savante et fine­ment observée de L’amour mal­gré de Pas­cal Boulanger par Irène Duboeuf. Gérard Bocholi­er com­mente le numéro de Phoenix sur Gilles Baudry ain­si que l’ouvrage col­lec­tif Poésie et tran­scen­dance paru au Cerf, suivi de sa rubrique « Mes préférences » je reste admi­ratif de la capac­ité de Bocholi­er à don­ner en quelques mots l’essentiel d’un recueil).

Le numéro finit se con­clue par la rubrique « Au fil du temps » qui pro­pose de décou­vrir cinq poètes à tra­vers cinq poèmes : Jean Colombes, Michel Rey­naud, Jean-Jacques Mahet, Gaël Tis­sot et Félix Renaut. Je retiens quelques vers sans trahir le nom de leur auteur : « attein­dre / le silence / le ratur­er / le ratur­er encore / sans pou­voir / le dépos­er / dans ta main » (p. 97). A vous de le découvrir.

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Pierrick de Chermont

Pier­rick de Cher­mont né en 1965) : Poète, cri­tique, ani­ma­teur et dra­maturge, il a pub­lié une dizaine de recueils, dont récem­ment M. Quelle à l’Atelier du Grand Tétras (2024) et un essai d’anthropologie poé­tique et spir­ituel, Les Limbes chez Cor­levour (2022). Après avoir organ­isé pen­dant quinze ans (2003–2018), un fes­ti­val de poésie, de lit­téra­ture et de musique con­tem­po­raine Présences à Fron­te­nay (Jura), il renou­velle l’expérience, avec Les Esti­vales de Lods (Doubs), en l’élargissant à la philoso­phie grâce à un sémi­naire ani­mé par Jean-Luc Mar­i­on. Il a été mem­bre du comité de rédac­tion de la revue Nunc (51 numéros de 2002 à 2021) et pro­pose des recen­sions depuis de nom­breuses années à des revues papi­er ou en ligne (Arpa, Europe, La forge, Les Hommes sans épaules, Pos­si­bles, Recours au poème, Spered Gouez, Terre à ciel). Recueils de Poésie : Je ne vous ai rien dit, édi­tions Club des Poètes, 1995. Poème pour vingt-et-une voix, édi­tions Club des Poètes, 1996. Un poëte chez Hanz Arp, édi­tions Club des Poètes, 1997. Des cit­ron­niers et une abeille, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2000. Le plus beau vil­lage du monde, en col­lab­o­ra­tion avec Elo­dia Tur­ki, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2001. Portes de l’anonymat, à l’usage d’un long voy­age en Chine, édi­tions Cor­levour, 2012. La nuit se retourne, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2012. Par-dessus l’épaule de Blaise Pas­cal, édi­tions Cor­levour, 2015. M. Quelle, L’atelier du Grand Tétras, 2024. Essai Les Limbes, édi­tions Cor­levour, coll. Revue Nunc, 2022. Théâtre Ido­line, édi­tions Éclats d’encre, 2004. Pub­li­ca­tions de poèmes en revue Arpa, n° 89 de juin 06 Nunc, n° 10 de juin 06 Les Hommes sans épaule, n°12, 2002 ; n° 23/24, 2007 ; n°35, 2013 ; n°37, 2014, n°40, 2015 Recours au poème (recoursaupoeme.fr) : Poème ultime recours, Une antholo­gie de la poésie fran­coph­o­ne con­tem­po­raine des pro­fondeurs, de Matthieu Bau­mi­er et Gwen Gar­nier-Duguy, Recours au poème édi­tions, 2014. Prin­ci­paux arti­cles « Michaux, let­tre ouverte aux Eman­glons », revue Vivre en Poésie, n° 34, 1994. « Un an au Club des Poètes », con­férence 1995. « Lec­ture con­tin­uée de bon­té d’Ange de Jean Celte », Cahiers de la Baule N 81, 2003. « Claudel et la mys­tique du verbe », dans la revue Arpa, oct 2000, dans les Cahiers de la Baule n° 81 & 82, sep­tem­bre 2003, sur le site ecrit-vains « L’appel de la muse chez Elo­dia Tur­ki », avril 2003, pub­li­ca­tion en cours « Vous avez dit poésie ? », Col­lec­tif, Sax-à-mots Edi­tions , 2003 « Paul Fare­li­er : à la présence du monde », 2005 sur le site ecrit-vains « Pierre Oster et Michel Deguy : les poètes de l’échec », paru dans Nunc 2010 et en ver­sion tris­te­ment mod­i­fiée dans Pierre Oster, Jus­ti­fi­er l’inconnu, Coelvour, 2014. « Frédéric-Jacques Tem­ple, Tel un veilleur guet­tant l’aurore », Nunc n°30, sept 2013 « Le courage d’être, Lim­i­naire Nunc, juin 2013. « La revue Les Hommes sans épaules ou la com­mu­nauté des invis­i­bles », Recours au Poème, 2013 « Faut-il ? » Recours au poème, 2013. « La poésie française d’aujourd’hui, une poésie de l’anonymat », Nunc n°32, 2014. « Post­face de l’Entretien devant la nuit, de Paul Far­reli­er, Les hommes sans épaules édi­teur, 2014. « Seuls nos yeux bril­lent, poésie croisée de Christophe Dauphin et Régi­nald Gail­lard », oct. 2015. « Croire au monde, Trip­tyque improb­a­ble autour de Roger Mar­tin du Gard, Robert Bolaño et Mo Yan », essai à paraître.
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