Il en est de la lecture de certaines revues comme d’un vol d’une dizaine d’heures pour rejoindre un pays lointain, décalage horaire compris. On se prépare et on s’organise en avance pour effectuer une longue traversée. Il en est d’autres qui sont comme retrouver des amis dans un café au coin de votre rue. On s’attarde à les lire le soir, sans se presser, et leurs articles sont bien souvent les derniers paysages intérieurs qu’on traverse avant de se coucher. La revue Possibles appartient à cette deuxième catégorie.
Le titre de ce numéro intrigue « Poupe ou proue », sans compter que le sommaire de cette revue n’apparaît qu’à la troisième page ; on y entre de plein pied, en se disant intérieurement, « on verra bien », même si l’on devine le chemin, ne seraient-ce que par le poème d’ouverture, L’éternité en un clic(Pierre Perrin), et les onze inédits du « grand » Pérol, qui nous fait suivre une ligne de crête : « Il est minuit profond dans les chagrins du monde » ou « savoure les yeux clos la brise du grand large ». Au passage, notez que Pérol et Perrin renouent avec des formes classiques de la poésie française, et pourtant ça claque comme du neuf.
D’autres auteurs se présentent ensuite : Marie-José Eychenne nous offre un récit émouvant du lien qui l’unissait à sa sœur, à qui elle écrit des lettres « depuis la disparition ». Michel Monnereau nous entraîne dans son pays et nous confie : « Je suis enfant des grisailles humides, […] / je suis enfant des parfums moussus / des pailles abandonnées sur les sentiers », ou plus loin : « Je viendrai, vous ne m’attendrez plus, / une pluie fine ombrera vos visages, / vous serez tous là, amis de jeunesse, / parents perdus dans le feu de vivre. » Jacqueline Persini, qui suit, nous partage son besoin d’écrire, « cette urgence de patte d’oiseau dans la neige. »
La nouvelle bien troussée d’Émile Eymard me revient tandis que j’écris ces lignes. Elle se passe à Cruce de Los Pioneros, une région au nord-ouest du fleuve Paraguay. Quittant New York, il avait décidé de s’y rendre avec le secret espoir de « peut-être enfin écrire ». Je n’en dirai pas plus, espérant vous donner envie de poursuivre.
Annie Deveaux Berthelot, dans un long poème (pour les normes d’aujourd’hui) Succédané de vie, nous fait partager des heures de vieillesse. J’ai un « goût » pour le poème long par l’aventure et le rythme qu’il impose. Quelques vers : « Entre deux blessures / se rencontre ce qui reste de nous », « Tout était illusoire / sauf / Ta main qui s’accrochait à la mienne. »

Revue Possibles, numéro 39, Poupe ou proue, mars 2026, 144 pages, 16 €.
Voici Jacques Viallebesset qui s’avance avec une petite anthologie sous le bras. Il y a de l’émotion à lire celui qui nous quitta fin décembre dernier, à relire son poème Les nobles voyageurs : « S’il est encore [tout est dans cet adverbe] minuit dans ce siècle / À la kermesse des étoiles / Le meilleur est toujours à venir / J’en appelle à vous Nobles Voyageurs […] Je m’en remets à vous Merlin et Mélusine / Et vous, mes semblables, que la poésie vous garde… » Il me semble qu’avec lui et d’autres, sa génération a trempé son pain poétique dans le petit noir de la camaraderie. Nous, les suivants, sommes plus secs, il me semble.
Mireille Diaz-Florian surgit. Son nom m’est familier. Sept poèmes sont proposés ce qui permet d’entendre sa voix singulière : « […] J’ai appris à marcher / Dans un très grand jardin/ Plongé dans le silence // Là où j’avance seule // Ce fut un temps lointain // Je pressentais la nuit / Dans le miroir de l’eau / brisé par le grand vent // là où j’avance seule ».
Dans le long extrait du roman d’Alain Gorius, D’une famille l’autre, nous revivons quelques temps les années d’Occupation en suivant Louise, désormais enterrée « dans le cimetière du village à flanc de coteau » où « le silence y est habité au printemps de trilles et de pépiements ».
Nathalie Swan a confié à la revue quelques inédits, dont ce premier qui retient l’attention : « Sans le silence à perte de vue / Où serais-je / Rien n’est plus au centre que l’aveu / et l’ailleurs et la rêverie. » Il y a d’abord l’attaque, « où serai-je », si paradoxale suivi de ce long sillage inattendu : « aveu », « ailleurs », « rêverie ».
Déjà l’heure prévue pour écrire cette note de lecture touche à sa fin et c’est parfaitement injuste pour les auteurs qui suivent. Il y a la très courte nouvelle « L’homme qui collectionnait les ombres » qui attaque en précisant que le personnage n’aimait la ville que la nuit à cause de… « sa chaleureuse froideur » ; le poème haché de Rémi Madar relance sa marche avec le mot « rêve » et des hachures de l’enfance, justement ; les « Tankas du divan » de Christian Ghiotti invite la poésie dans des séances freudiennes. Pourquoi pas.
Il y a un conte de belle fraîcheur autour de deux enfants, Pierre et Zéphir, de Marc Bourriche, médecin dans l’humanitaire jusqu’à quarante ans. Tandis que le premier enfant voit son « naturel sérieux et posé » se flétrir après un enterrement, le seconde se lance dans l’existence en allant rejoindre « le grand peuple de baladins ». La nouvelle qui suit, La Fabrique du Mensonge de Hubert Bouccara, semble bien optimiste (hélas) malgré sa lucide conclusion : « Le mensonge est bruyant, mais la vérité, elle, s’inscrit dans le temps. »
Vient alors le texte de Patrick Corneau qui rappelle à la conscience du lecteur le titre du numéro « Poupe ou proue » : « nous sommes à la croisée des chemins : chute ou envol ? ». Corneau croit l’avenir (l’envol) sous la surveillance des « gardiens du peu », belle formule d’un auteur qui intitule son site en ligne : Le Lorgnon mélancolique. Il est suivi du texte de Nataneli qui est dans la même veine, je veux dire, celle qui coule dans le sens de ce numéro de la revue, un peu d’espoir, mais pas trop : « Il n’est de sagesse qu’au creux de la chute. »
Le dernier texte étant de ma plume, je vous économise un commentaire. Des notes de lecture, il en sort beaucoup d’ouvrages récents à recommander : les derniers d’Hélène Dorion, Emmanuel Godo, Alexis Bardini, Gwen Garnier-Duguy sur Marc Alyn, Pierre Dhainaut, Martine Rouhart, Jean-Paul Rogues (dans une très belle maison d’édition, À hauteur d’hommes), Mireille Diaz-Florian, Stéphane Barsacq (bien sûr) et Yannick Girouard.
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- Arpa, revue de poésie, numéro 147, printemps 2025 - 6 mai 2026
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- LES HOMMES SANS ÉPAULES #60 — J. V. Voix & le surréalisme catalan - 6 mars 2026
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- Revue La forge, #6 - 6 mars 2026
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- Arpa, numéro 145–146, 2024 - 6 mars 2025
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- Les Hommes sans épaules, numéro 57 : Poètes breton pour une baie tellurique - 6 novembre 2024
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