Avec Bal­bu­cien­do, Michèle Finck, poète rare, signe chez Arfuyen son sec­ond recueil, après L’Ouïe éblouie paru en 2007 chez Voix d’encre. Une biogra­phie min­i­male : Michèle Finck enseigne et apprend, écrit et déchire, joue et déjoue de la musique.

Michèle Finck défaille, mais elle signe ; assigne la vie à répon­dre d’une douleur intense, poly­mor­phe ; adresse un signe aux chers dis­parus, aux amours regret­tés ; désigne finale­ment de la pointe de la plume une vague direc­tion à la vie future possible.

L’excip­it nous dit :

Ciel silence cigale
J’écris
D’un seul coup tout autour des tortues sauvages.

 

Oui, grâce à l’aura de l’écriture qui n’a jamais cessé d’irradier la per­son­ne de Michèle Finck, finale­ment la vie a gardé un attrait. Le silence pro­pre au deuil amor­cé con­duit Orfée par la main, invite à la con­tem­pla­tion dans le calme de la soli­tude. L’apparition soudaine des tortues sauvages sur la plage déserte où gît le corps l’atteste : le thau­ma, l’étonnant tour de magie de la créa­tion lit­téraire – évo­ca­teur, démi­urgique, cathar­tique –, n’a pas quit­té le poète. Les tortues sont venues pour souf­frir, certes, mais aus­si pour se con­sol­er dans les larmes, et don­ner nais­sance à un espoir (un autre texte, une tex­ture, peau neuve pour le corps exposé).

*

Mais revenons sur nos pas. Que s’est-il passé ? Quel vécu a criblé cette vie-là, ces dernières années depuis L’Ouïe éblouie ? C’est ce que Michèle Finck racon­te dans Bal­bu­cien­do, ce chant élé­giaque entre pudeur et licence, écri­t­ure et musique, adressé de la faille vers l’origine du lan­gage et vers les êtres perdus.

Dans l’expérience de la souf­france, un être abat­tu ne recon­naît plus sa pro­pre voix, car celle-ci est déchirée, « les mots titubent atter­rés de mémoire ». Ain­si bal­bu­tiante, la langue pense mourir, mais c’est sur ce chemin descen­dant, cette chute, que, de manière inat­ten­due, thau­maturgique, elle retrou­ve la piste de l’origine du sens. Il s’agit d’une lande noc­turne qui n’est pas un pur néant, nihil, mais une gorge immé­mo­ri­ale hoque­tant des sons dans un râle de tortue par­turi­ente, des œufs de sons, d’absolus rythmes.

Mys­térieuse décou­verte que Michèle Finck nous livre, tout en ne pou­vant le faire claire­ment, puisque ce savoir appar­tient à la nuit. L’expérience de la souf­france se con­ver­tit, ou tout du moins s’accompagne d’une enquête sur l’indicible. À la lec­ture de ce texte, il me sem­ble que c’est cette approche for­tu­ite de la trame occulte du lan­gage qui a finale­ment per­mis à l’auteur de redress­er la plume et le corps. Car bien enten­du, ce savoir n’a rien d’objectif : c’est l’acquisition d’un sens ren­for­cé de la trame de silence à par­tir duquel émerge la pos­si­bil­ité du poème. Trame comme une peau de tam­bour. Et ce tam­bour résonne, avant même que les mots ne soient for­més. Telle est le cœur de la décou­verte : le fond du lan­gage est une toile de silence noire bat­tant en rythme. Le rythme sac­cadé, mys­térieux, de la musique primitive.

Être sous la peau du tam­bour, dans la caisse réson­nante, soumis aux bat­te­ments sauvages. Le crâne se fêle, le tym­pan saigne, mais un savoir occulte est lente­ment récolté dans le récep­ta­cle du pavil­lon de l’oreille. Par le tra­jet que font les larmes, l’âme se déplace de l’œil à l’oreille.

 

*

Le poème que l’auteur a fini par délivr­er se trou­ve ain­si mar­qué par des deuils ter­ri­bles autant que par cette expéri­ence « exis­ten­tielle », archaïque, de l’indicible. Il ne peut y avoir de réc­it comme tel de la perte, mais plutôt une expres­sion du sen­ti­ment de la perte ; expres­sion tan­tôt métaphorique, tan­tôt con­crète, implaca­ble, prosaïque, apoé­tique – car sou­vent la métaphore même ne parvient pas à se hiss­er à hau­teur de la douleur. Les réc­its de l’expérience de la perte parais­sent étranges.

Œuvre au noir, con­ver­sion alchim­ique, le poème délivré présente un réc­it douloureux bat­tant de plus en plus à la mesure du noir, se con­fon­dant pro­gres­sive­ment avec lui.

 

Poème : scan­sion du noir, bal­bu­cien­do.

 

Les mots de « douleur », de « mort », de « mémoire », d’ « amour » et de « crâne », essen­tielle­ment, se retrou­vent des dizaines de fois dans le recueil, par­fois plusieurs fois par poème. Le rythme sauvage de la musique la plus nue, proche de la transe peut-être, s’est emparée de l’écriture. Les anaphores ne choquent pas, elles s’imposent, elles ne sont que le signe d’un signe sans gramme plus fort, car plus archaïque, qui emporte tout (peut-être cela con­stitue-t-il l’essence de la musique). La scan­sion du noir opère, s’empare du verbe, le trempe à l’encre noire comme la bile mauvaise.

Scan­sion : le mot est bien choisi pour dire le thau­ma devant le tour (de magie) du noir. La scan­sion dit le réc­it maîtrisé dans les règles de la ver­si­fi­ca­tion, le poème formel par­fait, mais il pour­rait égale­ment dire le rythme sauvage amétrique, le pur battement.

 

*

Mais moi j’ai vu ma tête équar­rie dans la vit­rine du boucher
Insom­ni­aque au milieu des groins d’animaux et sans langue.

 

Tel est le pro­gramme qui se pro­pose, s’impose, presque dès l’incip­it du recueil (dans un poème qui lui aus­si porte bien son titre, « Présage »). Une femme est mise au sup­plice des amours per­dus, de la nos­tal­gie la plus cru­elle – décès du père, sépa­ra­tion irrévo­ca­ble avec l’amant. La douleur est telle que son esprit sem­ble se tenir à dis­tance du corps, qu’elle se sent dis­tan­cié avec elle-même.

On s’observe souf­frir der­rière une bar­rière trans­par­ente qui sépare se soi. Insom­ni­aque, on sait pour­tant que l’on est encore en vie, mais est-ce encore notre vie, si elle ne nous appar­tient plus, si ce qui en fai­sait la sub­stan­tifique valeur lui a été si cru­elle­ment arraché ? Mais un indice réside dans les images noires, dans les rêves con­fus, dans les visions prophé­tiques : les langues sont retirées aux bêtes, car le lan­gage est le pro­pre de l’homme, dit-on – à moins qu’il ne le soit parce que le fond com­mun de la toile vivante est inté­grale­ment inar­tic­ulée, balbutiante.

 

*

Brisée, la voix tâtonne dans le noir, elle est réduite à sa plus sim­ple expres­sion :  bal­bu­tiements, pépiements, qui désig­naient spé­ci­fique­ment chez les anciens Grecs le « lan­gage » non artic­ulé des oiseaux, des bêtes en général, la pure phônè, par oppo­si­tion à la langue artic­ulée – scan­dée, pour­rait-on dire – de la parole humaine, le logos. Au bout de cette réduc­tion (phénoménologique), la voix retrou­ve la lisière obscure délim­i­tant l’origine perdue :

 

« la langue la plus proche de la paille au moment où elle prend feu ».

 

Langue de l’homme de paille, souf­fle du vent au tra­vers du fétu fendu, langue de paille ; donc une non-langue, une autre langue que celle de l’auteur, comme celle à laque­lle appar­tient le mot « bal­bu­cien­do » ; le silence de la langue par­mi les sons, la musique avant les doigts sur les touch­es du piano, avant l’accent, avant le jeu. Dans le poème « In memo­ri­am » :

 

Mais nuit après nuit, dans les pluies bat­tantes des cauchemars, con­tin­uer à essay­er, encore et tou­jours, de met­tre le feu à l’accent aigu comme si c’était essay­er de met­tre fin à la mort.

 

Le français « mémoire » n’est pas le latin « memo­ria ». Bris­er l’accent, le faire tomber de la let­tre « e », c’est pass­er d’une langue à une autre, d’un temps à un autre, d’un sens duratif de la mémoire (les sou­venirs ter­ri­bles envahissants) à un sens révolu de la mémoire, comme lorsque l’on pose sur une stèle la men­tion « In memo­ri­am », espérant que les êtres per­dus nous libèrent de la souf­france que leur absence nous inflige, qu’ils soient apaisés là où désor­mais ils demeurent.

« Memo­ria », c’est l’accent funeste qui tombe, la musique du piano fer­mé, le calme du deuil ; c’est l’apaisement de la douleur (algos) de l’absence du retour (nos­tos) du per­du ; c’est la langue morte révérée, car on refuse encore la rad­i­cal­ité de la dis­pari­tion, « comme si c’était essay­er de met­tre fin à la mort », et l’action de grâce plaît aux jeunes fan­tômes ; c’est le dernier ric­o­chet – enfin ! – des sou­venirs aux griffes acérées. Le poème « Ric­o­chet » s’achève ainsi :

 

Rica­nent les sou­venirs. Ric­ochent dans le crâne.
Le lynx de la mémoire nous tuera tous les deux.

 

*

 

En écho à « Présage » du début, le milieu du recueil présente un poème inti­t­ulé « Pré­dic­tion », qui nous dit :

 

L’œiloreille se hisse hors du cri
Et ne cica­trise pas. Tym­pan au bord
Des larmes et enfoui sous la neige
Écoute une note âpre lapidée de noir.

 

Pro­gres­sive­ment, le débat avec les fan­tômes se super­pose avec les ques­tion­nements sur l’origine du lan­gage et sur la musique. La musique comme telle, la Musique, sera comme l’axe d’une forme de salut, la crête sur laque­lle le poème pour­ra encore chem­iner, et la vie con­tin­uer. Celle-ci a tou­jours été une ressource dans la vie de Michèle Finck la musi­ci­enne, mais c’est par un biais tout à fait fon­da­men­tal (au sens strict du fonde­ment) qu’elle jouera pen­dant cette époque chao­tique un éton­nant rôle de viatique.

« L’œiloreille » : pro­gres­sive­ment à nou­veau, l’œil s’arrache à la vue de son pro­pre sup­plice, à la vit­rine du bouch­er, à la vue et aux images en général. L’image recule, s’écroule, le son avance, monte. Je par­lais d’une con­ver­sion : oui, une forme de tran­si­tion s’opère de l’œil à l’oreille – œil, « œilor­eille », puis oreille à la fin du livre, une tran­si­tion qui est une trans­mu­ta­tion des sens pro­fonds don­nant accès au réel. Ce mou­ve­ment con­stitue une dynamique archipoé­tique : celle de la péné­tra­tion du cœur prélin­guis­tique du poème, en amont du lan­gage, de la métaphore elle-même.

 

*

 

Le poème « Sépa­ra­tion sidérale » s’ouvre ainsi :

 

Nous : obstiné­ment. Un seul corps ailé d’étoiles : nous.
Non : un hibou mort nous hul­ule. Son sexe saigne.
Tranchée au couteau la tresse de nos corps.

 

La fusion est au-delà des forces du corps. Mais l’obstination totale de l’amour engen­dre un para­doxe : « un seul corps », une « tresse » unique, mais une « Sépa­ra­tion » et un « sexe [qui] saigne », humil­ié par un hibou plus avisé, plus savant dans les choses de l’origine, même s’il est mort et qu’il se rap­pelle au plus pro­fond de nous comme l’animalité se rap­pelle à nous de (trop) loin… Bien sûr, le sexe de l’autre saigne, puisque c’est celui de l’autre. Sexus sig­ni­fie « sépa­ra­tion », comme l’inscrit le titre. La dif­férence sex­uelle peut être cru­elle, et cru­elle­ment accen­tuée par la dis­tance avec l’aimé.

Les scènes de tor­ture – chairs déchirées et d’os broyés par l’étau de la souf­france – lapi­dent les poèmes de Michèle Finck.

 

Ouvrir de nou­velles portes de douleur à l’intérieur de soi.

 

Les souf­frances met­tent le corps en demeure, le con­traig­nent à l’hystérisation la plus vio­lente. Les nom­breuses images sont cru­elles, sai­sis­santes, sans pitié – pour un temps. Car la plongée dans la nuit va apporter cette forme de mélan­col­ie qui est peut-être l’amorce du deuil ou le deuil lui-même. La cru­auté finit par retenir un peu son bras, ses coups ; la mélan­col­ie sup­plante la rage blessée (quelque chose comme la dépression ?).

Peut-être alors, en retour, la musique sera elle aus­si vécue de manière plus authen­tique, après avoir été saccagée par la colère.

 

J’ai longtemps hiberné dans mon oreille.
Mais vint un soir où je n’ai plus cru
À la musique. Des trans­es me tordaient
D’orgasmes sonores morts.

 

*

 

Celan, Rilke, Goethe, Apol­li­naire, et Trakl et Novalis peut-être, d’autres encore, poètes ou musi­ciens, ils sont là quelque part, à l’orée du champ de douleur. Que peu­vent-ils pour nous ?

Michèle Finck cite Celan en épigraphe : « Nous nous séparons enlacés ». Sexus, mais ensem­ble, comme nous le disions. Comme Zweig se don­nant la mort avec son épouse, dans les bras l’un de l’autre, loin des siens.

Enlacés. Une tresse. Un poème :

 

Poème :

Fil de funam­bule ten­du entre pierre tombale
Et perce-neige.

 

Le poème est défi­ni dans le lien, la ten­sion d’un lien entre la mort et la douceur, la sen­si­bil­ité frag­ile de l’intime. Le risque de chute est élevé – on le sait, on a fait l’expérience de la chute dans le tam­bour. Le poème nais­sant sort de son « trou », de son « ter­ri­er », il n’est que le « reste chantable », dirait encore Celan, de la dif­fi­culté à exister.

Le poème relie mort et douceur, noir et blanc, encre et neige. Il n’est ni l’un ni l’autre, mais le lien les sur­plom­bant, n’échappant que dans le grand dan­ger à la rad­i­cal­ité de cha­cun. Le pénul­tième poème dit :

 

Trem­ble­ment
Sur le piano noir
D’un flo­con de neige.

 

Les voies du deuil sont impéné­tra­bles. Il s’avère qu’il a tout de même été mené, dans l’extrême soli­tude et la douleur. Un tra­vail (de survie ?) a été accom­pli, syn­théti­sant d’apparentes antin­o­mies. Finale­ment elles se rejoignent, se côtoient dans le champ musi­cal qui a su rester ouvert, bien que la douleur ne se soit pas dis­sipée. Le fil du funam­bule trem­ble tou­jours, mais les cris se sont étouffés.

 

*

 

Ce peu de buée de sons qui tremble
Sur la page déchirée me suffit.

 

Ain­si, musique et écri­t­ure se con­fondent. Il le faut bien, car pour vivre, il faut « con­tin­uer d’œuvrer », dis­ait Goethe, pour­suiv­re sa pro­pre par­ti­tion, dont les portées suiv­antes, non inscrites, nous restent cachées.

 

Com­pren­dre que peu importe qui l’emporte du doute ou de l’espoir, si nous « con­tin­uons d’œuvrer ».

 

Nous remer­cions Michèle Finck pour le courage de son poème, celui de la tresse impossible.

Nous remer­cions notre cou­sine alsa­ci­enne, aux racines dans le Sun­gau au car­refour de la Suisse, de l’Allemagne et de la France, poète-musi­ci­enne funam­bule sur le fil de la portée et de la fron­tière, dont le par­ent est mort comme le nôtre en tombant d’un de ses arbres sur sa terre aimée.

Nous aus­si scan­dons. Nous la remer­cions d’avoir trou­vé le courage de con­tin­uer d’œuvrer.