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Michèle Finck, Suite

2018-01-15T16:55:48+00:00

 

1

 

 A Billie Holiday

 

 

Voix noire    serre le gosier.    Serrre.
Ô Harlem    Harlem    Harlem !
Voix noire    croque la pomme.    Croque
La pomme    jusqu’au tro­gnon.    Crie l’amour
Jusqu’au râle.    Âcre.    Jazz pour pas cre­ver

 

 

 

2

 

 À la patience

 

 

Mais nous boi­tons    de la langue.
Langue mater­nelle :    la musique.
Langue pater­nelle :    le mutisme.

Notre miroir :    la pous­sière.

En rêve    nous cher­chons un tableau
Peint     à la salive     de phé­nix.

Nous nous ébrouons    de mémoire.

Nous nous immo­lons    par la patience
Car patience    est ce qui reste de feu.

Nous allons seuls    avec sur la langue le sel
Éternel    des  larmes    de nos morts.

 

 

 

3

 

À une fra­ter­ni­té silen­cieuse

 

 

À la ter­rasse chuin­tante    des Deux Magots
Regarder    les nuages    s’effilocher

Au-des­sus du clo­cher poin­tu    en vol
De l’église Saint – Germain – des – Prés

Regarder    les visages des pas­sants   vire­vol­ter
Respirer   l’odeur   de leur détresse

( « Chaalie Hebdo !    Chaalie Hebdo ! »
Hulule    le ven­deur de jour­naux)

Inhaler    les larmes    invi­sibles    de tous
Par les cica­trices    grandes    ouvertes      

Des mots    qui crient    dans l’os.

Ça gicle.   La vie.   La poé­sie.

 

 

 

4

À la résis­tance

 

 

À Anna Politkovskaïa .    Profession :
Journaliste.    Vocation :     véri­té.
Cadavre    décou­vert dans la cage d’escalier
Pistolet     et quatre balles    aux côtés.
Vocation :     véri­té.
À sa tombe    cou­verte de neige et de silence.
À sa langue    cou­pée.    A sa langue
Dans ma bouche.    Vocation :     véri­té.
Aux langues de tous.    Dans sa bouche.    Dans la mienne.
À Anna.    « Muse des pleurs, la plus belle des muses ».
Et moi pou­vant à peine mar­cher.    Marchant vers elle.
Marchant vers elle    pour des mil­lé­naires.
Marchant sans jambes    elle et moi    vers la lumière.
Assassinée    le sept octobre 2006    à Moscou.
A-t-elle eu le temps  de res­pi­rer    la der­nière rose d’été ?
« La poé­sie c’est un bruit de gla­çons écra­sés, un sif­fle­ment ».
À Anna Politkovskaïa.    Vocation :     véri­té.
Aux larmes de tous. Dans le bûcher lucide de son œil. Dans le mien.
En vers et contre tout.
Poésie :    Résistance.

 

 

 

5

 

À l’obstination

 

 

Poésie :
Obstination.

 

Ça    insiste    en moi.
Par   l’âpre   des larmes.
Quoi ?    Une voix.

Exposée.    Obsessionnelle.

Plus  vie        oppres­sante
Plus    poé­sie       obs­ti­née.

Os    sur le qui-vive.
Urgence
Hurlée.

Obstination

Que rien    n’apaisera.
Même    la mort.

Écrire
Encore
               Morte.

 

Présentation de l’auteur

Michèle Finck

Michèle Finck, née en 1960 en Alsace, est poète et auteur d’essais sur la poé­sie. Elle a publié trois livres de poèmes : L’Ouïe éblouie (qui réunit vingt ans de poé­sie, Voix d’encre, 2007) ; Balbuciendo ( Arfuyen, 2012) ; La Troisième Main (Arfuyen, 2015, Prix Louise Labé). Elle a publié aus­si plus d’une dizaine de livres d’artistes. En 1988, elle a fon­dé, avec le cinéaste-peintre Laury Granier, l’association cultu­relle Udnie qui a réuni des poètes et des artistes de toutes dis­ci­plines. Elle a écrit le scé­na­rio du film de Laury Granier, La momie à mi-mots (moyen-métrage, 1996) pour lequel elle a été aus­si assis­tante de réa­li­sa­tion et s’est impro­vi­sée actrice (aux côtés de Carolyn Carlson, pre­mier rôle, Jean Rouch, Philippe Léotard). Parallèlement à l’écriture poé­tique, elle a tra­duit des poètes alle­mands (Trakl, Rilke).

 

 

 

Michèle Finck

Elle a aus­si  consa­cré un livre à Yves Bonnefoy (Yves Bonnefoy : le simple et le sens, José Corti, 1989, réédi­tion Corti, 2015) et plu­sieurs essais aux rap­ports de la poé­sie avec les arts : avec la danse ( Poésie moderne et danse : Corps pro­vi­soire, Armand Colin, 1992) ; avec la musique ( Poésie moderne et musique : « vor­rei e non vor­rei », Champion, 2004, Epiphanies musi­cales en poé­sie moderne, de Rilke à Bonnefoy/​​ Le musi­cien pan­seur, Champion , 2014) ;  et avec les arts visuels ( Giacometti et les poètes : « Si tu veux voir, écoute », Hermann, 2012). Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure (Ulm/​​Sèvres), elle enseigne depuis 1987 à l’Université de Strasbourg où elle est actuel­le­ment pro­fes­seur de lit­té­ra­ture com­pa­rée (lit­té­ra­tures euro­péennes). 

 

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