> Sotto voce pour les variations lacrimosa de Michèle Finck

Sotto voce pour les variations lacrimosa de Michèle Finck

Par |2018-06-04T11:05:57+00:00 3 juin 2018|Catégories : Focus, Michèle Finck|

Variation poé­tique, d’après le recueil  de Michèle Finck
(Arfuyen, 2017)

 

chair qui fut royale déchue
depuis l’origine sans retour
le mûris­se­ment de la pour­ri­ture
en nous n’est pour­tant pas
de notre fait nous qui sui­vons
las et aveugles ne le répé­tez
pas à nos oreilles intègres
nous qui sui­vons l’Indestructible
l’étoile supé­rieure à toutes
enseigne notre frère pra­gois

chair peut-être pas pour­rie
mais mûre y avez-vous pen­sé
Michèle Finck amie chère
cer­tai­ne­ment que oui diable
chair ou corps plus pudique
comme mûri par les éclats pâles
de la lune qui nous garde notre
étoile à nous la des­truc­tible
car même la lune est lui­sante
même elle émet des rayons
qui tié­dissent la peau gla­cée
des che­veux qu’on s’est fait blancs
depuis la prime enfance ô mal­heur
à la nuque rom­pue à l’arrachement
du sar­ment iras­cible au nerf vif
du dos cave à l’armoire des reins
de la déchi­rure aux rets des pieds

de bien faibles conso­la­tions
mais qui font tout notre bien
notre plus grand bien
aris­ton anthrô­pou khtè­ma
car ils portent avec eux le sort
humain depuis son émer­gence
la dou­leur c’est le savoir abso­lu

là-bas der­rière la fosse orches­trale
les feux roses brûlent impa­tients
qu’ils sont de révé­ler l’aube aimée
dans la gloire imma­ture insou­ciante
vous en sou­ve­nez-vous pour ma part
il ne me reste en bouche qu’un cris­se­ment
de sable de corne éva­sée par les averses
si cou­rantes en automne hiver en Alsace
et même alors je me réjouis­sais de la richesse
des schistes et des micas aux reflets lapis
des feld­spaths déli­cats aux éclats lazu­li
leur his­toire ances­trale est éblouis­sante
quelque part oui ça mérite je ne sais ça
mérite consi­dé­ra­tion du moins res­pect

ce onze octobre deux mille dix-sept
nous nous sommes écrits avons je crois
pen­sé l’un à l’autre ça se pro­duit entre amis
je vous ai dis que je lisais votre livre je m’excuse
j’ai men­ti lui me lisait votre livre com­ment
pou­vais-je vous le dire à ce moment c’est lui
qui me lisait oui lu par votre livre qui
ne raconte pas mon his­toire il ne raconte
rien que le che­min d’une recherche
une cer­taine image de votre che­min
et ce soir les voix tapant de l’intérieur
de mon armoire ô siège antique de l’âme
le souffle tapait dési­rait sor­tir mais pas
demain non ce soir même alors j’ai
ouvert ses deux bat­tants bouche ouverte
mon souffle a com­men­cé à sor­tir
et c’était natu­rel et bien conso­lant déjà
pour celui qui est aux prises avec le temps
ses rudi­ments de frus­tra­tion
et ce texte est né ain­si en écho au vôtre
pousse modeste au pied de votre arbre
pous­sée gro­tesque du prin­temps en plein
automne on se rap­pel­le­ra cette lumière

lu par votre livre j’y oppo­sais au livre
Connaissance par les larmes c’est le
nom de ce livre qui est vôtre deve­nu mien
par la magie de la lec­ture de l’amitié
et du sel venu de l’Indestructible et dépo­sé
far­deau de la lune dans le bac d’eau gla­cée
sur notre langue en gage de sur­vie
l’empathie la sen­si­bi­li­té le cri humain le cri tu
lu par lui donc je lui ai oppo­sé des notes
direc­te­ment écrites au crayon sur lui
le livre papier pas le livre image ou le Livre
oui bor­ner les vers et les phrases
déjà bor­nés par les pages les marges
et les syn­taxes pesées et dépo­sées
par vous dans ce lieu étroit des feuilles
comme pré­sents lunaires au temple vide
mais c’est ain­si que je suis ren­tré
en lui que le vôtre est deve­nu mien
à mon humble mesure de scribe nubile

il est une lumière blême reflet opaque
de l’océan qui jadis fut indi­go
jaillie des abysses jusqu’aux mai­sons
de petits vil­lages médi­ter­ra­néens
elle les encadre comme des pein­tures
d’un bras de bronze d’un œil éme­raude
fait de leur blan­cheur lumi­neuse
un appel alar­mant à la déchi­rure
plus bas bien plus bas sur les récifs
par­mi le bouillon tour­men­té des algues
le bris ter­rible des bri­sants aigui­sés
appel dou­ble­ment alar­mant fas­ci­nant
il n’intime guère il chante comme sirènes
à l’oreille un chant doux comme le miel
tendre comme une brise apai­sée
par­ti­tion radi­cale d’une conso­la­tion impos­sible

que peut-on oppo­ser à ce cri
alors que nous sommes nus dému­nis
et qu’il n’est que l’écho d’un chœur dense épais
comme la ran­gée des vagues du large
che­vau­chant jusqu’à nous misé­rables
que peut-on oppo­ser à l’écho de l’écho à
l’épiphénomène de l’eau à l’épi fait nou­mène
les mai­sons blanches sont deve­nues
par lui seul des chau­drons vif-argent
impla­cables des agents de la rage ani­male
la nature s’est faite pay­sage comme enca­drée
dans un bord duplice une toile ten­due
les cou­leurs sur­vivent mal dans le pays
deve­nu mono­chrome elles ne sont plus
que les sou­bre­sauts les rési­dus d’un monde
vapo­reux lisse comme une soie lisible comme
la lisse lavande des envi­rons de Grignan
où l’air l’eau la pierre se mêlent en même vapeur

dans un tel pays de plomb les beau­tés
ne sont pas plus rares mais plus bru­tales
les rouges suintent des angles des pierres
d’aigres verts perlent des che­mins pous­sié­reux
quant aux jaunes ils brûlent les com­mis­sures
gouttes acides presque trans­pa­rentes
du moins c’est l’impression qui nous sai­sit
lorsque tout s’effondre alors que tout conti­nue
et au même rythme sans nous tout sim­ple­ment

cette ivresse poly­pho­nique porte
un nom ou deux que je tai­rai ici

que peut-on oppo­ser à l’effondrement
sinon l’effroi pied tâton­nant cou­ra­geux
devant le che­min incon­nu la piste chaude
le sol trem­blant sur la lave du mer­cure
que peut-on donc y oppo­ser sinon
ce par­cours dou­ble­ment incer­tain
par son biais comme sa visée
en direc­tion de l’Indestructible
regard dans le loin­tain l’ouverture
insur­rec­tion des algues lacry­males
qui dansent quelque part dans
notre œil aveugle de l’intérieur
œil sans pau­pière à laquelle
il manque les cils

par­cours mys­tique bien sûr
haras­se­ment sur des che­mins qui
nous appar­te­nant croit-on
se dérobent sous les pieds les mains
ten­dues vers les morts qu’on a aimés
les vivants qu’on a per­dus déso­lés
expé­rience gnos­tique connais­sance
rhé­nane médi­ter­ra­néenne uni­ver­selle
impal­pable de la vie par la dou­leur
je le disais savoir humain abso­lu
fil d’Ariane tenu envers et contre rien
d’autre que notre soi tout entier conte­nu
dans ce que j’ai tou­jours nom­mé la Source
un grand bas­sin de larmes accu­mu­lées
en soi depuis l’origine larmes conte­nues
sans issues sans sor­ties pos­sibles
com­ment sup­por­ter cette double peine
mais l’intuition la confiance seule
est sal­va­trice elle nous mène alors
avec la main de Béatrice la voix de Virgile
dans la spi­rale de la révé­la­tion conso­lante

l’or brille quelque part sous le
champ de cou­leur de Nasser Assar
allons-y voir allons vers l’aube

avec des pattes de mouches insi­gni­fiantes
des grilles à peine des filets de paroles sur
votre livre autour de votre bouche d’abord close
j’ai ajou­té aux vôtres à vos châ­teaux mes briques
de sables au milieu de la marée mon­tante
de la mer mariée au cha­grin mêlant
sel et larmes que rien n’endigue

là-bas le large dit-on son bruit son silence
l’effroi de ses apnées tro­pi­cales
là-bas en cou­lisses le large inves­tit
la chambre sonore de Neptune
y gronde comme cent mille hommes
ou dix mille tri­tons venus pour frayer
de là où nous sommes en bout
de course sur la plage de nos heures
comme les enfants réduits à des traits
s’éloignant sur la bande de sable
dans le poème d’Yves inti­tu­lé Le nom per­du
ces mélismes inquiètent jusqu’à nos pleurs
qui roulent en nous par cha­riots entiers
cha­riots char­rient nos chairs filan­dreuses
sans que l’issue ne soit bar­rée Michèle
l’issue rêvée aux larmes conte­nues
dans le bas­sin éter­nel de la Source

l’issue le large l’issue le large
se répète-t-on sans fin aban­don­nant
ain­si l’œuvre du che­mi­ne­ment
le che­mi­ne­ment sur la plage infi­nie
de Dunkerque des Landes
de Vendée de l’Érèbe
vers l’issue l’issue c’est le che­min le pas
qui accroche la plante des pieds au sable

et la mer alors c’est le miroir
que fabri­quait notre père à tous
y bai­gner notre bles­sure sai­gnant
dans la Blessure ori­gi­nelle
petit trou au côté du néant
le geste d’y bai­gner seul fra­gile bles­sé
tha­las­so­thé­ra­peu­tique
devient la mer de larmes qui sub­merge

court-cir­cuit cir­cuit cou­pé court
canal lacry­mal sec­tion­né
par le choc indi­cible par la
somme impi­toyable des chocs
addi­tion des peines coupe la langue
che­min tri­ple­ment cou­pé
che­min de la vie des larmes de la poé­sie
triple peine paix péni­ble­ment empê­trée
dans les jalons sans gloire des san­glots
court-cir­cuit demande alors
quel est le plus court che­min
entre deux point entre
nous pous­sière minus­cule et
Dieu point culmi­nant
que dire lais­sé sans voix
sous le joug du silence sot­to voce
les larmes sont faites pour
les cha­grins pas les ruines

canal cou­pé court-
cir­cui­té ne put plus
pleu­rer depuis lors
dit-elle à peine rete­nue
par les cris­taux de sel
en elle par la mer dépo­sée
cri alors rete­nu en arrière
de la bouche du cœur du bas­sin

quelle forme de vie demeure
pour l’humain pri­vé de larmes
ou bien
sur­vit-on vrai­ment à l’excès de cha­grin
ou bien
garde-t-on visage certes
on ne meurt de rien dit-on
la grande ques­tion sans réponse
l’énigme de la dou­leur
sans cesse posée par la poé­sie
la connais­sance jamais acquise
tou­jours recher­chée par les larmes
leurs méandres tra­çant sur nous
la carte le del­ta de notre huma­ni­té

atter­rée d’être née
atter­ré d’être né
atter­rés d’être nés

je connais si bien cette joie folle
de res­sen­tir enfin les larmes
reprendre le che­min des joues
confir­mer notre huma­ni­té
indi­cible béné­dic­tion des larmes
n’est-ce pas je sais la
joie de la quête mys­tique
de la connais­sance par elles

chœur bouche fer­mée
le cri est ini­tial pas le silence
né de cet atter­re­ment
faire d’emblée silence
comme si ça n’était pas impo­sé
se taire pour s’élever
construc­tion ver­ti­cale du
poème ini­tial
ini­tiumou initium
les maîtres lec­teurs du Livre
ne peuvent tran­cher
ver­ti­cale au mot unique
un mot par vers
mot-vers vers-mot
pour­tant l’Unique pur est dédou­blé
car deux fois appa­raît Dieu
en troi­sième place tri­ni­taire
et anté­pénul­tième place tri­ni­taire
dans une par­faite symé­trie
quinze vers d’un mot-vers
deux fois sept vers-mots
dans cha­cun Dieu double face
Christ puni­tif et Christ rédemp­teur
Dieu tout-puis­sant et Dieu fait homme
tel le Christ Pantocrator
du couvent Sainte-Catherine
deux fois sept mots autour
de la connais­sance autour de
l’arme ultime de l’humanité autour des
larmes

poème Hors
dou­leur totale
dou­leur motrice de l’écriture
écri­ture est poé­sie
écri­ture che­min de connais­sance
poé­sie est connais­sance
poème est larme
voix est regard

plus de larmes
sont brû­lées
plus de larmes
sont gelées
dites-vous
iden­ti­que­ment

à l’époque je n’avais pas
de plus vif désir que celui de pleu­rer
joie mariale liqué­fiée
j’entends de pleu­rer dehors
plus à l’intérieur de soi
pour accroître inuti­le­ment
le volume du bas­sin des larmes
dou­leur non cou­lée non dites
autoraug­men­ter le volume
et plus le bas­sin de larmes

poème Soif
vie nue expo­sée sacer
père mère ami lais­sés
dans la laisse de mer
échoués ensemble
trop tôt avant le point
de fuite de la plage éti­rée

sing­ba­rer Rest
quel est-il
une varia­tion Lacrimosa

cher­chant un che­min
à emprun­ter
on y pro­gresse les étapes
du cal­vaire se suc­cèdent
un second chœur bouche fer­mée
un troi­sièmeet cete­ra
à cha­cun à chaque sta­tion
chaque tableau la cou­leur
et la parole ana­mor­pho­sées
la véri­té qui se res­serre
moins loin­taine
ano­nyme et uni­ver­selle
l’anonyme est uni­ver­selle

l’énigme demeure mais
la parole len­te­ment se
libère des amarres
ana­lu­sislan­çaient les capi­taines
dans les ports hel­lènes
la mer devient pra­ti­cable
le large regar­dable
l’œil l’affronte avec l’oreille
la musique fre­donne elle
est née du silence elle
ne s’éteindra pas on ne
meurt de rien voyez-vous
iso­mé­trie poly­pho­nie
mélo­ma­nie sym­pho­nie

le poème ques­tionne
encore et tou­jours
les mêmes énigmes
s’y confond comme on nage
dans la mer sans y avoir pied
le poète ques­tionne
encore et tou­jours
les mêmes bor­bo­rygmes
oui c’est ce qui se pro­duit
le cha­noine devient cha­man
explore les dif­fé­rentes voies
d’accès à la connais­sance
nage entre les dimen­sions
du rêve de la réa­li­té
de la rêva­li­té ose
le voyage spa­tio-tem­po­rel
à l’extérieur de soi

chef des­sai­si de sa baguette
et de son orchestre
oser vrai­ment la musique
lau­rier-rose et lau­rier-rouge
exac­te­ment dit construit
o i é o é o i é ou
fêtes les voyelles comme
fit notre jeune père
fêter la consonne
et déli­vrer la conso­nance
sans sépa­rer l’eau du sel
poète pen­seur et pan­seur
poète alchi­miste et ani­miste

chan­ter chan­ter encore
ce droit
à tous les orchestres
musée musique sont le même
disent encore les Anciens
de Vivaldi à Verdi
de Masaccio à Picasso
en veillant tou­jours
à pas­ser par le silence

une bouche mi-close
avec sa bou­teille bue
un jour renait le prin­temps
de la mort nait la vie
sug­gère cette fois le bon sens
avec sa bou­teille pleine
la bouche en fleur
n’appartenant à per­sonne
rede­vient nôtre et refleu­rit
ano­nyme uni­ver­selle
nour­rie par la terre d’exil
sur notre souche
morte de séche­resse
jusqu’au pro­chain hiver
qu’on pas­se­ra lui aus­si
sans assez de larmes
qu’importe nous
nous retrou­ve­rons au large
por­tés par l’esquif
de nos frêles musiques

 

 

mm

Mathieu Hilfiger

Mathieu Hilfiger, né en 1979 à Strasbourg, crée une œuvre poly­morphe sans dis­cri­mi­na­tion de formes : poèmes en vers et en prose, théâtre, frag­ments, proses, articles, lec­tures, entre­tiens, etc., sou­vent pré­sen­tés dans de nom­breux ouvrages et revues (dont la Revue des Belles-Lettres, OsirisArpaNuncPassage d’encresThaumaPhoenixLe Coq-HéronLes Cahiers du sens et Recours au poème). Il s’intéresse par­ti­cu­liè­re­ment à la ques­tion de l’origine, qui tra­verse toute son œuvre, jusqu’à la pré­pa­ra­tion d’une thèse de doc­to­rat en lit­té­ra­ture.

Il dirige la mai­son d’édition lit­té­raire Le Bateau Fantôme (http://​leba​teau​fan​tome​.com), dont les titres sont conçus et impri­més en France sur des papiers éco­lo­giques d’excellence. Il dirige éga­le­ment les édi­tions Le Ballet Royal : www​.lebal​le​troyal​.com.

Livres parus en 2017 : Fulminations (Henry, poé­sie) et Aux Archives (Édilivre, théâtre).

À paraître en 2018 : Samson sur la col­line (Thot, théâtre) et Braver la nuit (Le Silence qui roule, poé­sie).

Lire son entre­tien sur Recours au Poème

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