Vari­a­tion poé­tique, d’après le recueil  de Michèle Finck 
(Arfuyen, 2017)

 

chair qui fut royale déchue
depuis l’origine sans retour
le mûrisse­ment de la pourriture
en nous n’est pour­tant pas
de notre fait nous qui suivons
las et aveu­gles ne le répétez
pas à nos oreilles intègres
nous qui suiv­ons l’Indestructible
l’étoile supérieure à toutes
enseigne notre frère pragois

chair peut-être pas pourrie
mais mûre y avez-vous pensé
Michèle Finck amie chère
cer­taine­ment que oui diable
chair ou corps plus pudique
comme mûri par les éclats pâles
de la lune qui nous garde notre
étoile à nous la destructible
car même la lune est luisante
même elle émet des rayons
qui tiédis­sent la peau glacée
des cheveux qu’on s’est fait blancs
depuis la prime enfance ô malheur
à la nuque rompue à l’arrachement
du sar­ment iras­ci­ble au nerf vif
du dos cave à l’armoire des reins
de la déchirure aux rets des pieds

de bien faibles consolations
mais qui font tout notre bien
notre plus grand bien
aris­ton anthrôpou khtèma
car ils por­tent avec eux le sort
humain depuis son émergence
la douleur c’est le savoir absolu

là-bas der­rière la fos­se orchestrale
les feux ros­es brû­lent impatients
qu’ils sont de révéler l’aube aimée
dans la gloire imma­ture insouciante
vous en sou­venez-vous pour ma part
il ne me reste en bouche qu’un crissement
de sable de corne évasée par les averses
si courantes en automne hiv­er en Alsace
et même alors je me réjouis­sais de la richesse
des schistes et des micas aux reflets lapis
des feldspaths déli­cats aux éclats lazuli
leur his­toire ances­trale est éblouissante
quelque part oui ça mérite je ne sais ça
mérite con­sid­éra­tion du moins respect

ce onze octo­bre deux mille dix-sept
nous nous sommes écrits avons je crois
pen­sé l’un à l’autre ça se pro­duit entre amis
je vous ai dis que je lisais votre livre je m’excuse
j’ai men­ti lui me lisait votre livre comment
pou­vais-je vous le dire à ce moment c’est lui
qui me lisait oui lu par votre livre qui
ne racon­te pas mon his­toire il ne raconte
rien que le chemin d’une recherche
une cer­taine image de votre chemin
et ce soir les voix tapant de l’intérieur
de mon armoire ô siège antique de l’âme
le souf­fle tapait désir­ait sor­tir mais pas
demain non ce soir même alors j’ai
ouvert ses deux bat­tants bouche ouverte
mon souf­fle a com­mencé à sortir
et c’était naturel et bien con­solant déjà
pour celui qui est aux pris­es avec le temps
ses rudi­ments de frustration
et ce texte est né ain­si en écho au vôtre
pousse mod­este au pied de votre arbre
poussée grotesque du print­emps en plein
automne on se rap­pellera cette lumière

lu par votre livre j’y oppo­sais au livre
Con­nais­sance par les larmes c’est le
nom de ce livre qui est vôtre devenu mien
par la magie de la lec­ture de l’amitié
et du sel venu de l’Indestructible et déposé
fardeau de la lune dans le bac d’eau glacée
sur notre langue en gage de survie
l’empathie la sen­si­bil­ité le cri humain le cri tu
lu par lui donc je lui ai opposé des notes
directe­ment écrites au cray­on sur lui
le livre papi­er pas le livre image ou le Livre
oui borner les vers et les phrases
déjà bornés par les pages les marges
et les syn­tax­es pesées et déposées
par vous dans ce lieu étroit des feuilles
comme présents lunaires au tem­ple vide
mais c’est ain­si que je suis rentré
en lui que le vôtre est devenu mien
à mon hum­ble mesure de scribe nubile

il est une lumière blême reflet opaque
de l’océan qui jadis fut indigo
jail­lie des abysses jusqu’aux maisons
de petits vil­lages méditerranéens
elle les encadre comme des peintures
d’un bras de bronze d’un œil émeraude
fait de leur blancheur lumineuse
un appel alar­mant à la déchirure
plus bas bien plus bas sur les récifs
par­mi le bouil­lon tour­men­té des algues
le bris ter­ri­ble des brisants aiguisés
appel dou­ble­ment alar­mant fascinant
il n’intime guère il chante comme sirènes
à l’oreille un chant doux comme le miel
ten­dre comme une brise apaisée
par­ti­tion rad­i­cale d’une con­so­la­tion impossible

que peut-on oppos­er à ce cri
alors que nous sommes nus démunis
et qu’il n’est que l’écho d’un chœur dense épais
comme la rangée des vagues du large
chevauchant jusqu’à nous misérables
que peut-on oppos­er à l’écho de l’écho à
l’épiphénomène de l’eau à l’épi fait noumène
les maisons blanch­es sont devenues
par lui seul des chau­drons vif-argent
implaca­bles des agents de la rage animale
la nature s’est faite paysage comme encadrée
dans un bord duplice une toile tendue
les couleurs sur­vivent mal dans le pays
devenu mono­chrome elles ne sont plus
que les soubre­sauts les résidus d’un monde
vaporeux lisse comme une soie lis­i­ble comme
la lisse lavande des envi­rons de Grignan
où l’air l’eau la pierre se mêlent en même vapeur

dans un tel pays de plomb les beautés
ne sont pas plus rares mais plus brutales
les rouges suin­tent des angles des pierres
d’aigres verts per­lent des chemins poussiéreux
quant aux jaunes ils brû­lent les commissures
gouttes acides presque transparentes
du moins c’est l’impression qui nous saisit
lorsque tout s’effondre alors que tout continue
et au même rythme sans nous tout simplement

cette ivresse poly­phonique porte
un nom ou deux que je tairai ici

que peut-on oppos­er à l’effondrement
sinon l’effroi pied tâton­nant courageux
devant le chemin incon­nu la piste chaude
le sol trem­blant sur la lave du mercure
que peut-on donc y oppos­er sinon
ce par­cours dou­ble­ment incertain
par son biais comme sa visée
en direc­tion de l’Indestructible
regard dans le loin­tain l’ouverture
insur­rec­tion des algues lacrymales
qui dansent quelque part dans
notre œil aveu­gle de l’intérieur
œil sans paupière à laquelle
il manque les cils

par­cours mys­tique bien sûr
harasse­ment sur des chemins qui
nous appar­tenant croit-on
se dérobent sous les pieds les mains
ten­dues vers les morts qu’on a aimés
les vivants qu’on a per­dus désolés
expéri­ence gnos­tique connaissance
rhé­nane méditer­ranéenne universelle
impal­pa­ble de la vie par la douleur
je le dis­ais savoir humain absolu
fil d’Ariane tenu envers et con­tre rien
d’autre que notre soi tout entier contenu
dans ce que j’ai tou­jours nom­mé la Source
un grand bassin de larmes accumulées
en soi depuis l’origine larmes contenues
sans issues sans sor­ties possibles
com­ment sup­port­er cette dou­ble peine
mais l’intuition la con­fi­ance seule
est sal­va­trice elle nous mène alors
avec la main de Béa­trice la voix de Virgile
dans la spi­rale de la révéla­tion consolante

l’or brille quelque part sous le
champ de couleur de Nass­er Assar
allons‑y voir allons vers l’aube

avec des pattes de mouch­es insignifiantes
des grilles à peine des filets de paroles sur
votre livre autour de votre bouche d’abord close
j’ai ajouté aux vôtres à vos châteaux mes briques
de sables au milieu de la marée montante
de la mer mar­iée au cha­grin mêlant
sel et larmes que rien n’endigue

là-bas le large dit-on son bruit son silence
l’effroi de ses apnées tropicales
là-bas en couliss­es le large investit
la cham­bre sonore de Neptune
y gronde comme cent mille hommes
ou dix mille tri­tons venus pour frayer
de là où nous sommes en bout
de course sur la plage de nos heures
comme les enfants réduits à des traits
s’éloignant sur la bande de sable
dans le poème d’Yves inti­t­ulé Le nom perdu
ces mélismes inquiè­tent jusqu’à nos pleurs
qui roulent en nous par char­i­ots entiers
char­i­ots char­ri­ent nos chairs filandreuses
sans que l’issue ne soit bar­rée Michèle
l’issue rêvée aux larmes contenues
dans le bassin éter­nel de la Source

l’issue le large l’issue le large
se répète-t-on sans fin abandonnant
ain­si l’œuvre du cheminement
le chem­ine­ment sur la plage infinie
de Dunkerque des Landes
de Vendée de l’Érèbe
vers l’issue l’issue c’est le chemin le pas
qui accroche la plante des pieds au sable

et la mer alors c’est le miroir
que fab­ri­quait notre père à tous
y baign­er notre blessure saignant
dans la Blessure originelle
petit trou au côté du néant
le geste d’y baign­er seul frag­ile blessé
thalassothérapeutique
devient la mer de larmes qui submerge

court-cir­cuit cir­cuit coupé court
canal lacry­mal sectionné
par le choc indi­ci­ble par la
somme impi­toy­able des chocs
addi­tion des peines coupe la langue
chemin triple­ment coupé
chemin de la vie des larmes de la poésie
triple peine paix pénible­ment empêtrée
dans les jalons sans gloire des sanglots
court-cir­cuit demande alors
quel est le plus court chemin
entre deux point entre
nous pous­sière minus­cule et
Dieu point culminant
que dire lais­sé sans voix
sous le joug du silence sot­to voce
les larmes sont faites pour
les cha­grins pas les ruines

canal coupé court-
cir­cuité ne put plus
pleur­er depuis lors
dit-elle à peine retenue
par les cristaux de sel
en elle par la mer déposée
cri alors retenu en arrière
de la bouche du cœur du bassin

quelle forme de vie demeure
pour l’humain privé de larmes
ou bien
survit-on vrai­ment à l’excès de chagrin
ou bien
garde-t-on vis­age certes
on ne meurt de rien dit-on
la grande ques­tion sans réponse
l’énigme de la douleur
sans cesse posée par la poésie
la con­nais­sance jamais acquise
tou­jours recher­chée par les larmes
leurs méan­dres traçant sur nous
la carte le delta de notre humanité

atter­rée d’être née
atter­ré d’être né
atter­rés d’être nés

je con­nais si bien cette joie folle
de ressen­tir enfin les larmes
repren­dre le chemin des joues
con­firmer notre humanité
indi­ci­ble béné­dic­tion des larmes
n’est-ce pas je sais la
joie de la quête mystique
de la con­nais­sance par elles

chœur bouche fermée
le cri est ini­tial pas le silence
né de cet atterrement
faire d’emblée silence
comme si ça n’était pas imposé
se taire pour s’élever
con­struc­tion ver­ti­cale du
poème initial
ini­tiumou initium
les maîtres lecteurs du Livre
ne peu­vent trancher
ver­ti­cale au mot unique
un mot par vers
mot-vers vers-mot
pour­tant l’Unique pur est dédoublé
car deux fois appa­raît Dieu
en troisième place trinitaire
et antépénul­tième place trinitaire
dans une par­faite symétrie
quinze vers d’un mot-vers
deux fois sept vers-mots
dans cha­cun Dieu dou­ble face
Christ puni­tif et Christ rédempteur
Dieu tout-puis­sant et Dieu fait homme
tel le Christ Pantocrator
du cou­vent Sainte-Catherine
deux fois sept mots autour
de la con­nais­sance autour de
l’arme ultime de l’humanité autour des
larmes

poème Hors
douleur totale
douleur motrice de l’écriture
écri­t­ure est poésie
écri­t­ure chemin de connaissance
poésie est connaissance
poème est larme
voix est regard

plus de larmes
sont brûlées
plus de larmes
sont gelées
dites-vous
identiquement

à l’époque je n’avais pas
de plus vif désir que celui de pleurer
joie mar­i­ale liquéfiée
j’entends de pleur­er dehors
plus à l’intérieur de soi
pour accroître inutilement
le vol­ume du bassin des larmes
douleur non coulée non dites
autoraug­menter le volume
et plus le bassin de larmes

poème Soif
vie nue exposée sac­er
père mère ami laissés
dans la laisse de mer
échoués ensemble
trop tôt avant le point
de fuite de la plage étirée

singbar­er Rest
quel est-il
une vari­a­tion Lac­rimosa

cher­chant un chemin
à emprunter
on y pro­gresse les étapes
du cal­vaire se succèdent
un sec­ond chœur bouche fermée
un troisièmeet cetera
à cha­cun à chaque station
chaque tableau la couleur
et la parole anamorphosées
la vérité qui se resserre
moins lointaine
anonyme et universelle
l’anonyme est universelle

l’énigme demeure mais
la parole lente­ment se
libère des amarres
analu­sislançaient les capitaines
dans les ports hellènes
la mer devient praticable
le large regardable
l’œil l’affronte avec l’oreille
la musique fre­donne elle
est née du silence elle
ne s’éteindra pas on ne
meurt de rien voyez-vous
isométrie polyphonie
mélo­manie symphonie

le poème questionne
encore et toujours
les mêmes énigmes
s’y con­fond comme on nage
dans la mer sans y avoir pied
le poète questionne
encore et toujours
les mêmes borborygmes
oui c’est ce qui se produit
le chanoine devient chaman
explore les dif­férentes voies
d’accès à la connaissance
nage entre les dimensions
du rêve de la réalité
de la rêval­ité ose
le voy­age spatio-temporel
à l’extérieur de soi

chef des­saisi de sa baguette
et de son orchestre
oser vrai­ment la musique
lau­ri­er-rose et laurier-rouge
exacte­ment dit construit
o i é o é o i é ou
fêtes les voyelles comme
fit notre jeune père
fêter la consonne
et délivr­er la consonance
sans sépar­er l’eau du sel
poète penseur et panseur
poète alchimiste et animiste

chanter chanter encore
ce droit
à tous les orchestres
musée musique sont le même
dis­ent encore les Anciens
de Vival­di à Verdi
de Masac­cio à Picasso
en veil­lant toujours
à pass­er par le silence

une bouche mi-close
avec sa bouteille bue
un jour renait le printemps
de la mort nait la vie
sug­gère cette fois le bon sens
avec sa bouteille pleine
la bouche en fleur
n’appartenant à personne
rede­vient nôtre et refleurit
anonyme universelle
nour­rie par la terre d’exil
sur notre souche
morte de sécheresse
jusqu’au prochain hiver
qu’on passera lui aussi
sans assez de larmes
qu’importe nous
nous retrou­verons au large
portés par l’esquif
de nos frêles musiques

 

 

mm

Mathieu Hilfiger

Math­ieu Hil­figer, né en 1979 à Stras­bourg, crée une œuvre poly­mor­phe sans dis­crim­i­na­tion de formes : poèmes en vers et en prose, théâtre, frag­ments, pros­es, arti­cles, lec­tures, entre­tiens, etc., sou­vent présen­tés dans de nom­breux ouvrages et revues (dont la Revue des Belles-Let­tres, OsirisArpaNuncPas­sage d’encresThau­maPhoenixLe Coq-HéronLes Cahiers du sens et Recours au poème). Il s’intéresse par­ti­c­ulière­ment à la ques­tion de l’origine, qui tra­verse toute son œuvre, jusqu’à la pré­pa­ra­tion d’une thèse de doc­tor­at en littérature.

Il dirige la mai­son d’édition lit­téraire Le Bateau Fan­tôme (http://lebateaufantome.com), dont les titres sont conçus et imprimés en France sur des papiers écologiques d’excellence. Il dirige égale­ment les édi­tions Le Bal­let Roy­al : www.leballetroyal.com.

Livres parus en 2017 : Ful­mi­na­tions (Hen­ry, poésie) et Aux Archives (Édilivre, théâtre).

À paraître en 2018 : Sam­son sur la colline (Thot, théâtre) et Braver la nuit (Le Silence qui roule, poésie).

Lire son entre­tien sur Recours au Poème

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