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Isabelle Levesque, Le Fil de givre

Par |2019-05-04T20:27:42+02:00 4 mai 2019|Catégories : Critiques, Isabelle Lévesque|

Le Fil de givre d’Isabelle Lévesque : une lec­ture

En 2017, Isabelle Lévesque nous offrait Voltige ! (L’Herbe qui tremble), un chant d’amour ou une danse amou­reuse, qui nous avait entraî­nés dans une folle ronde : tan­tôt tour­mente, tan­tôt trans­cen­dante, sa force cen­tri­fuge tou­jours nous décentre, active le moteur dési­rant au cœur de notre vie, qui ne demande que cela : tour­ner et sor­tir d’elle-même, enthou­siaste. 

Ce drôle de mou­ve­ment fou de l’amour dérai­sonne, lève l’ancre de la rai­son qui nous arrai­son­nait, abo­lit les mesures de contrôle qui s’amoncellent entre nous et le monde. Quelque chose d’essentiel, de vivant, de vibrant, d’unique, peut-être, semble appro­ché. Paradoxalement, le mou­ve­ment cen­tri­fuge de la danse amou­reuse pro­duit un effet cen­tri­pète : notre per­sonne se remet à creu­ser son propre sillon, gagne en concen­tra­tion, s’individualise.

À tra­vers une parole sen­sible ten­due entre échos d’expériences intimes et sens à por­tée uni­ver­selle, Isabelle Lévesque a plei­ne­ment joué son rôle de poé­tesse. Les deux extré­mi­tés du fil poé­tique ont leur rôle à jouer, même si c’est d’abord l’extrémité indi­vi­duelle que tire l’auteure.

 

Isabelle Lévesque, Le Fil de givre, avec des
pein­tures de Marie Alloy, Al Manar, 2018

 

Dans les poèmes en vers et en prose de son recueil Le fil de givre, accom­pa­gné de belles pein­tures de Marie Alloy, qui a paru au prin­temps 2018, c’est le même fil que tire Isabelle Lévesque. Malgré les ver­tiges don­nés par des expé­riences sou­vent impos­sibles à ras­sem­bler en un tout cohé­rent, il faut oser sau­ter le pas, pour que la danse de la vie regagne de l’élan, que soit entraî­née dans un mou­ve­ment notre vie toute entière, sans que soit aban­don­née der­rière elle l’une de ses par­ties. « Le saut devient danse », lisons-nous à la pre­mière page du livre.

 

*

Ces poèmes, qui, de prime abord, peuvent paraître abs­traits, ne le sont pas, ils détiennent seule­ment une part de mys­tère, que l’écrivain par­tage avec le lec­teur, et ne ren­voient qu’à des expé­riences vécues, men­tales ou phy­siques. De sorte qu’ils savent comme par eux-mêmes – mais en fait, par l’art poé­tique – se frayer un che­min liquide dans la masse cal­caire (Isabelle vit auprès du Plateau du Vexin), com­pacte et ances­trale, des sou­ve­nirs. Cependant, là-bas une com­pli­ci­té intime lie l’eau et le cal­caire, le liquide et le miné­ral, une com­pli­ci­té toute faite de temps, dans sa moda­li­té de durée à l’échelle géo­lo­gique, autre­ment dit de patience.

Le Fil de givre, pein­ture de Marie Alloy.

Le livre com­mence ain­si : 

 

Au ren­dez-vous de pierre.
Escalier droit, marches larges. Jour au pied de la falaise. […]. Le saut devient danse.
 […] J’entends les mots que tu hisses et les nuages rejoints se font tor­rents. (p. 9)

 

Par ces che­mins sinueux que l’auteure leur assigne de son mieux, les sou­ve­nirs trouvent par­fois une issue à la sur­face de la conscience, révé­lant ain­si une part de leur secret. Pour l’heure, l’élément miné­ral domine, les che­mins « cou­verts de lierre » (ibid.) sont périlleux, et dans ce même poème, la « pierre » en exci­pit fait écho à celle en inci­pit :

 

Désormais vigne se cueille.
Je te retrou­ve­rai tout à l’heure ou jamais, le ciel est une for­te­resse de pierre. 

 

 

La même « pierre » scelle encore le pas­sage vers les hau­teurs de la conscience, gra­vis par « degrés » (ibid.). « Désormais » et « ou jamais » : deux ensembles de trois syl­labes, mis en relief par l’auteure grâce à l’italique, riment ensemble, défiant réci­pro­que­ment, mais sans encore pou­voir la dépas­ser, leur appa­rente contra­dic­tion tem­po­relle, celle de l’avenir qu’ouvre le pré­sent (ce que signi­fie « désor­mais ») et celle du pré­sent à l’avenir fer­mé (ce que signi­fie « jamais »). Quant au « mais », il rature chaque mot de l’intérieur, conspire pour leur récon­ci­lia­tion.

 

*

« Pas le vide. Nuit claire » (ibid.). Les jalons sont déjà pré­sents, il suf­fi­ra d’ouvrir les yeux, et de faire confiance au temps, qui fini­ra bien par nous éle­ver, « ronde ascen­sion » (p. 57), et ouvrir la « for­te­resse du ciel » (ibid.). La nuit est claire, n’est jamais abso­lue. « Peindre, écrire, renouer les fibres déliées » (p. 20).

Pour l’heure, le lien fra­gile doit encore être tis­sé, ou retrou­vé – retis­sé –, si bien qu’il y manque le « l » final : « Fi du jour ! » (p. 10). Ce « l » qui tombe, par exemple, n’est pas une réduc­tion posi­tive, mais une perte, dans le pro­cès de res­ti­tu­tion du sens. « Un son se perd, le sort, pire vic­toire en voyelle. » (p. 12). Comment ras­sem­bler le sens sans les phrases, les phrases sans les mots, les mots sans les lettres, quand ces der­nières, bien « loin » (ibid.) de tout accord de paix, sont en lutte, peuvent s’annuler l’une l’autre, sur­tout les vin­di­ca­tives voyelles, dont la sono­ri­té natu­relle prime les trop sourdes consonnes, dis­crètes par nature, et dépen­dantes de leurs sœurs. « Les consonnes assour­dies tré­buchent » (ibid.). « La voyelle, accen­tuée, vigi­lante, écarte le car­re­four des consonnes. » (p. 32).

*

Le Fil de givre, pein­ture de Marie Alloy.

« Fi du jour ! ». De même que les ténèbres noc­turnes ont d’emblée été rela­ti­vi­sées, le jour, aus­si accueillant soit-il, doit être repous­sé, pour lais­ser place au tra­vail de la matière des sou­ve­nirs – du pré­sent immé­dia­te­ment trans­mu­té en sou­ve­nir. Cette matière est nuan­cée comme l’est la lumière dans la vie, faite de jour et de nuit : c’est une « ombre » (p. 10). Ainsi, un tra­vail ardu aux tré­fonds de la langue sera néces­saire, à tra­vers un double biais :

D’abord, un biais pho­to­gra­phique, c’est-à-dire la révé­la­tion des dégra­dés du noir au blanc :

 

Temps ferment, noc­turne inver­sé,
ponc­tua­tion de l’ombre
tour­nant pleine-lumière  (ibid.).

 

L’espoir tient pré­ci­sé­ment dans la pré­ca­ri­té de la lumière, et non dans le plein feu du soleil. Vacillante dans la nuit, la flamme demeure vaillante.

Ensuite, un biais de gra­vure, la langue creu­sant la matière des mots pour lui don­ner, outre la cou­leur, un aspect pro­pice à l’expression recher­chée : « Nous ne gra­ve­rons aucun signe pour durer » (p. 63), et :

 

Phrase et le verbe échap­pé rejoint. 
Rien ne finit qu’il faille creu­ser un sillon, ces lignes où des signes attisent.
Trace. Vestige. Les mots solides  […] (p. 54)

 

 

*

Que se joue-t-il dans les ten­sions entre ces extrêmes – non, ces pôles –, nuit et jour, voyelles et consonnes, pas­sé et futur, etc. ? C’est jus­te­ment cette ten­sion qui met en mou­ve­ment, ou per­met de le retrou­ver ; qui, relan­çant ce mou­ve­ment, par suite entraîne posi­ti­ve­ment chaque pôle dans une « danse », afin que leur pola­ri­té ne consti­tue pas une simple oppo­si­tion néga­tive ; enfin, qui per­met, à par­tir de ce dyna­misme, qu’un ave­nir puisse encore adve­nir. 

Ainsi, tan­tôt il s’agit de « flé­trir le soir » (p. 16), tan­tôt de « défrois­ser le jour » (p. 18). Le jour est pro­pice pour flé­trir le soir, le soir est pro­pice à défrois­ser le jour. La nuit n’est pas néga­tive, et ne doit pas étouf­fer le jour. Chacun doit trou­ver sa place vis-à-vis de l’autre, qui doit suivre, comme un cycle, comme une ronde – comme une danse.

 

*

 

Le Fil de givre, pein­ture de Marie Alloy.

La poé­tesse ne désire pas cris­tal­li­ser le fil, à scel­ler le givre en glace immuable, d’une soli­di­té confor­table, peut-être. Elle cherche à pui­ser la force néces­saire à son poème dans la lec­ture qu’elle fait du givre, son regard glis­sant le long de sa sinueuse écri­ture pri­mi­tive, son œil fai­sant du fil de givre un fil de lec­ture, com­pré­hen­sible, déchif­frable, poten­tiel­le­ment trans­mis­sible et par­ta­geable.

 

Où la parole pre­mière ?
Flocon magné­tique.  (p. 53)

 

Le fil de givre tiré, fait fil de lec­ture, a natu­rel­le­ment pour voca­tion d’être par­ta­gé : de don­ner un livre, comme le pré­sent recueil, bien sûr, mais préa­la­ble­ment, d’être conçu ensemble. Ainsi, la poé­tesse n’est pas seule dans ce tra­vail. Du moins désire-t-elle le croire, se savoir vrai­ment épau­lée, che­mi­nant main dans la main dans une direc­tion com­mune. Mais le plus sou­vent, la col­la­bo­ra­tion prendre la forme d’un corps à corps avec l’homme aimé. Solitaire corps à corps (cos­mique) autour du duel corps à corps (amou­reux). Le corps à corps épuise corps et âme.

 

Tu es en fleur
ou
presque
déjà

– tu es par­tout  (p. 12)

 

Dans les 9 courts vers du poème sui­vant (p. 13), nous comp­tons 4 « tu » et un seul « nous » final. Effectivement, la pré­sence sen­suelle de l’être aimé enva­hit tout, per­turbe davan­tage l’ouvrage (poé­tique et mémo­riel) qu’il ne le favo­rise. Ainsi les écri­vains sont-ils accom­pa­gnés, le plus sou­vent, eux qui se consacrent à un tra­vail très soli­taire.

Néanmoins, c’est le propre de l’amour de subli­mer le temps en inten­si­fiant l’expérience, quitte à se croire capable de « rete­nir le monde » ou d’ « attra­per le soir. Rien n’est moins sûr. » (p. 14, là encore, l’auteure sou­ligne). « Tu cou­rais contre le temps », lisons-nous p. 18. La « lutte contre le temps » ne peut durer qu’un temps.

« Rien n’est moins sûr. » Après cette pré­coce prise de conscience, le nuage de « tu » se mue en un nuage de « il » (5 occur­rences dans les 9 petits vers du poème sui­vant, p. 15), un pro­nom déjà plus dis­tant, ou plus lucide. 

Le pou­voir de l’amour devient ain­si une force ambi­guë, contre laquelle la poé­tesse va devoir lut­ter, et déter­mi­ner si elle peut com­po­ser avec lui. Lutter pour le temps, res­tau­rer sa place dans la vie. Ce fai­sant, com­ment ne pas lut­ter contre l’amour ? Question dou­lou­reuse et déli­cate, qui est peut-être au cœur du livre.

 

*

 

Comment retis­ser l’assise du temps pour refaire le monde, lorsque nous l’avons « défait » (p. 18), et que l’amour conti­nue d’entretenir le désir, et réci­pro­que­ment ? « Ce que nous fûmes résonne » (p. 19). Dans la rela­tion amou­reuse, si rapi­de­ment blesse la nos­tal­gie !

Désir omni­pré­sent, poly­morphe, puisqu’il est semé par l’être aimé, lui-même « par­tout » (p. 12, déjà cité). Forme ignée, aérienne, gazeuse, ou aqua­tique, comme dans le poème de la page 20, tein­té de mélan­co­lie.

 

Les points écar­tés
à la sur­face changent l’écume en sel. 

 

Comme en che­min retour vers son ori­gine, l’éros perd de sa fer­ti­li­té, et du sel naît une écume sans Aphrodite. Plus tard, il sera à nou­veau asso­cié à l’élément miné­ral :

 

Marche dans l’eau claire,
contre la pierre. Le sel (jadis : relief du ciel).  (p. 53)

 

Mais l’élément aqua­tique est des plus mobiles (« L’eau des méta­mor­phoses », écrit l’auteure, p. 52), car il sait se mêler aux autres :

 

Pour qu’une humide escale prenne terre
et féconde.  (ibid.)

 

L’omniprésence de l’être aimé trans­forme la contem­pla­tion avec la matière mémo­rielle en confron­ta­tion avec lui et ses mul­tiples traces, par les­quelles pro­pre­ment il s’inscrit par­tout, et per­siste long­temps, sans que l’amante ne par­vienne véri­ta­ble­ment à déci­der si elle désire ou non cette per­tur­ba­tion, puisque cette der­nière est inhé­rente à la rela­tion amou­reuse. Les choses résonnent de sa pré­sence, même s’il est absent.

 

Tu es pas­sé, le bord-fos­sé dis­court et
falaise, moi­tié craie, silex en apar­té. La voix,
l’inaudible cou­ché au pied du vaillant.  (p. 21)

 

Là encore, le temps, réa­li­sant la com­pli­ci­té entre les élé­ments, sera un puis­sant via­tique. Car l’aquatique et la ter­restre donnent le miné­ral : celui des falaises cal­caire (cette eau soli­di­fiée, un peu friable) auprès des­quelles vit l’auteure.

 

L’eau prise en sor­ti­lège.
L’érosion n’a rien sui­vi
du mari­time attrait d’un mas­sif poli. (p. 53)

 

*

 

Écrire, si c’est pour relan­cer le mou­ve­ment entraî­nant de la vie pour récon­ci­lier ses aspects, passe désor­mais par la lutte. Oui, la danse s’est faite lutte.

« J’oublie, je cogne. » (ibid.). Il faut oublier pour mieux écrire, mais il est impos­sible d’oublier lorsque l’autre vous rap­pelle sans cesse à son sou­ve­nir, contra­riant et favo­ri­sant en même temps la volon­té poé­tique. « Portant haut les mots, tu lisais les poèmes. Tu secouais mes ombres » (ibid.). Si bien que l’amante entend « un mot cogne pour conju­rer l’oubli ».

Or, écrire de la poé­sie n’est pos­sible qu’à par­tir d’une dila­ta­tion silen­cieuse des sens, ouverts sur le monde et ses mani­fes­ta­tions. La poé­tesse se retrouve ain­si à com­battre sur tous les fronts, entre voix et silence, acti­vi­té et pas­si­vi­té : pré­ser­vant sa capa­ci­té contem­pla­tive (les poèmes sont mar­qués, par exemple, par de nom­breux mar­queurs sai­son­niers, jusqu’à l’hiver, et au-delà – p. 25), médi­tant sur le rôle de sa rela­tion amou­reuse, débus­quant les ombres pour mieux les accueillir en son sein (p. 23). Autant d’aspects qu’elle com­po­se­ra en un bou­quet sub­til – « fleur » du sexe mas­cu­lin (p. 12), « coque­li­cots » fétiches fol­le­ment cueillis (p. 18 et p. 34), « jacinthe » et « jon­quille » annon­çant le prin­temps (p. 25), « lys imma­cu­lé » enlu­mi­nant le recueil de poé­sie –, avant que ne prenne le pas, jusqu’à la fin du livre, un her­bier plus pri­mi­tif, com­po­sé de simples – « feuilles », « herbes », « lierre ».

 

*

 

L’auteure « cogne » pour oublier, afin d’écrire. À l’approche de la fin de l’hiver, c’est-à-dire à l’approche d’un nou­veau cycle vital, pour espé­rer elle aus­si par­ti­ci­per au nou­veau prin­temps qui doit venir, elle doit 

 

Battre le vent
Frapper fort » (p. 25),
jusqu’à tran­cher l’hiver.

Pour que le soir ne soit pas
la fin. (p. 48).

 

Mais alors, c’est elle qui « saigne, flanc tou­ché » (ibid.). Dans le dan­ger de l’extinction, la pos­si­bi­li­té d’être non seule­ment tra­quée mais chas­sée, l’idée du « fil de givre » (p. 39), aus­si pré­caire paraisse-t-elle, ne peut pas encore émer­ger. Dans ce poème, la méta­phore cyné­gé­tique pour évo­quer la rela­tion amou­reuse prend tout son sens. « J’écris je saigne ici, flanc tou­ché, le chas­seur et sa proie. » (p. 25).

Nous com­pre­nons aus­si que deux amours s’opposent, cherchent à coha­bi­ter : celui de l’homme et celui de l’écriture (d’où naî­tra l’idée de co-écri­ture).

Le prin­temps renaît, comme doit reve­nir l’écriture.

 

Elle écrit. C’est sa vie[…] Ce qui cesse com­mence.  (p. 62)

 

Ce mou­ve­ment cyclique posi­tif s’oppose au cycle néga­tif de l’éternel retour, pas celui de Nietzsche, celui des men­songes. Celui-ci, par exemple :

 

 […] au risque du songe, nous écri­vons
l’histoire qui n’a pas com­men­cé. Éternel aveu fos­soyé par le pas­sé. » (p. 60)

 

Il appa­raît alors que le recueil retrace à sa manière, comme une his­toire, la dia­lec­tique de l’élaboration poé­tique, faite de moments néga­tifs et de dépas­se­ments suc­ces­sifs. La proie seule n’est jamais chan­tée, elle l’est avec le pré­da­teur. L’hiver n’est pas vain­queur, sans la tié­deur future du prin­temps. Etc. Et réci­pro­que­ment. Dans un poème, « je saigne », le vent bat­tu et la « flamme » de l’ « ici » (p. 25) donnent dans un autre en écho le « tu saignes », le « Il bat » et le « nous brû­lons » (p. 40).

 

*

 

Après cette acmé des poèmes des pages 24 et 25, un pas est fran­chi, la vio­lence retombe.

 

Pas de taille
à regar­der venir
le pire. 
 (p. 26)

 

Les amants ont « trop filé le noir » (p. 28), il faut se confier à « la graine pro­mise » (p. 27) de l’espoir d’un prin­temps. La nuit embras­sée au début du recueil, du moins hono­rée (p. 14), cède du ter­rain au jour, au sup­po­sé « Matin clair, dis-tu » (p. 30). « Braise effraie. Rompt la nuit. » (ibid.).

C’est dans ce contexte plus favo­rable, mais avec la bles­sure au flanc, que doit se recom­po­ser, à nou­veau frais, le tis­sage de la langue poé­tique, sa laine nua­geuse.

Pour l’heure, « Rien de plus indi­cible que le mot sans lettre en gorge. » (p. 25). C’est que la dou­leur est un savoir, fait de « silence », ce pré­cieux « secours » (p. 30). Mutique, « Sans ques­tion » le poète reçoit « Réponse » (ibid.).

Ainsi, l’aventure se pour­suit depuis le « Silence plus grand que l’ombre » (p. 36), depuis une sorte de tabu­la rasa du lan­gage. Silence, puis « mur­mures » (ibid.). Tout est à recom­po­ser, il s’agit de « relire notre his­toire » (p. 32). Mais rien n’est à créer, car tout est déjà pré­sent, sous les cendres ou la neige : il ne s’agit pas tant de créer que de ramas­ser et ras­sem­bler auprès de soi.

La poé­tesse reprend d’abord la conju­gai­son et ses groupes (verbes des trois groupes, verbes réflé­chis et irré­flé­chis) :

 

Les mur­mures épellent les verbes par groupes :

se blot­tir arri­ver joindre

 

Puis elle ras­semble autour d’elle les lettres, « voyelle » et « consonnes », pour sus­ci­ter la renais­sance du « son » (ibid.), le son arti­cu­lé né de leur alliance.

Sur cette base fra­gile, dans le lexique du lien qui est au cœur du recueil, il est pos­sible d’envisager encore l’être ensemble, le « nous », et son homo­nyme à l’impératif, « Noue » (p. 33), qui est aus­si son qua­si syno­nyme.

 

Nous sommes,
loin d’une appa­rence trom­peuse,
noués à l’herbe.  (p. 37)

 

*

 

Avec cette laine car­dée, cette rela­tion rafraî­chie du lan­gage, le mys­tère de la réa­li­té sen­sible, « indé­chif­frable » (p. 38), revient enva­hir la poé­tesse. Elle l’avait effrayé avec ses frasques, trop loin de lui, « Comme et si loin. » (p. 24). C’est par lui seul que peut se nouer le fil de givre, car il se mani­feste sous la forme d’un « pay­sage nu confon­du [qui] brusque notre mémoire. » (p. 38) : un poète n’est relié avec lui-même que lorsqu’il est relié au mys­tère de l’être.

La rela­tion amou­reuse, quant à elle, peut à nou­veau s’écrire, rede­ve­nir l’apparence d’une écri­ture, une his­toire com­mune, avec son lan­gage propre, mutique lui aus­si. « Je t’embrasse. » (p. 39). Le « Fil de givre » serait-il cet invi­sible dans la rela­tion, qui relie, la Relation même, impal­pable, qui entoure (ibid.) ? L’amour dit avoir retrou­vé son vrai mys­tère.

 

*

 

Pourtant, un nou­veau moment néga­tif sur­vient par sur­prise. Le retour de la force amou­reuse se fait à nou­veau au détri­ment des condi­tions du tra­vail poé­tique : « j’ai per­du le fil. » (p. 40).

Et le jeu reprend entre l’amour de l’homme et celui de l’écriture, un jeu dou­lou­reux, labo­rieux, beau, presque jamais simple, puisque en même temps l’autre, qui aime le poème (qui aime l’amante au tra­vers de ses poèmes ?) lui aus­si (« lisait les poèmes », p. 22), peut encou­ra­ger à écrire :

 

Tu veux. Des poèmes.
Je m’attelle. Tu sou­ris. Alorspos­sible. (p. 31)

 

*

 

Les termes de la récon­ci­lia­tion doivent à nou­veau être posés. Comment appro­cher une « guerre vain­cue » (p. 47), quand « les armes ces­se­ront leur fra­cas » (p. 49) ? À ce stade, la solu­tion semble se situer dans l’invention d’une forme de co-écri­ture. Celle-ci exis­tait déjà, mais sous le mode plus dis­ten­du, moins construit, voire ambi­va­lent, de l’incitation à écrire. Une écri­ture à deux mains serait pos­sible, comme nous par­lons de « pia­no à quatre mains ».

 

Nous écri­rons
la for­tune faite du songe.[…] Tu cares­se­ras le pro­jet, corps
ves­tige, nous serons sin­gu­liers.  (p. 46)

 

Et plus loin :

 

Et nous ferons poèmes par bribes  (p. 48)

 

Écriture volu­mi­neuse, patiente, douce, déjà plus pic­tu­rale, car elle a le goût des cou­leurs, au-delà des nuances du gris, que l’on pose par touches suc­ces­sives, à com­men­cer par le « bleu », cou­sin du noir d’encre :

 

Nous pose­rons le bleu, ses gouttes vives
éton­ne­ront la braise  (ibid.)

 

Écriture où cha­cun doit trou­ver, avec et grâce à la tolé­rance de l’autre, sa pleine place. Situation presque impos­sible, sou­mise à la vive menace d’être « l’indistinct » (p. 50), une menace que lance l’être aimé aux pires moments, ou créant ces moments les pires, comme une malé­dic­tion, reve­nant « sans fin » (ibid.).

« Le bleu » juste posé dis­pa­raît alors (« – Où est ce bleu, nuance du soir […] ? », p. 51). Par amour, la poé­tesse ne cesse de ten­ter de faire entrer la voix aimée dans son chœur, tan­tôt avec tous les outils poé­tiques, tan­tôt en s’en débar­ras­sant – dans les deux cas, par amour. Si bien que se construit un grand poème amou­reux, un cou­ra­geux hom­mage. Un poème cour­tois écrit pour son guer­rier par sa dame. « Chagrin des heures, por­tant belles phrases – poèmes mêlés, pas de roman. » (p. 55).

 

*

 

« Aimer tient en un verbe rond. » (p. 62). Finalement, ce rêve d’un accord entre les deux amours (l’homme et de l’écriture) s’avère comme tel impos­sible, car il ne consti­tue pas une récon­ci­lia­tion – comme s’il y avait une paix ini­tiale –, mais un contrat sou­mis aux aléas de la vie. Il s’agit d’un ouvrage tou­jours à reprendre, et donc à confier à l’espérance, à l’ « escale » à venir : « ils devien­dront. » (p. 52).

De sorte que la dia­lec­tique de négo­cia­tion, rang après rang, a tra­mé toute une écri­ture, géné­ré tout ce beau livre – a été por­teur de poé­sie. N’est-ce pas l’essentiel ? La poé­sie n’est pas aus­si vive que lorsqu’elle est inquiète.

« Rassembler les ténèbres feintes ». (p. 58) Le poème se hâte de tout ras­sem­bler autour de lui, à lar­geur humaine des bras, espé­rant l’apaisement uni­ver­sel. « La pen­sée des feuilles nous ras­semble » (p. 59). Le recueil en dépend. Il n’a pas d’autre sens. Mais lui aus­si doit avoir un terme (« Trop vécu le livre », p. 58), et l’inventaire s’impose :

 

Je n’oublie ni la mer
ni la roche,
je n’oublie pas le che­min[…].
Je n’oublie aucun geste.  (p. 57)

 

*

 

En dépit de ses secrets, le livre d’Isabelle Lévesque déjoue plei­ne­ment le mythe fal­la­cieux de l’absence de capa­ci­té nar­ra­tive de la poé­sie. Son livre est un livre d’aventure, un conte lyrique (p. 56), une fable amou­reuse, un poème bio­gra­phique, un récit ini­tia­tique, un livre pro­po­sant natu­rel­le­ment plu­sieurs niveaux de lec­ture, où cha­cun peut trou­ver un fil à lui, à tirer vers lui, mys­tère à la clé.

C’est un don qui nous est fait, celui de l’espoir lucide de demeu­rer ensemble tout en res­tant soi-même, encore et mal­gré tout ; d’aimer sans déme­sure (« Nous ne gra­ve­rons aucun signe pour durer », p. 63), mais infi­ni­ment. « Nous res­te­rons unis. » (p. 59).

Oui, de vivre ain­si, avec, ras­sem­blés et mêlés, ces trois aspects : aimer et écrire ensemble, che­mi­nant à deux vers l’origine, qui n’est que lettre, aus­si pre­mière soit-elle : « nous rejoi­gnons l’initiale » (p. 62, der­nier poème).

Présentation de l’auteur

Isabelle Lévesque

 Isabelle Lévesque  a publié en 2011 Or et le jour  (antho­lo­gie Triages, Tarabuste), Ultime Amer  (Rafael de Surtis), Terre ! (éd. de l’Atlantique), Trop l’hiver (Encres vives).

Elle a fait paraître en 2012 : Ossature du silence (Les Deux-Siciles), en 2013 : Un peu de ciel ou de matin (Les Deux-Siciles), Va-tout (Éd. des Vanneaux) et Ravin des nuits que tout bous­cule (Éd. Henry). En 2013 éga­le­ment un livre d’artiste en fran­çais et en ita­lien a été édi­té : Neve, pho­to­gra­phies de Raffaele Bonuomo, tra­duc­tion de Marco Rota (Edizioni Quaderni di Orfeo).  En 2015 : Tes bras seront (poèmes tra­duits en ita­lien par Marco Rota – Edizioni Il ragaz­zo inno­cuo, coll. Scripsit Sculpsit) et Nous le temps l’oubli (Éd. L’herbe qui tremble).

Voltige ! (Éd. L’herbe qui tremble) est paru en avril 2017.

Isabelle Lévesque écrit des articles pour plu­sieurs revues : La Nouvelle Quinzaine Littéraire, Europe, Terres de Femmes, Recours au Poème, Terre à ciel, Diérèse, Poezibao …

 

 

Isabelle Lévesque

Autres lec­tures

Isabelle Lévesque, Ossature du silence

Arriver aux Andelys, c’est d’abord être cap­té par un pano­ra­ma auquel rien, au cours d’un calme voyage, n’avait pré­pa­ré. Avant de voir émer­ger les Andelys, rien n’indiquait que nous tom­be­rions nez à nez [...]

Isabelle Lévesque, Nous le temps l’oubli

Une poé­sie d’ajour et d’amour Ellipses et trous d’air tissent la langue d’Isabelle Lévesque ; volon­té d’épuration de la part de la poète ? Probablement pas, car il s’agit d’une langue très maté­rielle dans ses [...]

Diérèse 68 et 69

  DIÉRÈSE n ° 68, SUR LE BLANC DU MONDE.     Cette livrai­son de Diérèse fait 304 pages : cela se passe de com­men­taires. Daniel Martinez, dans son édi­to­rial, com­mence par signa­ler que [...]

Isabelle Lévesque Voltige !

Ce chant d’amour d’Isabelle Lévesque décrit la danse dans laquelle l’amour nous entraîne, cette sorte de ronde qui met l’amant en mou­ve­ment – ce mou­ve­ment qui lui échappe, qui échappe à la maî­trise [...]

Isabelle Levesque, Le Fil de givre

Le Fil de givre d’Isabelle Lévesque : une lec­ture En 2017, Isabelle Lévesque nous offrait Voltige ! (L’Herbe qui tremble), un chant d’amour ou une danse amou­reuse, qui nous avait entraî­nés dans une [...]

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Mathieu Hilfiger

Mathieu Hilfiger, né en 1979 à Strasbourg, crée une œuvre poly­morphe sans dis­cri­mi­na­tion de formes : poèmes en vers et en prose, théâtre, frag­ments, proses, articles, lec­tures, entre­tiens, etc., sou­vent pré­sen­tés dans de nom­breux ouvrages et revues (dont la Revue des Belles-Lettres, OsirisArpaNuncPassage d’encresThaumaPhoenixLe Coq-HéronLes Cahiers du sens et Recours au poème). Il s’intéresse par­ti­cu­liè­re­ment à la ques­tion de l’origine, qui tra­verse toute son œuvre, jusqu’à la pré­pa­ra­tion d’une thèse de doc­to­rat en lit­té­ra­ture.

Il dirige la mai­son d’édition lit­té­raire Le Bateau Fantôme (http://​leba​teau​fan​tome​.com), dont les titres sont conçus et impri­més en France sur des papiers éco­lo­giques d’excellence. Il dirige éga­le­ment les édi­tions Le Ballet Royal : www​.lebal​le​troyal​.com.

Livres parus en 2017 : Fulminations (Henry, poé­sie) et Aux Archives (Édilivre, théâtre).

À paraître en 2018 : Samson sur la col­line (Thot, théâtre) et Braver la nuit (Le Silence qui roule, poé­sie).

Lire son entre­tien sur Recours au Poème

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