> Isabelle Lévesque, Ossature du silence

Isabelle Lévesque, Ossature du silence

Par |2018-01-30T22:27:21+00:00 30 août 2015|Catégories : Critiques, Isabelle Lévesque|

Arriver aux Andelys, c’est d’abord être cap­té par un pano­ra­ma auquel rien, au cours d’un calme voyage, n’avait pré­pa­ré. Avant de voir émer­ger les Andelys, rien n’indiquait que nous tom­be­rions nez à nez avec un pay­sage de failles, de falaises, un méandre du fleuve domi­né par un châ­teau de rocailles, une ruine iso­lée bat­tue par le temps, où l’enfant conduit par ses parents pour­rait enfin jouer au che­va­lier, mêler ses rêves à cette réa­li­té de pierre, de vents et de terre.

Mais quel che­min avait ame­né là ? Par quels tours et détours depuis ces berges d’asphalte, éta­lées pour drai­ner une cir­cu­la­tion auto­mo­bile le long d’un fleuve que l’on croyait depuis tou­jours domes­tique ?

Aborder Ossature du silence réac­tive ce choc de l’enfance : le lec­teur aura d’abord été déso­rien­té. La volon­té de ratio­na­li­ser doit bais­ser les armes au pro­fit d’une immer­sion com­plète dans l’émergence d’un pay­sage. Le lec­teur doit accep­ter de rece­voir cette pré­sence, main­te­nant main­te­nue par les mots, au moins si peu que ce soit : des strophes non ponc­tuées, libres, ordon­nan­cées sur les pages inté­rieures, épou­sant les traces d’encre lais­sées par un père en ce même lieu, et d’autres pages encore, ponc­tuées cette fois, en vers mais aus­si en prose, corps mas­sifs ou dis­lo­qués, de chaque côté. Ces bords pro­mon­toires sont, pour l’ensemble,

Ce qui tient. La craie, l’encre.

Isabelle Lévesque, Ossature du silence, Les Deux-Siciles, 2012, 48 pages, 12 €

Isabelle Lévesque, Ossature du silence, Les Deux-Siciles, 2012, 48 pages, 12 €

Les voi­là donc, les falaises, « l’altitude » des Andelys. Mais déjà ce haut domaine est friable. « En gouttes, che­min de notes », le miné­ral n’est que de l’eau qui la tra­verse et se déverse dans le cours de la Seine, à ses pieds. Aux Andelys (le plu­riel le dit bien), entre les phases et les dis­po­si­tions de la matière, tout n’est que tran­si­tions, échanges, trans­for­ma­tions et pas­sages. Devenir. C’est parce que les eaux et les vents s’infiltrent et per­forent que l’invisible peut son­ner et s’offrir en pré­sence sen­sible au visi­teur comme au lec­teur. Le domaine des falaises consti­tue en réa­li­té la caisse de réson­nance de la « fibre musi­cale » qui en est le cœur, le « bâton de pluie » : une « Ossature du silence ».

 C’est ain­si que le poème, tou­jours com­po­sé, per­cé de blancs, mode­lé d’arêtes para­taxiques, ne se sur­im­pose pas au site. Fidèle aux leçons de Pierre Dhainaut mises en exergue 1, il en sur­git, éma­na­tion néces­saire

des notes. La pluie dévale, je ne retiens pas

pré­cise Isabelle Lévesque. Au dis­cours qui vou­drait s’emparer du pay­sage avec les armes de la rhé­to­rique, elle pré­fère le non-agir, la fusion dans l’universalité de l’écoute. Allez donc dire à la poé­tesse enfant que « l’écriture naît aux Andelys », alors elle vous dira :

la Seine aux Andelys
écrit.

Elle pro­po­se­ra de fon­der les mots, au moins pour l’essentiel, à l’extérieur d’eux-mêmes, en l’occurrence dans « la nature épan­chée de Seine ». Sa parole trouve sa source dans une alté­ri­té radi­cale (« racine ») autant que météo­ro­lo­gique, sinon céleste 2 (« le ciel »). Native : ain­si pour­rions nous qua­li­fier l’écriture consi­gnée dans Ossature du silence.

Alors venir, naître aux Andelys : héri­ter des Andelys. Y reve­nir. « Je reviens », annonce Isabelle Lévesque : les oiseaux aper­çus en levant la tête migrent comme les âmes tra­versent le temps.

Quel tré­sor magni­fique l’enfant un jour conduit là n’a-t-il pas reçu ! « Mon père m’accompagne, ses encres, har­mo­nique essence (le temps). » Les des­sins de Claude Lévesque, évo­quant eux aus­si Château Gaillard, sont impri­més dans le corps du texte de sa fille. Que la main écrive ou des­sine, l’élan poé­tique laisse l’encre se tendre vers ce qui, ten­dre­ment, peut l’ouvrir : pay­sage, voix, geste, fille, « père et mère (même) » com­mu­niquent réci­pro­que­ment. Héritant de ce qui l’engendre, le poème ne fait pas que rece­voir ; il res­ti­tue de même3. Écrire aux Andelys, c’est par­ti­ci­per d’une har­mo­nie cho­rale. Du fleuve et de son encais­se­ment de pierre éri­gé et éro­dé, l’encre ne sau­rait être que crayeuse : « tendre », c’est à la fois la force d’un désir inex­tin­guible et la dou­ceur d’une pré­ca­ri­té per­pé­tuelle – la voix ten­due et déli­cate d’Isabelle Lévesque. 

Plus haut main­te­nant, en amont de son enfance, remon­tant le cours de sa généa­lo­gie, l’enfant devient aus­si l’héritier des temps his­to­riques. Se ravivent par exemple les mots d’admiration de Richard Cœur de Lion abor­dant aux Andelys : ils sont « ren­dus /​ vivants ». Les par­ti­cipes pas­sés, si pré­sent autour des noms sus­ci­tés par le poème, valent pour la vie per­sis­tante qu’ils n’ont de cesse de mani­fes­ter. Ils font entendre une  parole qui semble pla­cer les époques his­to­riques sous le signe d’un pré­sent para­doxal, étran­ger à notre gram­maire habi­tuelle. Avare de verbes au pas­sé ou au futur, la langue d’Isabelle Lévesque ne cherche pas tant à abo­lir le mou­ve­ment « des aiguilles du temps » qu’à l’étaler entiè­re­ment selon l’ordre syn­chro­nique d’une immense com­po­si­tion réci­ta­tion. Au contact des des­sins du père et de l’harmonie du lieu, la chan­son apprend la simul­ta­néi­té des gestes qui se relient à elle, le temps vif de la mémoire plu­tôt que le temps fic­tif de la chro­no­lo­gie.

Mais le moindre regard jeté sur la tapis­se­rie en révèle la fra­gi­li­té. Des vers ou des des­sins, des pans s’effacent, des mailles et des chaînes manquent. Les ori­peaux de la mémoire tombent en lam­beaux. Il nous faut comp­ter avec les trous de l’oubli :

les noms Gambon Grand Rang rejoignent
la Seine           l’enfance engorge       une miette
rom­pue
le temps le songe reculent

Certains noms ne nous font plus qu’à peine écho, leur sens se perd dans le grand Léthé, ils ne sonnent plus que dans la caverne vide de la mort. Loin de s’en effrayer pour­tant, la poé­tesse conduit son esquif plus loin encore, là où les évè­ne­ments du temps deviennent des maillons de légende. La rela­tion humaine au temps, Hugo l’avait bien vu, revêt bien un double aspect, his­to­rique et légen­daire4. Le poème invite à explo­rer cette part autre­ment vraie du monde, l’apparition sou­daine d’un silence qui sou­dain devise et s’enlumine. Espérons qu’à l’ombre du « géant » les enfants son­geurs joue­ront encore long­temps, géné­ra­tion après géné­ra­tion…

Présentation de l’auteur

Isabelle Lévesque

 Isabelle Lévesque  a publié en 2011 Or et le jour  (antho­lo­gie Triages, Tarabuste), Ultime Amer  (Rafael de Surtis), Terre ! (éd. de l’Atlantique), Trop l’hiver (Encres vives).

Elle a fait paraître en 2012 : Ossature du silence (Les Deux-Siciles), en 2013 : Un peu de ciel ou de matin (Les Deux-Siciles), Va-tout (Éd. des Vanneaux) et Ravin des nuits que tout bous­cule (Éd. Henry). En 2013 éga­le­ment un livre d’artiste en fran­çais et en ita­lien a été édi­té : Neve, pho­to­gra­phies de Raffaele Bonuomo, tra­duc­tion de Marco Rota (Edizioni Quaderni di Orfeo).  En 2015 : Tes bras seront (poèmes tra­duits en ita­lien par Marco Rota – Edizioni Il ragaz­zo inno­cuo, coll. Scripsit Sculpsit) et Nous le temps l’oubli (Éd. L’herbe qui tremble).

Voltige ! (Éd. L’herbe qui tremble) est paru en avril 2017.

Isabelle Lévesque écrit des articles pour plu­sieurs revues : La Nouvelle Quinzaine Littéraire, Europe, Terres de Femmes, Recours au Poème, Terre à ciel, Diérèse, Poezibao …

 

 

Isabelle Lévesque

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Notes

  1. Pierre Dhainaut signe la pré­face : elle sera notre guide.[]
  2. Plutôt la phu­sis d’Héraclite, la parole mor­cel­lée et irré­cu­pé­rable, que la cos­mo­go­nie d’Hésiode, l’organisation dis­cur­sive concou­rant à la reli­gion et à l’État.[]
  3. Ainsi le poème est-il dédié à ceux-là-même qui ont don­né, pour que, ayant don­né, ils aient aus­si reçu.[]
  4. Victor Hugo, « Préface à la Première Série » de La Légende des siècles.[]

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Thomas Demoulin

Thomas Demoulin, né en 1980 près de Paris, vit et tra­vaille à Lille depuis 2007. L’écriture de poèmes est insé­pa­rable d’amitiés pas­sion­nées et d’échanges avec des per­son­na­li­tés intel­lec­tuelles et artis­tiques aux tra­jec­toires diverses. L’autre : l’écriture n’en serait que la per­pé­tua­tion…

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