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Max Alhau, Le Temps au crible

Par |2018-01-26T13:36:36+00:00 4 novembre 2014|Catégories : Essais|

Max Alhau, Le Temps au crible :
marcher dans le sillage du temps

 

Partir, mar­cher, en mon­tagne ou dans la plaine, suivre le cours d’un ruis­seau, plu­sieurs fois, bifur­quer, ne jamais s’arrêter. Le coeur et le souffle prennent le rythme, et, bien­tôt, le poème : il en pour­suit le mou­ve­ment qui est ce dés­équi­libre sans cesse rat­tra­pé qu’un rien sépare du point d’équilibre.

Marcher est deve­nu trop évident : nous n’en per­ce­vons plus la dyna­mique ver­tueuse et mira­cu­leuse. Or, ce que Bernard Mazo[1], à la mémoire de qui est dédiée la pre­mière sec­tion du Temps au crible, a appe­lé le « même poème inin­ter­rom­pu et conti­nû­ment retra­vaillé », c’est aus­si le chant de ce miracle. Un chant qui, comme le Lied chez Schubert[2], est à la fois mélan­co­lie et désir, asile et exil. Un miracle, la parole ou la marche, pour qui n’en jouit pas. Au seuil de « Terre d’asile », sec­tion à la fois finale et augu­rale du livre, tou­jours « On se sur­prend à avan­cer ».

Tant de choses nous pous­se­raient à nous arrê­ter, pour­tant :

                        « mais tout est là
                       pour que l’on reste fidèle
                       à ces terres, à ces espaces,
                       à des récoltes sans par­tage,
                       à ce qui se des­sine »

Nous croyons sou­vent que la fidé­li­té est un arrêt, que le par­cours s’achève là. Mais le poème va nous entraî­ner plus loin, contre nos habi­tudes. Fidélité certes à ce qui se des­sine, mais ouver­ture (nous ne sommes au terme ni de la phrase ni de la strophe)

                        « à ce qui se des­sine
                       plus loin en contre­bas ».

Les vers sont cette pour­suite, et strophe après strophe, page après page, livre après livre se découvrent des crêtes, des hori­zons qui, s’agrandissant mutuel­le­ment, agran­dissent l’espace indé­fi­ni­ment.

« Perspectives » des « som­mets », s’accordaient à dire Max Alhau et Bernard Mazo dans leur entre­tien. Cette expé­rience est rela­tée au début de la sec­tion « De ce pays », par quoi

            « une lumière que l’on devine
           der­rière la ligne d’horizon
           ou de l’autre côté d’un som­met »

attire le regard, attise le désir d’ailleurs. Et même : elle étire le pay­sage, au point de le faire fuir, au point de le vider. Horizon après hori­zon, mis en pers­pec­tive de l’infini, ce qui s’imposait dans le pay­sage comme des repères dis­tinc­tifs s’égalise et s’abolit :

                        « Entre l’attente et l’atteinte
                       c’est sim­ple­ment le désert
                       qu’il convient d’aborder
                       ou l’oasis tou­jours en marge. »

Points de repos ou marques car­to­gra­phiques, les « oueds » ou les « sources », les voi­ci qui « s’ensablent », qui cèdent la place aux dépôts du temps. Ils sont chas­sés en « marge », d’où ils exci­te­ront notre espoir, sus­ci­tant notre marche comme notre poème. De ce par-delà, ils irra­dient les « mirages » qui nous met­tront en route. Mais où nous posons les pieds il n’y a rien que le vent, rien d’autre à pos­sé­der que cette « Brassée d’air » qui ouvre le livre.

Voyageuse, la phrase va, tan­tôt selon le pas du vers libre tan­tôt selon l’enjambée de la prose au « Libre cours ». Elle part, dit le pre­mier poème du Temps au crible,

                        « dans ces ter­ri­toires
                       aux­quels l’oubli
                       ne porte pas atteinte. »

Son tra­jet n’est plus une tra­jec­toire : entre « attente » et « atteinte », mémoire et oubli, patience et impa­tience, recon­nais­sance et sur­prise, elle n’a plus de mesure, elle ne sert plus l’arpentage du géo­mètre.      Errantes encore plus que nomades, la marche comme la parole rompent aus­si bien avec la métrique qu’avec la géo : nous tra­ver­sons des pay­sages non pas d’espace, mais de temps, de ce temps humain

                        « à l’écart des hor­loges »

qui ne s’éprouve qu’avec le corps, sans outil, et dans le sillage duquel nous avan­çons.

En mar­chant comme en pro­fé­rant le poème, le temps devient pal­pable. Pour le sen­tir, il fal­lait juste sor­tir de soi, lever le regard vers les pré­sences alen­tour, à la fois proches et loin­taines, d’une beau­té étrange et sau­vage. Percevoir le temps : « à la pierre, au rocher » ou à même « un visage », dit un poème de « Libre cours », nous entrons en contact avec « toute leur pré­sence ramas­sée dans des mil­lé­naires et tou­jours vivace ». Ils offrent à la fois un pré­sent « fugi­ti­ve­ment aper­çu et qui dis­pa­raî­tra bien­tôt » et un pas­sé qui per­siste et gros­sit, une « his­toire »[3].

Mais le chant ne peut se faire plus rigide, plus linéaire que ce dont il est l’expérience : com­ment pour­rait-il livrer au savoir ce qu’est ce « fleuve » que, « non loin », une « source » ne cesse d’inventer ? Que dire de ces bifur­ca­tions où sont pré­sents, simul­ta­né­ment, l’instant et le pas­sé ? Plutôt qu’affirmative, la parole du poète se fait sou­vent inter­ro­ga­tive : « Mais l’éphémère ? Mais l’éternité ? Ils sont sans cesse dif­fé­rés pour nous qui nous enra­ci­nons dans un éclair et remer­cions d’un silence la lumière ou la val­lée ». Il n’est, pour le poème, que d’observer le silence : de le per­ce­voir et de le suivre.

Les plus antiques phi­lo­sophes de la nature (non pas en scien­ti­fiques mais en aèdes) l’avaient bien remar­qué : toute rigou­reuse sen­si­bi­li­té au temps rend déli­cate la moindre nomi­na­tion. Ainsi le chant né de la marche ne peut-il s’écrire, d’après le titre de la sec­tion cen­trale du Temps au crible, qu’avec « Des mots tra­cés en blanc » sur le blanc de la page. Et la célé­bra­tion de la lumière irra­diant la val­lée ne peut être que des plus légères, des plus ténues. Dès lors, enfin, qu’il ne s’agit que de ral­lier sa voix aux choses qui « bra­sillent » dans le temps, l’inaudibilité du poème dans une socié­té qui ne goûte que le bruit de ses propres arti­fices devient une chance, son silence devient une grâce sau­vage. Le poète ne peut qu’être fidèle à la marge.

Dans le sillage du temps, nous avons à faire face, « aux pré­ci­pices », « aux tor­rents, aux tour­mentes ». Nous ne pou­vons pas nous défaus­ser.

Mais puisque nous sommes en mou­ve­ment, notre condi­tion n’est pas tra­gique. La voix du poète, pour ténue qu’elle soit, n’est pas exté­nuée. Le poème auquel est emprun­té le titre du livre appa­raît  dans la sec­tion « Des mots tra­cés en blanc », et il nous dit :

                        « La mémoire ne connaît pas la cendre,
                       nous ne sommes cap­tifs de rien
                       et même les four­rés, les épines
                       ne contra­rient pas notre avan­cée. »

On lit ailleurs que le poème est « bran­don » ou « mémoire du bois ». Et che­mi­ner, com­ment cela pour­rait-il abou­tir à res­ter sur ses souf­frances, à s’y arrê­ter, eussent-elles même, les mots le sug­gèrent, l’intensité d’une Passion[4] ? En conclu­sion de son entre­tien avec Bernard Mazo, Max Alhau, citant Yves Bonnefoy, rap­pelle que si l’espérance est sans cesse déçue, il faut qu’elle renaisse indé­fi­ni­ment pour qu’il y ait mélan­co­lie[5]

Surtout, ce temps n’est pas un des­tin que des dieux pour­raient tou­jours connaître, pré­dire puis mener à son terme. Il serait plu­tôt sa « par­tie ombrée », les « aiguilles sombres » à l’horizon qui ceignent le « pla­teau » de notre errance[6]. Tout au plus le temps cingle-t-il contre notre visage comme une « des­ti­née » à l’issue incer­taine, un « ailleurs » que « nous sou­hai­tons » « incon­nu », un mys­tère qui nous tient en res­pect.

Et en faveur de notre liber­té, la voix du poète sait s’élever, ain­si au tout début de « Libre cours » : « Même les dieux ne nous vole­ront pas notre mort. ». Stature héroïque ? Nullement : modes­te­ment l’humain, sans cou­ronne, sans masque et sans cothurne.

               

[1] Son Entretien avec Max Alhau, ini­tia­le­ment paru dans le n°43 de la revue Autre Sud, est repro­duit dans Pierre Dhainaut, Max Alhau, une mesure ardente, Éditions des Vanneaux, 2012 (p. 45 à 63).

[2] Les poèmes de Max Alhau et les nom­breux Lieder que Schubert consacre à la marche, au Wanderer, ne peuvent-ils pas s’éclairer mutuel­le­ment ? On pour­ra se repor­ter par exemple à l’émission Le Matin des musi­ciens du 25 juin 2014, avec Philippe Cassard et Wolfgang Holzmair. 

 

[3] Cette per­cep­tion directe du temps n’est pas sans simi­li­tude avec la lec­ture que fait Deleuze de Bergson au cha­pitre 5 de L’image-temps, « Pointes de pré­sent et nappes de pas­sé » (p. 129-164). Reste que le chant, en tant que poème, émane d’une pra­tique, la marche, et se dis­tingue, par son immé­dia­te­té, du dis­cours ana­ly­tique.

[4] Lorsque le mar­cheur du désert évoque au lec­teur l’apôtre ou même le pro­phète, le poème prend tou­jours une autre direc­tion. Tout au plus « pèle­rin à la foi hési­tante », le poète se dis­tingue par son inquié­tude jamais apai­sée.

[5] op. cit., p. 61.

[6] Le lec­teur peut ici pen­ser à Œdipe. Dans Œdipe ou : Le mythe rai­son­nable, Walter Benjamin consi­dère que le silence, la « muti­té », carac­té­rise le tra­gique de ce héros. Chez Max Alhau, le qua­si-silence n’est pas tra­gique car pra­ti­quer la marche, c’est faire l’expérience de la liber­té. 

 

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Thomas Demoulin

Thomas Demoulin, né en 1980 près de Paris, vit et tra­vaille à Lille depuis 2007. L’écriture de poèmes est insé­pa­rable d’amitiés pas­sion­nées et d’échanges avec des per­son­na­li­tés intel­lec­tuelles et artis­tiques aux tra­jec­toires diverses. L’autre : l’écriture n’en serait que la per­pé­tua­tion…

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