Les Heures fabuleuses du fonds Dhainaut de la bibliothèque de Lille

C’est moi quand j’étais petite fille
(Michel Simon dans Jean Vigo, L’Atalante)

Priv­ilège raris­sime : Jean-Jacques Van­de­walle, con­ser­va­teur de bib­lio­thèques, m’emmène faire les mag­a­sins. En fait, le long des linéaires nous répé­tons le cours du temps : son index pointe vers des man­u­scrits illus­trés plus anciens que l’invention de l’imprimerie, puis vers des incun­ables. Nous suiv­ons ensuite, en bous­trophé­don, des mètres et des mètres d’imprimés, jusqu’à rejoin­dre l’époque con­tem­po­raine. Si n’étaient quelques car­tons ouverts et quelques vracs échoués de-ci de-là, on pour­rait croire que le temps est docile, et qu’il coule bien, comme en un canal qui nous fait oubli­er le tracé du lit orig­inel. Une pré­ci­sion de mon guide me fait écar­quiller les yeux : ici, l’on con­serve sans lim­ite de temps ; dans cet endroit nor­male­ment caché aux regards, « pour tou­jours » est une expres­sion qu’on peut pren­dre à la let­tre. Soudain, mon par­cours devient plus dangereux.

Au bout de la travée, nous arrivons à des­ti­na­tion : c’est le présent du fonds Dhain­aut, le don le plus récent accueil­li par la bib­lio­thèque. Ici pour tou­jours donc.

 

Jacque-Clauzel © BM Lille

Jacque-Clauzel © BM Lille

Jean-Jacques lit la poésie. Il me con­fie qu’Octavio Paz, par exem­ple, l’a pro­fondé­ment mar­qué. Du poète mex­i­cain, juste­ment, il y a des let­tres : avec Pierre Dhain­aut, ils se sont écrit. Mais ce n’est pas là que nous fouil­lons. Je ne devrais pas être là, à le regarder faire l’inventaire, mais je suis là ; mon passeur sait que j’ai franchi la porte, et que main­tenant j’arpente ces couloirs car je veux écrire sur des livres rares, les livres dis­parus des étals des libraires, sur les livres d’artiste aus­si. C’est bien pour des livres que nous sommes venus dans ces arcanes. Or, alors que je croy­ais avoir rejoint des coor­don­nées famil­ières, voici que j’hésite. Plus prob­a­ble­ment aurai-je mal cal­culé mon tra­jet, la faute est mienne. Je retrou­ve en effet des lignes écrites à la main, les traces enlu­minées des Heures passées. Ça com­mençait bien : nous étions per­dus dans l’espace-temps et nous n’avions plus de certitudes.

Depuis quelques temps, Pierre Dhain­aut prend plaisir à racon­ter l’histoire de cette fil­lette qui, chaque jour, se rendait dans l’atelier du grand Cas­par David Friedrich. Elle venait chaque matin et le maître, ému (et sans doute un peu flat­té), ne man­quait pas de lui offrir quelques-uns de ses dessins. Que pensez-vous que l’enfant fai­sait, de tant de belles feuilles ? Plein de robes pour ses poupées, bien sûr. Je décou­vrais soudain tant de papiers, pliés, découpés, foli­acés, col­lés, tis­sés, bar­i­olés, frois­sés, marou­flés, pein­turlurés, que ce fut net : le poète était devenu cette petite fille. Pen­dant que les vieux bon­shommes pon­tif­i­aient dans leurs livres, notre écrivain jouait à la poupée sur la plage, il s’élevait en enfance. Il avait tout Un art des pas­sages : nous étions prévenus,

le seuil s’invente ici

avait-il écrit à son ami le loup dans la véran­da 1 Pierre Dhain­aut, Un art des pas­sages, L’Herbe qui trem­ble, 2017. Ce livre a pour sous-titre « Ren­con­tres, poèmes, études » et reprend, par­mi beau­coup d’autres, les textes pub­liés en 2015 par Le Loup dans la véran­da sous le titre Grat­i­tude augu­rale. … Quelque chose, du dehors, avait appelé l’animal, le bébé était à deux doigts de pass­er de l’autre côté, dans le jardin. En fron­tispice l’enfant regar­dait le large. Et donc le voy­age en réal­ité débu­tait là où nous nous pen­sions arrivés.

Seuls avec des pages et des pages d’écrits et d’images, la pre­mière ten­ta­tion fut de refer­mer sur elles les grilles de l’expérience et du savoir. Que voir d’après Pein­ture et poésie d’Yves Peyré ? Que voir d’après Les très rich­es heures du livre pau­vre de Daniel Leuw­ers ? J’avais l’impression de ne pas avancer. Quant à mon guide, il peste d’inventorier si lente­ment, les for­mats échap­pent aux fourch­es des tableurs en usage. Dans cette col­lec­tion d’œuvres par­fois uniques, le livre se défile. Seuls avec la clarté et le chan­té des feuilles, nous sommes arrêtés par chaque ouvrage, ses couleurs, ses dimen­sions, son papi­er, ses pli­ures, ses illus­tra­tions, la gra­phie nette de Pierre Dhain­aut et son sens de l’espace. Sans l’animation fure­teuse des mains et des doigts, l’œil n’a pas accès à tous les domaines du vis­i­ble. Par­fois aus­si, l’un de nous lit à l’autre quelques vers, une stro­phe, retenu par un rythme, l’émotion d’une évo­ca­tion. Nous quit­tons peu à peu les livres pour entr­er dans le présent sen­si­ble, audi­ble, tan­gi­ble. Le temps, donc, a changé de den­sité. C’est comme s’il deve­nait un air plus épais, por­tant plus, et que nous avions l’impression d’être plus légers.

Désor­mais nous sommes mieux dis­posés pour accueil­lir ce distique :

Plein air dès le seuil,
ne rien ajouter, aller à la rencontre.

Je le lis dans « Cœur, aubier, hori­zon », l’un des deux poèmes de Pas­sion du pré­caire (2009) 2 Tous les livres cités dans cet aperçu sont con­sulta­bles à la bib­lio­thèque munic­i­pale de Lille. Que le per­son­nel et Jean-Jacques Van­de­walle soient ici chaleureuse­ment remer­ciés pour leur disponi­bil­ité, leur con­fi­ance, den­rées rares. Comme les poètes, ils font un tra­vail néces­saire et invis­i­ble. Les vis­i­teurs curieux auront besoin des cotes. Les voici :

  • Pas­sion du pré­caire avec Régis Lacomblez, Xsellys édi­tions, 2009 : DH-LA8‑3 ;
  • Ce qu’il faut de patience à la sur­prise avec Jacques Clauzel, col. «A tra­vers », 2009–2010 : DH-MA8-41 ;
  • Esquiss­es avec Jean-Pierre Thomas, col. « Les Car­nets de Samore­au », 2008–2011 : DH-MA8-20 ;
  • Par la fenêtre ouverte avec Isabelle Ravi­o­lo, La Dame d’onze heures, 2014 : DH-MA8-40 ; 
  • L’esprit de la let­tre avec Youl, 2006 : DH-MA1‑1  ;
  • Pre­mier jour tous les jours avec Régis Lacomblez et Bruno Col­let, Xsellys édi­tions, 2006 : DH-LA8‑2 .

Si l’écriture man­u­scrite laisse ici la place à l’imprimé, la démarche n’est pas pour autant con­tred­ite. Sous sa cou­ver­ture rem­pliée, dans son in-seize raisin en feuilles, le texte garde sa fragilité, il s’accorde au principe d’ordre don­né par les deux séri­gra­phies de Régis Lacomblez : de ces deux Extrac­tions émerge une typogra­phie à demi effacée avec laque­lle il fal­lait dialoguer.

Isabelle Ravi­o­lo / Jean-Pierre Thomas © BM Lille

 

 Chaque réal­i­sa­tion est donc d’abord l’histoire d’une ren­con­tre. Pierre Dhain­aut choisit judi­cieuse­ment de dire « échanges », au pluriel, pour par­ler de sa rela­tion avec la pein­ture. Son écri­t­ure s’ouvre, par exem­ple au cray­on de Jacques Clauzel, et par­tant révèle Ce qu’il faut de patience à la sur­prise. Inspiré par l’enfant qui court devant lui, il lançait :

Ne cueille aucune fleur

non pas pour for­muler quelque inter­dit de plus, mais pour se laiss­er libre d’approcher au plus près cette vie si menue. Chaque poème est l’occasion de ne pas se borner à demeur­er inscrit dans un moi-je. Il nous mène vers la fleur, la vigne vierge, le goé­land, vers autrui, vers l’inconnu :

tu t’élargis
tu élar­gis le monde.

 

 

Bruno Collet © BM Lilles

Bruno Col­let © BM Lille

« L’élan est pris », m’écrit Jean-Jacques. Trans­porter, c’est effec­tive­ment ce que fait une telle écri­t­ure : vien­nent à nous dif­férentes façons d’appréhender le monde. Ain­si nos ren­dez-vous se mul­ti­plient-ils, et que l’écriture soit « tra­ver­sée » avec Jacques Clauzel, ou bien « envol » avec Isabelle Ravi­o­lo, tou­jours elle est fran­chisse­ment. Avec elle nous devenons plus intimes. Le poète, le pein­tre : nous voilà par­mi eux alors même que leur col­lab­o­ra­tion ne nous était pas des­tinée. Nous faisons con­nais­sance avec des car­ac­tères d’artiste. C’est tout autre chose que d’établir des séries ou réu­nir des col­lec­tions : à chaque ouvrage nous dis­tin­guons une per­son­nal­ité, ce sont des indi­vidus privés que nous salu­ons, dans leur manière de choisir un sup­port (les papiers tis­sus fan­taisies de Youl, par exem­ple), de le manip­uler, de l’enluminer puis de l’offrir à une écri­t­ure et une lecture.

Dans cette rela­tion, il faut bien dire que nous entrons presque par effrac­tion. Le pein­tre, le poète : le plus sou­vent tout part d’une cor­re­spon­dance. Le poète reçoit un pli, sa parole répond à la main qui en est l’origine. L’écriture de Pierre Dhain­aut ne se développe pas hors de ces cir­con­stances, elle ne se déploie pas à force d’arrogance ver­bale, elle s’accorde par­faite­ment avec l’humilité de ceux qui utilisent plutôt les tâton­nements d’un mod­este organe de préhen­sion. D’où sa con­nivence avec les dessins que Jean-Pierre Thomas lui adresse dans les Car­nets de Samore­au. Comme pour expliciter la com­mune démarche de leurs « Esquiss­es trem­blantes », l’écrivain note : « nous ne sommes pas les maîtres des lieux et des forces cos­miques ». Pré­cisé­ment : de telles forces ne sont l’apanage que des fées. Si leurs man­i­fes­ta­tions nous enchantent de leur mer­veilleuse présence, si nous oublions qu’il pleut en regar­dant Par la fenêtre ouverte, c’est-à-dire en prê­tant main­tenant atten­tion au jail­lisse­ment noir, ocre, bruis­sant des oiseaux d’Isabelle Ravi­o­lo et Pierre Dhain­aut, c’est que la per­cep­tion des volatiles a regag­né la con­fi­ance mag­ique de l’enfance. Féerie de la let­tre : l’écriture y est tou­jours en sit­u­a­tion, aus­si quo­ti­di­enne que l’arrivée du cour­ri­er, elle est habitée, amoureuse. Avec Youl, en 2006, L’Esprit de la let­tre s’accommode très bien d’un for­mat plus grand et plus solide :

Tel est le rite mati­nal, atten­dre, sans impa­tience, l’arrivée
de celui qui donne un sens de plus au temps, qui l’ouvre

(…)

Ici, par chance, un fac­teur a posé son vélo comme autrefois.

Chaque jour d’un tel cal­en­dri­er, chaque heure, la cor­re­spon­dance vient l’illuminer, lui con­fér­er sa réal­ité fab­uleuse de con­te. Elle don­né à l’écriture son rythme, laque­lle se fait alors poème. En leur féerique durée, les jours ne se suc­cè­dent pas, c’est le Pre­mier jour tous les jours, vignettes ou médail­lons gravés par Bruno Col­let : feuil­lets d’hymnes, de louanges, de célébra­tion de la vie délivrée de son ser­vage infernal.

S’élever en enfance, façon­ner des robes de papi­er pour des poupées mag­iques, est-ce bien sérieux ? C’est à ce stade, en tout cas, que le monde rede­vient pas­sion­nant. D’ailleurs, avec Jean-Jacques, nous osons nous l’avouer : nous sommes touchés, émus par ce que nous voyons. Ce n’est pas un signe de faib­lesse : plutôt une capac­ité à se met­tre en crise, mal­gré l’âge. C’est parce qu’il écrit avec les mains que Pierre Dhain­aut ne sépare pas cri­tique et créa­tion. Écrire est la trace de cette phase brûlante de mort et de régénéra­tion, de nuit pré­parant la fraîcheur de l’aube. Aus­si bien le renou­veau des lilas.

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Thomas Demoulin

Thomas Demoulin, né en 1980 près de Paris, vit et tra­vaille à Lille depuis 2007. L’écriture de poèmes est insé­para­ble d’amitiés pas­sion­nées et d’échanges avec des per­son­nal­ités intel­lectuelles et artis­tiques aux tra­jec­toires divers­es. L’autre : l’écriture n’en serait que la perpétuation…

Notes[+]