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Livres en vie (2) : Pierre Dhainaut

Par |2017-12-29T14:21:47+00:00 22 novembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

Les Heures fabuleuses du fonds Dhainaut de la bibliothèque de Lille

C’est moi quand j’étais petite fille
(Michel Simon dans Jean Vigo, L’Atalante)

Privilège raris­sime : Jean-Jacques Vandewalle, conser­va­teur de biblio­thèques, m’emmène faire les maga­sins. En fait, le long des linéaires nous répé­tons le cours du temps : son index pointe vers des manus­crits illus­trés plus anciens que l’invention de l’imprimerie, puis vers des incu­nables. Nous sui­vons ensuite, en bous­tro­phé­don, des mètres et des mètres d’imprimés, jusqu’à rejoindre l’époque contem­po­raine. Si n’étaient quelques car­tons ouverts et quelques vracs échoués de-ci de-là, on pour­rait croire que le temps est docile, et qu’il coule bien, comme en un canal qui nous fait oublier le tra­cé du lit ori­gi­nel. Une pré­ci­sion de mon guide me fait écar­quiller les yeux : ici, l’on conserve sans limite de temps ; dans cet endroit nor­ma­le­ment caché aux regards, « pour tou­jours » est une expres­sion qu’on peut prendre à la lettre. Soudain, mon par­cours devient plus dan­ge­reux.

Au bout de la tra­vée, nous arri­vons à des­ti­na­tion : c’est le pré­sent du fonds Dhainaut, le don le plus récent accueilli par la biblio­thèque. Ici pour tou­jours donc.

 

Jacque-Clauzel © BM Lille

Jacque-Clauzel © BM Lille

Jean-Jacques lit la poé­sie. Il me confie qu’Octavio Paz, par exemple, l’a pro­fon­dé­ment mar­qué. Du poète mexi­cain, jus­te­ment, il y a des lettres : avec Pierre Dhainaut, ils se sont écrit. Mais ce n’est pas là que nous fouillons. Je ne devrais pas être là, à le regar­der faire l’inventaire, mais je suis là ; mon pas­seur sait que j’ai fran­chi la porte, et que main­te­nant j’arpente ces cou­loirs car je veux écrire sur des livres rares, les livres dis­pa­rus des étals des libraires, sur les livres d’artiste aus­si. C’est bien pour des livres que nous sommes venus dans ces arcanes. Or, alors que je croyais avoir rejoint des coor­don­nées fami­lières, voi­ci que j’hésite. Plus pro­ba­ble­ment aurai-je mal cal­cu­lé mon tra­jet, la faute est mienne. Je retrouve en effet des lignes écrites à la main, les traces enlu­mi­nées des Heures pas­sées. Ça com­men­çait bien : nous étions per­dus dans l’espace-temps et nous n’avions plus de cer­ti­tudes.

Depuis quelques temps, Pierre Dhainaut prend plai­sir à racon­ter l’histoire de cette fillette qui, chaque jour, se ren­dait dans l’atelier du grand Caspar David Friedrich. Elle venait chaque matin et le maître, ému (et sans doute un peu flat­té), ne man­quait pas de lui offrir quelques-uns de ses des­sins. Que pen­sez-vous que l’enfant fai­sait, de tant de belles feuilles ? Plein de robes pour ses pou­pées, bien sûr. Je décou­vrais sou­dain tant de papiers, pliés, décou­pés, folia­cés, col­lés, tis­sés, bario­lés, frois­sés, marou­flés, pein­tur­lu­rés, que ce fut net : le poète était deve­nu cette petite fille. Pendant que les vieux bons­hommes pon­ti­fiaient dans leurs livres, notre écri­vain jouait à la pou­pée sur la plage, il s’élevait en enfance. Il avait tout Un art des pas­sages : nous étions pré­ve­nus,

le seuil s’invente ici

avait-il écrit à son ami le loup dans la véran­da 1 … Quelque chose, du dehors, avait appe­lé l’animal, le bébé était à deux doigts de pas­ser de l’autre côté, dans le jar­din. En fron­tis­pice l’enfant regar­dait le large. Et donc le voyage en réa­li­té débu­tait là où nous nous pen­sions arri­vés.

Seuls avec des pages et des pages d’écrits et d’images, la pre­mière ten­ta­tion fut de refer­mer sur elles les grilles de l’expérience et du savoir. Que voir d’après Peinture et poé­sie d’Yves Peyré ? Que voir d’après Les très riches heures du livre pauvre de Daniel Leuwers ? J’avais l’impression de ne pas avan­cer. Quant à mon guide, il peste d’inventorier si len­te­ment, les for­mats échappent aux fourches des tableurs en usage. Dans cette col­lec­tion d’œuvres par­fois uniques, le livre se défile. Seuls avec la clar­té et le chan­té des feuilles, nous sommes arrê­tés par chaque ouvrage, ses cou­leurs, ses dimen­sions, son papier, ses pliures, ses illus­tra­tions, la gra­phie nette de Pierre Dhainaut et son sens de l’espace. Sans l’animation fure­teuse des mains et des doigts, l’œil n’a pas accès à tous les domaines du visible. Parfois aus­si, l’un de nous lit à l’autre quelques vers, une strophe, rete­nu par un rythme, l’émotion d’une évo­ca­tion. Nous quit­tons peu à peu les livres pour entrer dans le pré­sent sen­sible, audible, tan­gible. Le temps, donc, a chan­gé de den­si­té. C’est comme s’il deve­nait un air plus épais, por­tant plus, et que nous avions l’impression d’être plus légers.

Désormais nous sommes mieux dis­po­sés pour accueillir ce dis­tique :

Plein air dès le seuil,
ne rien ajou­ter, aller à la ren­contre.

Je le lis dans « Cœur, aubier, hori­zon », l’un des deux poèmes de Passion du pré­caire (2009) 2.

Si l’écriture manus­crite laisse ici la place à l’imprimé, la démarche n’est pas pour autant contre­dite. Sous sa cou­ver­ture rem­pliée, dans son in-seize rai­sin en feuilles, le texte garde sa fra­gi­li­té, il s’accorde au prin­cipe d’ordre don­né par les deux séri­gra­phies de Régis Lacomblez : de ces deux Extractions émerge une typo­gra­phie à demi effa­cée avec laquelle il fal­lait dia­lo­guer.

Isabelle Raviolo /​ Jean-Pierre Thomas © BM Lille

 

 Chaque réa­li­sa­tion est donc d’abord l’histoire d’une ren­contre. Pierre Dhainaut choi­sit judi­cieu­se­ment de dire « échanges », au plu­riel, pour par­ler de sa rela­tion avec la pein­ture. Son écri­ture s’ouvre, par exemple au crayon de Jacques Clauzel, et par­tant révèle Ce qu’il faut de patience à la sur­prise. Inspiré par l’enfant qui court devant lui, il lan­çait :

Ne cueille aucune fleur

non pas pour for­mu­ler quelque inter­dit de plus, mais pour se lais­ser libre d’approcher au plus près cette vie si menue. Chaque poème est l’occasion de ne pas se bor­ner à demeu­rer ins­crit dans un moi-je. Il nous mène vers la fleur, la vigne vierge, le goé­land, vers autrui, vers l’inconnu :

tu t’élargis
tu élar­gis le monde.

 

 

Bruno Collet © BM Lilles

Bruno Collet © BM Lille

« L’élan est pris », m’écrit Jean-Jacques. Transporter, c’est effec­ti­ve­ment ce que fait une telle écri­ture : viennent à nous dif­fé­rentes façons d’appréhender le monde. Ainsi nos ren­dez-vous se mul­ti­plient-ils, et que l’écriture soit « tra­ver­sée » avec Jacques Clauzel, ou bien « envol » avec Isabelle Raviolo, tou­jours elle est fran­chis­se­ment. Avec elle nous deve­nons plus intimes. Le poète, le peintre : nous voi­là par­mi eux alors même que leur col­la­bo­ra­tion ne nous était pas des­ti­née. Nous fai­sons connais­sance avec des carac­tères d’artiste. C’est tout autre chose que d’établir des séries ou réunir des col­lec­tions : à chaque ouvrage nous dis­tin­guons une per­son­na­li­té, ce sont des indi­vi­dus pri­vés que nous saluons, dans leur manière de choi­sir un sup­port (les papiers tis­sus fan­tai­sies de Youl, par exemple), de le mani­pu­ler, de l’enluminer puis de l’offrir à une écri­ture et une lec­ture.

Dans cette rela­tion, il faut bien dire que nous entrons presque par effrac­tion. Le peintre, le poète : le plus sou­vent tout part d’une cor­res­pon­dance. Le poète reçoit un pli, sa parole répond à la main qui en est l’origine. L’écriture de Pierre Dhainaut ne se déve­loppe pas hors de ces cir­cons­tances, elle ne se déploie pas à force d’arrogance ver­bale, elle s’accorde par­fai­te­ment avec l’humilité de ceux qui uti­lisent plu­tôt les tâton­ne­ments d’un modeste organe de pré­hen­sion. D’où sa conni­vence avec les des­sins que Jean-Pierre Thomas lui adresse dans les Carnets de Samoreau. Comme pour expli­ci­ter la com­mune démarche de leurs « Esquisses trem­blantes », l’écrivain note : « nous ne sommes pas les maîtres des lieux et des forces cos­miques ». Précisément : de telles forces ne sont l’apanage que des fées. Si leurs mani­fes­ta­tions nous enchantent de leur mer­veilleuse pré­sence, si nous oublions qu’il pleut en regar­dant Par la fenêtre ouverte, c’est-à-dire en prê­tant main­te­nant atten­tion au jaillis­se­ment noir, ocre, bruis­sant des oiseaux d’Isabelle Raviolo et Pierre Dhainaut, c’est que la per­cep­tion des vola­tiles a rega­gné la confiance magique de l’enfance. Féerie de la lettre : l’écriture y est tou­jours en situa­tion, aus­si quo­ti­dienne que l’arrivée du cour­rier, elle est habi­tée, amou­reuse. Avec Youl, en 2006, L’Esprit de la lettre s’accommode très bien d’un for­mat plus grand et plus solide :

Tel est le rite mati­nal, attendre, sans impa­tience, l’arrivée
de celui qui donne un sens de plus au temps, qui l’ouvre

(…)

Ici, par chance, un fac­teur a posé son vélo comme autre­fois.

Chaque jour d’un tel calen­drier, chaque heure, la cor­res­pon­dance vient l’illuminer, lui confé­rer sa réa­li­té fabu­leuse de conte. Elle don­né à l’écriture son rythme, laquelle se fait alors poème. En leur fée­rique durée, les jours ne se suc­cèdent pas, c’est le Premier jour tous les jours, vignettes ou médaillons gra­vés par Bruno Collet : feuillets d’hymnes, de louanges, de célé­bra­tion de la vie déli­vrée de son ser­vage infer­nal.

S’élever en enfance, façon­ner des robes de papier pour des pou­pées magiques, est-ce bien sérieux ? C’est à ce stade, en tout cas, que le monde rede­vient pas­sion­nant. D’ailleurs, avec Jean-Jacques, nous osons nous l’avouer : nous sommes tou­chés, émus par ce que nous voyons. Ce n’est pas un signe de fai­blesse : plu­tôt une capa­ci­té à se mettre en crise, mal­gré l’âge. C’est parce qu’il écrit avec les mains que Pierre Dhainaut ne sépare pas cri­tique et créa­tion. Écrire est la trace de cette phase brû­lante de mort et de régé­né­ra­tion, de nuit pré­pa­rant la fraî­cheur de l’aube. Aussi bien le renou­veau des lilas.


Notes

  1. Pierre Dhainaut, Un art des pas­sages, L’Herbe qui tremble, 2017. Ce livre a pour sous-titre « Rencontres, poèmes, études » et reprend, par­mi beau­coup d’autres, les textes publiés en 2015 par Le Loup dans la véran­da sous le titre Gratitude augu­rale. []
  2. Tous les livres cités dans cet aper­çu sont consul­tables à la biblio­thèque muni­ci­pale de Lille. Que le per­son­nel et Jean-Jacques Vandewalle soient ici cha­leu­reu­se­ment remer­ciés pour leur dis­po­ni­bi­li­té, leur confiance, den­rées rares. Comme les poètes, ils font un tra­vail néces­saire et invi­sible. Les visi­teurs curieux auront besoin des cotes. Les voi­ci :
    • Passion du pré­caire avec Régis Lacomblez, Xsellys édi­tions, 2009 : DH-LA8-3 ;
    • Ce qu’il faut de patience à la sur­prise avec Jacques Clauzel, col. « A tra­vers », 2009-2010 : DH-MA8-41 ;
    • Esquisses avec Jean-Pierre Thomas, col. « Les Carnets de Samoreau », 2008-2011 : DH-MA8-20 ;
    • Par la fenêtre ouverte avec Isabelle Raviolo, La Dame d’onze heures, 2014 : DH-MA8-40 ; 
    • L’esprit de la lettre avec Youl, 2006 : DH-MA1-1  ;
    • Premier jour tous les jours avec Régis Lacomblez et Bruno Collet, Xsellys édi­tions, 2006 : DH-LA8-2 []

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Thomas Demoulin

Thomas Demoulin, né en 1980 près de Paris, vit et tra­vaille à Lille depuis 2007. L’écriture de poèmes est insé­pa­rable d’amitiés pas­sion­nées et d’échanges avec des per­son­na­li­tés intel­lec­tuelles et artis­tiques aux tra­jec­toires diverses. L’autre : l’écriture n’en serait que la per­pé­tua­tion…

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