> Thomas Demoulin, Livres en vie (3) : Bernard Hreglich

Thomas Demoulin, Livres en vie (3) : Bernard Hreglich

Par | 2018-03-03T19:34:45+00:00 1 mars 2018|Catégories : Bernard Hreglich, Essais & Chroniques|

Bernard Hreglich, Proses, Jean-Jacques Sergent imprimeur, 1997

S’il est vrai qu’écrire est un essai d’émancipation de l’être inté­rieur autant qu’extérieur (de son âme et des condi­tions maté­rielles de son exis­tence), Bernard Hreglich offre l’exemple d’un écri­vain qui a failli rater. Il ne faut pas oublier qu’une mala­die aus­si dégra­dante que celle qui le frap­pa a vite fait de miner en pro­fon­deur toutes les bonnes inten­tions affi­chées glo­rieu­se­ment par un auteur.

 

Bernard Hreglich, Proses, Jean-Jacques Sergent impri­meur, 1997

 

Ceux qui, contrai­re­ment à moi, ont eu l’heur et l’âge de croi­ser Hreglich savent qu’il fut un poète dis­cret, ne cher­chant pas à paraître à tout prix mal­gré ses pro­tec­teurs de poids : dès 1974, Bosquet se veut son par­rain, et il fut l’ami de Rousselot et Guillevic ; son beau-père était Serge Wellens, et nom­breux sont les poètes qui, aujourd’hui encore, à l’instar de Kenneth White, se rap­pellent des lec­tures orga­ni­sées rue Mercoeur ou, par­fois, dans la crypte de La Madeleine, par Marguerite Ambrosini Wellens, sa mère libraire. Echappant à de si nom­breuses sol­li­ci­ta­tions, au moment où Hreglich entre dans sa qua­ran­tième année, il n’a joué que deux coups : Droit d’absence en 1977, édi­té par Bosquet chez Belfond ; Maître Visage en 1986, aux édi­tions de la revue Sud. Deux livres célé­brés, res­pec­ti­ve­ment récom­pen­sés par les prix Max Jacob et Jean Malrieu.

 

Voilà où en est Bernard Hreglich en 1993, quand sa sclé­rose en plaques dégé­nère vio­lem­ment, le para­ly­sant de plus en plus com­plè­te­ment à un rythme aus­si effré­né qu’incontrôlable, le clouant dans un fau­teuil. Impossible de s’en sor­tir seul. Le poète est cou­pé dans son élan alors que deux feux, les enfants de ses amis et la guerre ser­bo-croate, venaient de sus­ci­ter les pre­miers textes, sublimes, de sa der­nière manière1. Il est ter­ras­sé ; qu’elle est loin, l’émancipation du poète, quand le moindre geste de la sur­vie quo­ti­dienne est lui-même deve­nu un idéal sou­vent inac­ces­sible…

 

Je ne sais pas ce qu’a pu lui dire son ami François de Boisseuil, mais c’est bien lui qui le remit au tra­vail (nous sommes en sep­tembre 1993). Enfin si, je sais sur­tout que ce n’est pas le genre d’ami à épi­lo­guer long­temps sur le pour­quoi du com­ment ; ne comp­tez pas sur lui non plus pour vous trou­ver des excuses ou pleu­rer sur votre sort. Il m’a racon­té une his­toire comme ça, où un peintre arrive un jour démo­ra­li­sé chez Giacometti. Le sculp­teur ques­tionne et fait accou­cher le mal­heu­reux : au fond, il pou­vait encore tra­vailler… L’histoire a de ces socra­tiques répé­ti­tions : Hreglich, armé de son nou­veau secré­taire, par­vient à retar­der la visite de sa Faucheuse : deux livres abso­lu­ment capi­taux sont envoyés à Jacques Réda, qui dirige alors la NRF, et qui les accepte. Un Ciel élé­men­taire paraît en 1994 (obte­nant le prix Mallarmé) et Autant dire jamais en sep­tembre 1996, un mois après la mort de l’auteur.

Or, le petit livre oblong2que j’ai entre les mains vient me rap­pe­ler, contre toute ten­ta­tive hagio­gra­phique, que la réa­li­té fut sim­ple­ment dure et tran­chante.

 

Affirmer que l’écriture l’aurait rem­por­té in extre­mis sur la mort sem­ble­rait en l’espèce quelque peu indé­cent, en plus d’être sim­pliste. Hreglich, en effet, alors même qu’il se mobi­lise pour venir à bout de ses deux livres majeurs, a accep­té sa mort : si écrire est une force qu’il peut, « le temps d’un poème », oppo­ser à la souf­france, le sui­cide en est une autre, qu’il envi­sage sérieu­se­ment. Les Proses sont le témoi­gnage abrupt de cette lutte entre deux puis­sances d’une même volon­té, la chro­nique d’un com­bat actif contre un effon­dre­ment pas­sif, déchéance qui, d’ailleurs, avait été fata­le­ment pré­dite par un amour de jeu­nesse ; il s’agissait de le démen­tir.

 

Vers la mi-jan­vier 1996, Hreglich se rate (pour la énième fois) et tombe dans le coma jusque mai. Les méde­cins amputent des pha­langes à un pied, des doigts à une main. En juin, il se trouve dans une mai­son de repos, dans le Morvan. C’est là qu’il écrit la tren­taine de sen­tences qui consti­tue ce livre. Aux yeux de tout le per­son­nel médi­cal, Bernard Hreglich est un patient qui col­la­bore. Mais, dans le secret de son écri­ture minus­cule et lente, il cir­cule déjà d’un monde à l’autre. « Ce che­min me mène à la noir­ceur mais je désigne ce che­min ». Ces phrases, il les ramène de très loin, d’un domaine d’expérience dont il est rare de pou­voir témoi­gner. Elles tombent, dic­tées par le mys­tère à la fois tri­vial et ver­ti­gi­neux qui nous attend tous. Ce qu’elles nous com­mu­niquent avec la clar­té d’une dépêche, c’est une proxi­mi­té des plus extrêmes avec l’impensable néant que l’homme peut sou­hai­ter deve­nir. La com­po­si­tion sobre en Garamond de corps 18 rend sen­sible ce pas­sage au-delà du visible.

 

On le voit : dans « la douce moi­teur de l’encre » l’écriture n’est pas contre la mort ; cha­cune a inves­ti l’autre. Éblouissant ou aveu­glant récit dont seule la poé­sie est capable : « Cet homme bri­sé porte les traces de son crime. Mille fusils pour étour­dir celui que trans­porte un exil durable, ne sachant rien de cette zone bru­meuse où vient la nuit comme un miracle ».

Avec ce livre de peu, si modeste en appa­rence, les huma­nistes François de Boisseuil et Jean-Jacques Sergent auront don­né à cette nuit son éclat le plus juste. Sans doute ne furent-ils conduits que par l’amitié, par l’espèce d’urgence ins­tinc­tive propre aux émo­tions ; mais le lec­teur des Proses ne peut s’empêcher de son­ger qu’ils ont ain­si par­ache­vé l’émancipation du poète :

Si la nuit te donne rai­son nous devien­drons des formes neuves sur les parois de ton exil. 

 


Notes

  1. [i] [1] Max Alhau a trou­vé pour eux les mots justes, à lire ici, dans Recours au poème. La 46ème livrai­son des Hommes sans épaules, qui sera pré­sen­tée au pro­chain Salon de la revue, à Paris, consa­cre­ra tout un dos­sier à Hreglich, injus­te­ment res­té mécon­nu.[]
  2. [i] In-12 oblong (12 × 18,5) de 24 ff.[]

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Thomas Demoulin

Thomas Demoulin, né en 1980 près de Paris, vit et tra­vaille à Lille depuis 2007. L’écriture de poèmes est insé­pa­rable d’amitiés pas­sion­nées et d’échanges avec des per­son­na­li­tés intel­lec­tuelles et artis­tiques aux tra­jec­toires diverses. L’autre : l’écriture n’en serait que la per­pé­tua­tion…

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