> Soleils jumeaux : Albert Camus & René Char, Correspondance 1946-1959

Soleils jumeaux : Albert Camus & René Char, Correspondance 1946-1959

Par | 2018-05-28T05:32:29+00:00 2 septembre 2017|Catégories : Critiques|

 

 

Tout com­mence au len­de­main de la guerre. Camus a tou­jours beau­coup de liens avec ses amis résis­tants, et publie Caligula au moment où Char lui confie ses Feuillets d’Hypnos pour publi­ca­tion dans sa col­lec­tion « Espoir » chez Gallimard. Char, qui aime autant qu’il admire Camus, lui affirme le 22 juin 1947 à pro­pos de La Peste : « vous avez écrit un très grand livre ». Camus répond bien­tôt en confiant à Char la réci­pro­ci­té de son admi­ra­tion :

 

 « Il y a peu d‘hommes aujourd’hui dont j’aime à la fois le lan­gage et l’attitude. Vous êtes de ceux-là – le seul poète aujourd’hui, qui ait osé défendre la beau­té, le dire expli­ci­te­ment, prou­ver qu’on peut se battre pour elle en même temps que pour le pain de tous les jours. » (30 juin 1947)

 

Et puis Camus cherche une mai­son secon­daire dans le Sud, pense à Char natu­rel­le­ment, son­geant peut-être à l’homme et à l’œuvre autant qu’au pay­sage, au cli­mat, qui sus­citent un écho dont on devine les accents nos­tal­giques. Char enthou­siaste voit dans le Sud de la France un pro­lon­ge­ment du sen­ti­ment géo­gra­phique que le sou­ve­nir de l’Algérie doit avoir impri­mé chez son nou­vel ami. Dans sa post­face à La Postérité du Soleil, citée par Planeille, René Char écrit :

 

 « Je com­pris à l’expression des yeux de Camus, à l’exubérance qui les éclai­ra, qu’il tou­chait à une terre et à des êtres aux soleils jumeaux qui pro­lon­geaient avec plus de ver­dure, de colo­ris et d’humidité la terre d’Algérie à laquelle il était si atta­ché.»    

 

Vient alors le temps de la recherche, de la négo­cia­tion, de la tran­sac­tion, où l’on sur­prend Char,  en plein opti­misme mar­chand :  « Nous for­ce­rons les prix à deve­nir rai­son­nables »  (1er août 1947).

Le soleil, for­cé­ment, guide le lec­teur vers le creux des aven­tures immo­bi­lières, des sou­cis fami­liaux et de la genèse des pro­jets de publi­ca­tion, dans cette zone où se joue le plus grand que soi où l’on sent alors mon­ter les voix des deux poètes.

Il est beau­coup ques­tion de lieux, comme dans cet autre vers libre du manque : « Cher Albert, cette mai­son est borgne sans vous » (Char à Camus, 19 sep­tembre 1958)… Dans l’entre-deux-mers de ces artistes d’apparences si diver­gentes, il y a les pays du pied du Ventoux et la mise en place d’un lan­gage com­mun. Le séjour plus loin­tain de l’un per­met par­fois l’image, par exemple quand Camus voyage au Brésil, « Pays trop chaud, d’ailleurs, où la nature man­ge­ra un jour les fra­giles décors sur­éle­vés dont l’homme essaie de s’entourer. Les ter­mites vont dévo­rer les gratte-ciel, tôt ou tard, les lianes vierges blo­que­ront les autres et la véri­té du Brésil écla­te­ra enfin » (8 août 1949), quand ce n’est pas leur rejet des milieux lit­té­raires pari­siens expri­mé par Char qui les unit loin des autres : "A Paris, la paix des larves se pour­sui­vait jus­qu'à mon départ, qu’il n’aura vrai­sem­bla­ble­ment pas rom­pue » (17 août 1949)…

C’est à Char qu’échoit le plus sou­vent la tâche d’écrire en poète, libre cours d’une voix enthou­siaste à laquelle Camus répond en géné­ral plus sobre­ment, par­ta­geant sans mys­tère son quo­ti­dien d’écrivain. On devine ce que coûte à l’un et à l’autre la fabri­ca­tion des livres, quand elle bride ou presse ou dépasse, ou qu’un manus­crit est envoyé au cama­rade écri­vain pour avis « avant que les impri­meurs s’en mêlent ».

C’est Char aus­si qui théo­rise l’amitié lit­té­raire : « l’envie d’écrire des poèmes ne s’accomplit que dans la mesure pré­cise où ils sont pen­sés et sen­tis à tra­vers de très rares com­pa­gnons. »

Par touches, par moments, quand l’amitié est assez bien entre­te­nue mais que la dis­tance ou le temps éti­rés invitent aux confi­dences, quelque chose de plus pré­cieux advient ça-et-là. Ainsi, en octobre 1949, René Char com­mente : « L’été a une belle vieillesse ici, il conti­nue à tra­ver­ser, à par­cou­rir les champs son bâton feuillu à la main. Mais quelle tris­tesse, mais quelle angoisse magné­tique dans l’air et sur les choses ! Les êtres eux se font sim­ple­ment mal, c’est tou­jours l’aurore pour les plaies. Aimer, ne pas aimer ? Quel long ver­tige… Et on ne peut res­ter jamais deux. Dès que l’on est défi­ni­ti­ve­ment deux. Les autres, la morale, ce foyer déjà bâti que rien n’autorise à défaire que son propre plai­sir… Est-ce suf­fi­sant ? On ne sait plus. On dure. » Camus répond : « La véri­té est qu’il faut ren­con­trer l’amour avant de ren­con­trer la morale. Ou sinon, les deux péris­sent. La terre est cruelle. Ceux qui s’aiment devraient naître ensemble. Mais on aime mieux à mesure qu’on a vécu et c’est la vie elle-même qui sépare de l’amour. Il n’y a pas d’issue – sinon la chance, l’éclair – ou la dou­leur. » Et, plus loin : « Le retran­che­ment est dif­fi­cile. J’ai pas­sé l’âge du rêve. Et puis mon effort constant a été de repous­ser la soli­tude, la dif­fé­rence, l’intime. Je vou­lais être avec. Mais il y a une des­ti­née, c’est là ma seule croyance. Et pour moi, elle est dans cette lutte ou rien n’est facile ».

Avec le temps, l’admiration de Char pour Camus n’en devient que plus grande, et jusqu’à l’appréciation de l’œuvre dans sa glo­ba­li­té le rend comme épris de l’œuvre de l’autre comme du jeu poé­tique qu’il lui donne res­pec­tueu­se­ment comme réponse, non sans auto­dé­ri­sion :

 

 « Cher Albert. Le bel arc en ciel de vos livres fait ma joie. Ensemble ils miroitent entre le jour et la lampe, comme une truite de la Sorgue, entre gra­vier et cres­son. Merci. » (29 octobre 1953)

 

Le ton de Camus n’est pas moins per­son­nel lorsqu’il répond au poème atta­ché à la lettre de Char : « Oui renon­cer à l’enfance et impos­sible. Et pour­tant il faut s’en sépa­rer un jour, exté­rieu­re­ment au moins. Mais être un homme, subir d’être un homme et par­fois, aus­si, subir les hommes, quelle peine ! Coïncidence : je pen­sais aus­si ces der­niers temps à Alger et à mon enfance. Mais j’ai gran­di dans des rues pous­sié­reuses, sur des plages sales. Nous nagions, et un peu plus loin c’était la mer pure. La vie était dure chez moi, et j’étais pro­di­gieu­se­ment heu­reux, la plu­part du temps ». (30 octobre 1953)

 

Fruit de douze ans d’échanges entre Albert et Camus ain­si que du tra­vail de Franck Planeille, qui pro­pose cette édi­tion, la cor­res­pon­dance des deux écri­vains se pré­sente aujourd’hui en for­mat de poche comme le car­net de bord d’une ami­tié, où les nom­breuses expres­sions du res­pect mutuel et de la bien­veillance la plus fami­liale encadrent quelques pas­sages où la créa­tion lit­té­raire s’invite au creux du pro­saïque. Souvent d’ordre prin­ci­pa­le­ment anec­do­tique et maté­riel, le dia­logue laisse la part belle à l’échange de dates de pas­sage entre Paris et le sud de la France, à des détails sur les tirages des œuvres res­pec­tives ou conjointes des deux auteurs, ain­si qu’à des ama­bi­li­tés éparses. On croit devi­ner là tout à la fois leur gen­tillesse et leur déta­che­ment, tout en sen­tant bien que la vraie ami­tié et la vraie poé­sie se jouaient d’abord -ce qui semble bien natu­rel- dans les longues conver­sa­tions les soirs d’été à l’Isle sur Sorgue, voire dans les lec­tures des œuvres de l’autre plu­tôt que dans les brefs billets envoyés pour s’enquérir d’un bon à tirer, d’un rhume ou d’un départ en voyage.

 

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