« Jacqmin n’a pub­lié qu’avec parci­monie », écrit Sab­ri­na Par­ent, scrupuleuse, dans le texte accom­pa­g­nant la pub­li­ca­tion du Traité de la pous­sière.

Oui, et toute la poésie (et peut-être pas seule­ment celle de Jacqmin) est là, dans ces scrupules atten­tifs, soigneux, qui éloignent du paraître et, dif­fi­cile­ment, approchent de l’être. Que Sab­ri­na Par­ent, par con­séquent, se ras­sure : con­fiée aux bonnes heures du Cad­ran ligné, la paru­tion posthume de ce Traité inachevé ne trahit en rien la voie ardue suiv­ie par son auteur. Au con­traire, fidèle à la souri­ante ironie de l’intitulé, un « traité », elle for­mule, encore plus qu’une hypothé­tique (non-)connaissance, une exigeante éthique de l’écriture. Et avec elle une dis­ci­pline poé­tique où les mots, loin de se glo­ri­fi­er de leur éclat silen­cieux, tou­jours vain, doivent se sub­limer pour par­venir, par impos­si­ble, au limpi­de infini.

Il faut avoir le cœur endur­ci pour infliger
aux choses
le châ­ti­ment de notre verbe. 

François Jacqmin, Traité de la poussière, Editions Le Cadran Ligné, 2017.

François Jacqmin, Traité de la pous­sière, Edi­tions Le Cad­ran Ligné, 2017.

La parole tue ; elle éteint. Elle nous rend sourds et aveu­gles aux hum­bles choses, elle nous rend arro­gants, nous man­quons de tact car elle empêche nos mains de se dilater vers elles. A l’encontre du bleu du ciel, par exemple,

un mot est le début
d’un nuage.

Obnu­bi­la­tion, obstruc­tion, obtu­ra­tion : le piège du lan­gage, dans le pire du cas, est de se faire réclame, auto­pro­mo­tion. Ce qui se referme sur nous, c’est alors l’usinerie de nos fic­tions, avec sa nuée servile de gloires mer­can­tiles et de sat­is­fac­tion de soi. L’horizon se bouche. Cepen­dant Jacqmin nous guérit aus­sitôt de l’illusion inverse, qui serait de croire que nous pou­vons évoluer hors de ces rets :

On suit docile­ment le sen­tier qui mène
à la mort
en entraî­nant le lan­gage dans notre chute. 

L’humain est un ani­mal qui par­le, notre con­di­tion est faite de lan­gage. Notre effort pour lut­ter con­tre notre pro­pre pesan­teur ne peut mobilis­er que l’instrument même de notre désas­tre, de sorte que le poète a la tâche un peu folle de faire feu de ce bois-là.

La ten­ta­tive de Jacqmin est de la plus haute exi­gence. Il tra­vaille les mots de manière à obtenir d’eux, de leur rythme, de leur unité poé­tique, la ces­sa­tion de l’activisme ver­beux et inerte qui les can­tonne dans le paraître. L’ascèse d’écriture con­siste à témoign­er d’une pure extériorité.

L’être, en tant
qu’essence du pragmatisme ;
autrement dit :

la fon­da­tion sur laquelle
il n’est plus requis
de bâtir.

L’analogie de ses sizains lap­idaires avec cer­tains ver­sets antiques du Samkhya-Yoga est frap­pante, mais il con­vient de ne la men­tion­ner qu’en pas­sant. Le chant, pour nous hauss­er à cette con­science, ne doit, con­tre toute apparence, faire appel à aucun exposé sys­té­ma­tique, il s’efforcera d’être aus­si vif et leste que pos­si­ble afin de laiss­er fluer le présent de l’action. Le geste manuel, véri­ta­ble résumé de l’approche con­crète de l’être, il appar­tient au poète de ne pas le vider de son sang. Aus­si léger qu’une aile, l’être est ain­si délesté des lacets que nous lui atta­chons trop facile­ment : jus­ti­fi­er, pro­duire, s’affairer. De cela, en réal­ité, l’être n’a cure.

L’alouette est trem­pée d’altitude.

Quand le poème parvient à devenir cet oiseau, il nous fait savoir que l’être est partout, autour de nous, sur nous, en nous. « Par­mi », pour­rions-nous dire en reprenant Dotremont, un autre grand écrivain du geste. L’alouette est si fugace : le plus sou­vent, elle n’est qu’un son

dont l’univers a besoin
pour être
à son tour alouette. 

Tra­vail­lés par le poète qui en dégage les ressources les plus inat­ten­dues, les mots nous font pénétr­er dans une « immen­sité dubi­ta­tive » dont l’inachèvement est la seule mesure. Leur tra­jec­toire n’est jamais con­tin­ue. Le Traité de la pous­sière ne pou­vait être qu’un poème de la brisure : il est de la plus notable impor­tance que les sizains ne se don­nent que comme deux ter­cets. La poussée du poème est insta­ble, ses équili­bres se dis­sipent, ils sont chao­tiques, c’est une avancée dans l’inconnu : la sur­prise y est de mise, un humour sou­vent cruel :

Quand il serait en expansion
con­tin­ue,
l’univers ne va pas plus loin

que ma blessure.

Le choc de la gram­maire et de la stro­phe explore l’unité dialec­tique de l’être et du néant. Et une émo­tion nous saisit quand nous songeons que, peut-être, ce livre incom­plet était la meilleure forme pour se hiss­er à la pointe la plus extrême de la parole, qui est le doute. L’obscur, le noir, l’opaque don­nent aus­si accès à la con­science, même si c’est de manière déroutante :

J’entre dans la foule.
L’industrie de l’être
est là. 

Le lan­gage demeure notre bien com­mun. En osant le pren­dre à bras le corps, Jacqmin parvient à tran­scen­der notre con­di­tion, dis­ons, en tout cas, à en tir­er le meilleur par­ti : remet­tre de l’être dans notre activ­ité et des vis­ages dans notre foultitude.

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Thomas Demoulin

Thomas Demoulin, né en 1980 près de Paris, vit et tra­vaille à Lille depuis 2007. L’écriture de poèmes est insé­para­ble d’amitiés pas­sion­nées et d’échanges avec des per­son­nal­ités intel­lectuelles et artis­tiques aux tra­jec­toires divers­es. L’autre : l’écriture n’en serait que la perpétuation…