> François Jacqmin, Traité de la poussière

François Jacqmin, Traité de la poussière

Par | 2018-01-26T13:37:24+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Critiques, François Jacqmin|

« Jacqmin n’a publié qu’avec par­ci­mo­nie », écrit Sabrina Parent, scru­pu­leuse, dans le texte accom­pa­gnant la publi­ca­tion du Traité de la pous­sière.

Oui, et toute la poé­sie (et peut-être pas seule­ment celle de Jacqmin) est là, dans ces scru­pules atten­tifs, soi­gneux, qui éloignent du paraître et, dif­fi­ci­le­ment, approchent de l’être. Que Sabrina Parent, par consé­quent, se ras­sure : confiée aux bonnes heures du Cadran ligné, la paru­tion post­hume de ce Traité inache­vé ne tra­hit en rien la voie ardue sui­vie par son auteur. Au contraire, fidèle à la sou­riante iro­nie de l’intitulé, un « trai­té », elle for­mule, encore plus qu’une hypo­thé­tique (non-)connaissance, une exi­geante éthique de l’écriture. Et avec elle une dis­ci­pline poé­tique où les mots, loin de se glo­ri­fier de leur éclat silen­cieux, tou­jours vain, doivent se subli­mer pour par­ve­nir, par impos­sible, au lim­pide infi­ni.

Il faut avoir le cœur endur­ci pour infli­ger
aux choses
le châ­ti­ment de notre verbe.

François Jacqmin, Traité de la poussière, Editions Le Cadran Ligné, 2017.

François Jacqmin, Traité de la pous­sière, Editions Le Cadran Ligné, 2017.

La parole tue ; elle éteint. Elle nous rend sourds et aveugles aux humbles choses, elle nous rend arro­gants, nous man­quons de tact car elle empêche nos mains de se dila­ter vers elles. A l’encontre du bleu du ciel, par exemple,

un mot est le début
d’un nuage.

Obnubilation, obs­truc­tion, obtu­ra­tion : le piège du lan­gage, dans le pire du cas, est de se faire réclame, auto­pro­mo­tion. Ce qui se referme sur nous, c’est alors l’usinerie de nos fic­tions, avec sa nuée ser­vile de gloires mer­can­tiles et de satis­fac­tion de soi. L’horizon se bouche. Cependant Jacqmin nous gué­rit aus­si­tôt de l’illusion inverse, qui serait de croire que nous pou­vons évo­luer hors de ces rets :

On suit doci­le­ment le sen­tier qui mène
à la mort
en entraî­nant le lan­gage dans notre chute.

L’humain est un ani­mal qui parle, notre condi­tion est faite de lan­gage. Notre effort pour lut­ter contre notre propre pesan­teur ne peut mobi­li­ser que l’instrument même de notre désastre, de sorte que le poète a la tâche un peu folle de faire feu de ce bois-là.

La ten­ta­tive de Jacqmin est de la plus haute exi­gence. Il tra­vaille les mots de manière à obte­nir d’eux, de leur rythme, de leur uni­té poé­tique, la ces­sa­tion de l’activisme ver­beux et inerte qui les can­tonne dans le paraître. L’ascèse d’écriture consiste à témoi­gner d’une pure exté­rio­ri­té.

L’être, en tant
qu’essence du prag­ma­tisme ;
autre­ment dit :

la fon­da­tion sur laquelle
il n’est plus requis
de bâtir.

L’analogie de ses sizains lapi­daires avec cer­tains ver­sets antiques du Samkhya-Yoga est frap­pante, mais il convient de ne la men­tion­ner qu’en pas­sant. Le chant, pour nous haus­ser à cette conscience, ne doit, contre toute appa­rence, faire appel à aucun expo­sé sys­té­ma­tique, il s’efforcera d’être aus­si vif et leste que pos­sible afin de lais­ser fluer le pré­sent de l’action. Le geste manuel, véri­table résu­mé de l’approche concrète de l’être, il appar­tient au poète de ne pas le vider de son sang. Aussi léger qu’une aile, l’être est ain­si déles­té des lacets que nous lui atta­chons trop faci­le­ment : jus­ti­fier, pro­duire, s’affairer. De cela, en réa­li­té, l’être n’a cure.

L’alouette est trem­pée d’altitude.

Quand le poème par­vient à deve­nir cet oiseau, il nous fait savoir que l’être est par­tout, autour de nous, sur nous, en nous. « Parmi », pour­rions-nous dire en repre­nant Dotremont, un autre grand écri­vain du geste. L’alouette est si fugace : le plus sou­vent, elle n’est qu’un son

dont l’univers a besoin
pour être
à son tour alouette. 

Travaillés par le poète qui en dégage les res­sources les plus inat­ten­dues, les mots nous font péné­trer dans une « immen­si­té dubi­ta­tive » dont l’inachèvement est la seule mesure. Leur tra­jec­toire n’est jamais conti­nue. Le Traité de la pous­sière ne pou­vait être qu’un poème de la bri­sure : il est de la plus notable impor­tance que les sizains ne se donnent que comme deux ter­cets. La pous­sée du poème est instable, ses équi­libres se dis­sipent, ils sont chao­tiques, c’est une avan­cée dans l’inconnu : la sur­prise y est de mise, un humour sou­vent cruel :

Quand il serait en expan­sion
conti­nue,
l’univers ne va pas plus loin

que ma bles­sure.

Le choc de la gram­maire et de la strophe explore l’unité dia­lec­tique de l’être et du néant. Et une émo­tion nous sai­sit quand nous son­geons que, peut-être, ce livre incom­plet était la meilleure forme pour se his­ser à la pointe la plus extrême de la parole, qui est le doute. L’obscur, le noir, l’opaque donnent aus­si accès à la conscience, même si c’est de manière dérou­tante :

J’entre dans la foule.
L’industrie de l’être
est là. 

Le lan­gage demeure notre bien com­mun. En osant le prendre à bras le corps, Jacqmin par­vient à trans­cen­der notre condi­tion, disons, en tout cas, à en tirer le meilleur par­ti : remettre de l’être dans notre acti­vi­té et des visages dans notre foul­ti­tude.

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Thomas Demoulin

Thomas Demoulin, né en 1980 près de Paris, vit et tra­vaille à Lille depuis 2007. L’écriture de poèmes est insé­pa­rable d’amitiés pas­sion­nées et d’échanges avec des per­son­na­li­tés intel­lec­tuelles et artis­tiques aux tra­jec­toires diverses. L’autre : l’écriture n’en serait que la per­pé­tua­tion…

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