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Patricia Cartereau & Albane Gellé, Pelotes, Averses, Miroirs

Par |2019-02-03T06:51:33+00:00 3 février 2019|Catégories : Albane Gellé, Essais & Chroniques|

Patricia Cartereau & Albane Gellé, Pelotes, Averses, Miroirs,

L’espace.

Avant même l’alternance des des­sins et des poèmes, nous remar­quons le blanc, vaste, omni­pré­sent, intact. Primordiale inno­cence ? En tout cas nous nous inter­ro­geons sur la conno­ta­tion de la trace, les valeurs ambi­guës de ce qui sur­git : formes, cou­leurs, poèmes, à peine appo­sés sur le monde, est-ce vio­lence ou dou­ceur, vie ou iner­tie ? Et après tout, fau­drait-il tran­cher ?

Patricia Cartereau & Albane Gellé, Pelotes, Averses, Miroirs, L’atelier contem­po­rain, 2018

Nous nous pro­me­nons dans les bois. « De bon matin lichen s’étend », la nature fré­mit, nous la sen­tons qui res­pire et l’eau coule : encre, aqua­relle, écri­ture comme un souffle et une flaque. Pelotes, averses, miroirs : ce n’est pas tant une uni­té que ce titre résume, mais un per­pé­tuel mobile, d’incessants pas­sages d’une figure à l’autre, labiles trans­for­ma­tions :

 Je suis che­vreuil, oiseau de juin

je suis nous sommes une guir­lande 

[…] 

 

Cette espèce de vaste com­mu­ni­ca­tion des choses entre elles (que Ludovic Degroote a rai­son de rap­pro­cher de la cor­res­pon­dance bau­de­lai­rienne), nous la sen­tons, sou­vent par la peau. Chaque être, tous les êtres, comme ces « petits os poin­tus », ces « branches », ces « nids de che­nilles » en sont autant d’indices : ils ren­voient vers d’autres êtres. Chemin fai­sant, nous ramas­sons par exemple des pelotes de réjec­tion. Le crayon du des­sin ou la plume de l’écriture tissent un obs­cur réseau ser­ré sur la can­deur abso­lu­ment anté­rieure à tout.

 

 Nous ne sommes pas seuls, à tâton­ner

sur de petites pierres, se frayant

un pas­sage, n’évitant pas

quelques bosses. 

 

Toucher, tact, cour­toi­sie : les êtres parlent, les êtres répondent. Seul un bien triste tech­ni­cien de l’esprit rédui­rait les êtres à de mornes choses-en-soi. Dans ce livre de Patricia Cartereau et Albane Gellé, le mou­ve­ment du poème, et avec lui la trace légère du pin­ceau sur la feuille, révèle le rythme d’un cœur et la vie d’une conscience. Nous nous pro­me­nons dans les bois, des fou­gères nous caressent, et nous devi­nons l’âme. 

Et si nous sommes inter­pel­lés par l’apparition d’un noir, cap­ti­vés par un rose, un vert, un mauve, si nous igno­rons com­ment inter­pré­ter leur sur­gis­se­ment par rap­port au vir­gi­nal imma­cu­lé, c’est parce qu’ils parlent la langue auro­rale de l’animal sau­vage :

 

« Il fau­dra trou­ver

des gestes d’antilope, des sabots un peu sau­vages,

[…] »

Au plus proche de l’émotion, l’écriture poé­tique com­mu­nique avec le lan­gage ani­mal. Elle prend son rythme à même le tres­saille­ment ner­veux et san­guin du muscle d’un che­val, d’un cerf, d’un loup, aux pieds nus d’un homme qui marche dans la nature. Si la poé­sie rafraî­chit la parole humaine, c’est à l’étalon de cette étrange alté­ri­té : l’animal. Le poème pro­vient de cet « autre ver­sant », « les lan­gages sans mots, les renards  ». La rai­son et son arma­da de tech­niques de l’esprit, qui nous ense­ve­lissent de ques­tions, menacent inces­sam­ment de nous le faire oublier. 

Mais nous mar­chons dans les bois, tâchant d’apprendre de l’ignorance des bêtes.

 

 Asseyons-nous dans l’herbe,

les ques­tions s’arrêtent. 

mm

Thomas Demoulin

Thomas Demoulin, né en 1980 près de Paris, vit et tra­vaille à Lille depuis 2007. L’écriture de poèmes est insé­pa­rable d’amitiés pas­sion­nées et d’échanges avec des per­son­na­li­tés intel­lec­tuelles et artis­tiques aux tra­jec­toires diverses. L’autre : l’écriture n’en serait que la per­pé­tua­tion…

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