> Quelques questions à Marie Alloy

Quelques questions à Marie Alloy

Par |2018-06-04T20:17:28+00:00 3 juin 2018|Catégories : Dominique Sampiero, Marie Alloy, Rencontres|

Deux livres de cor­res­pon­dance : Marie Alloy, Dominique Sampiero, Vers la terre(1995), L’Ombre emboî­tée(1997), aux Editions Le Silence qui roule.

Chère Marie,

j’ai pas­sé de longues heures à lire, à regar­der Vers la terre, et L’Ombre emboî­téei. J’ai essayé de m’en impré­gner. Je décou­vrais com­plè­te­ment Sampiero, dont seul le nom m’était connu. Je connais­sais un peu plus ton tra­vail.

manus­crits de Dominique Sampietro, droits réser­vés

Quoique très dif­fé­rents l’un de l’autre, ces deux livres m’ont tout de suite cap­ti­vé ; la lumière natu­relle m’y aidait d’ailleurs car la salle de lec­ture était offerte à un ciel char­gé de mille nuances, de mille strates d’épaisseurs, nues et azur se dis­pu­tant sou­vent la par­tie à toute vitesse. Un peu comme des sen­ti­ments, du reste. C’était un cli­mat par­fait pour me lais­ser prendre par la masse des papiers et la maté­ria­li­té du livre (Vélin d’Arches pour L’Ombre, BFK de Rives pour Vers la terre). L’Ombrem’étonnait par l’association de ses deux corps de texte (Clearface 34 et 17), par son orga­ni­sa­tion « en couple » ; l’autre, monu­men­tal, nar­ra­tif, par le poids des aqua­tintes et des textes colo­rés, tour­bés, tan­gibles.

J’ai pris beau­coup de notes. Le mys­tère cepen­dant per­sis­tait : plus je tour­nais les pages, plus me tra­ver­sait une réa­li­té ver­sa­tile. Je n’arrivais pas à la péné­trer. 

Je suis retour­né plu­sieurs fois à la biblio­thèque, j’ai évi­dem­ment lu l’article que t’a consa­cré Arts&Métiers du livreiii, puis ton article sur Dominique Sampiero, Le Sens pro­fond de la terre, paru dans Nord’iv. Plus tard, je t’ai adres­sé l’espèce de ques­tion­naire que voi­ci : tu m’as fait l’amitié d’y répondre. Je te remer­cie vive­ment, chère Marie, pour cet échange. Aujourd’hui, nous le par­ta­geons avec tous les lec­teurs de Recours au poème. Ainsi quelque chose cir­cule.

 

gra­vures de Marie Alloy, droits réser­vés

Thomas Demoulin – Comment as-tu pres­sen­ti que Dominique Sampiero et toi par­ta­giez cer­taines intui­tions ? Pourquoi lui as-tu écrit ?

Marie Alloy – Je l’ai contac­té après avoir lu avec émo­tion ses pre­miers ouvrages en prose poé­tique et comme je com­men­çais depuis seule­ment quelques années (1993) à créer des livres d’artiste, et, sans rien pro­gram­mer, j’ai pris contact avec lui via son édi­teur (Cheyne à l époque, si je ne me trompe pas). J’avais déjà réa­li­sé des livres avec d’autres poètes, comme Antoine Emaz, mais ici l’expérience avec D.S. fut dif­fé­rente, davan­tage basée sur l’échange vivant (poèmes /​ gra­vures) qu’avec Antoine Emaz pour qui lais­ser « totale carte blanche à l’artiste » est sa façon, non de se désen­ga­ger mais de faire confiance et d’accepter l’imprévisible – le dia­logue venant après, ou pen­dant, mais sans ingé­rence dans le mou­ve­ment sin­gu­lier de l’artiste. En fait Dominique Sampiero à qui j’avais envoyé une recherche en cours, un petit age­nouilléréa­li­sé en aqua­tinte au sucre et tiré en encre noire, s’est sen­ti inter­pel­lé par cette estampe. Il a com­men­cé à écrire à par­tir d’un envoi de petits per­son­nages, assez pri­mi­tifs, ter­reux, repliés sur eux-mêmes, dans un rap­port à la terre à la fois orga­nique, miné­ral et relié à la prière, par le fait de s’incliner, avec humi­li­té, (un peu comme dans la pos­ture d’un pay­san de Jean-François Millet par exemple). Au fil des échanges qui se sont éta­lés sur plu­sieurs mois, ce fut tan­tôt l’écriture qui don­nait forme aux figures gra­vées, tan­tôt celles-ci qui sus­ci­taient l’écriture. Il y eu un mou­ve­ment d’échange très dyna­mique, une moti­va­tion réci­proque, une sti­mu­la­tion créa­tive mutuelle.

 

TD – Apparemment, c’est toi qui, la pre­mière, a envoyé quelques chose (était-ce l’aquatinte en fron­tis­pice ?), puis Sampiero et toi vous avez cor­res­pon­du, vous êtes vrai­ment entrés dans cette démarche d’échange dont parle Pierre Dhainaut à pro­pos des livres d’artiste : c’est tou­jours ris­qué, ce pre­mier pas vers l’autre, non ? Le dia­logue peut ne pas prendre ?

MA – Non ce n’était pas l’aquatinte en fron­tis­pice le point de départ ; celle-ci est venue bien après, au contact des mots, sur­gie d’un monde incons­cient à la croi­sée de l’anal et de l’animal, comme quelque chose qui naî­trait de l’humus même de la terre et du dia­logue.

Livre d’échange bien sûr, mais c’est aus­si à un niveau de pro­fon­deur qu’il n’y a pas lieu d’analyser. Nous nous sommes ren­con­trés plus tard, mais l’échange essen­tiel dans le tra­vail de créa­tion s’est fait par cour­rier.

 

Il n’y a pas de risque à entrer en contact, cher­cher un dia­logue ; poé­sie et pein­ture, ou gra­vure, ont tou­jours été étroi­te­ment liées. Le seul risque est que le tra­vail dans le livre soit mal enga­gé, voire fabri­qué, non authen­tique – dans ce cas, il faut refaire, recom­men­cer (pour cer­tains livres qui m’ont résis­té, j’ai dû faire de nom­breuses maquettes avant de trou­ver une jus­tesse). J’ai tou­jours cher­ché un accord entre les figures gra­vées et le poème, ses rythmes, son monde, en refu­sant l’illustration comme l’abstraction. Privilégier l’émotion, la voie sen­sible, une sorte d’imperfection qui donne la vibra­tion humaine, son tou­cher et sa voix

TD – Des corps age­nouillés… Un rap­port avec la sculp­ture ?

MA – Non je n’ai pas pen­sé à la sculp­ture mais seule­ment à la pro­jec­tion de mon propre corps sur le sol de l’atelier, puisque j’ai réa­li­sé ses plaques en aqua­tinte au sucre, age­nouillée moi-même par terre, pour les peindre, puis les faire mordre par l’acide. Mon ate­lier d’alors était une vieille étable…

TD – En 1995, pour Vers la terre, tu pos­sèdes ta propre presse taille-douce depuis peu. Est-ce que ça a été une évi­dence pour toi de l’utiliser pour ce pre­mier livre avec Dominique Sampiero ?

MA – Non, pas une évi­dence. Il n’y a d’évidence en rien. C’est un che­mi­ne­ment, un enchaî­ne­ment des actes et des gestes – comme pour le rou­le­ment des cylindres de la presse. La plaque gra­vée est entraî­née, rou­lée sur le papier, impri­mée et l’empreinte en devient révé­la­tion. J’ai fait une cin­quan­taine de per­son­nages pour ce livre, vingt-cinq seule­ment ont été rete­nus, pour leur force énig­ma­tique, char­nelle, presque pri­maire. Il y avait aus­si en jeu pour ce livre un rap­port à la sexua­li­té et à la mort qui a secoué mon tra­vail de gra­veur (une façon de labou­rer le corps de la plaque et du lan­gage).

TD – Sampiero a un rap­port vivant et nour­ri à l’image, quelle expé­rience avait-il alors du livre, du livre d’artiste ?

MA – Il a fait de nom­breux livres d’artiste, bien avant ce livre avec moi, et bien aprèsv. Je ne connais­sais pas cet aspect de son tra­vail, je lisais seule­ment les poèmes dans des édi­tions cou­rantes, à l’affût d’échos inté­rieurs. Plus tard, après ce livre, j’ai com­pris que ce qui m’avait tou­ché dans cette écri­ture de D.S., c’était le nord de mes ori­gines, le nord rural, une cer­taine pau­vre­té d’être et de nudi­té inté­rieure mais comme empor­tée dans un mael­strom de sen­sa­tions confuses, un trop d’images, un flux inapai­sable et contra­dic­toire de beau­té et de maux.

TD – Dans le même ordre d’idée, c’est un poète qui ne redoute pas d’embarquer dans une nar­ra­tion. Est-ce que toi tu as eu cette impres­sion ?

MA – Non, la nar­ra­tion échappe au texte ici. C’est de la poé­sie, une voix qui s’étrangle à dire le corps dans l’amour et à reje­ter l’enfouissement ultime ; ce qui en résulte est une haute lutte avec la terre et avec soi-même. Mes gra­vures accom­pagnent, elles ne décrivent pas. On peut lire sans les regar­der, ou ensemble, prose et estampe, il se pro­duit une autre alchi­mie, d’autres forces. En fait, il n’y a rien de racon­té. Juste un dépôt de vie dans l’humus des figures age­nouillées.

TD – Et la typo ? C’est inté­res­sant, la cou­leur change au fil des pages : ton idée, une pro­po­si­tion de Sampiero ?

MA – Mon idée, une néces­si­té. J’imprimais en séri­gra­phie, donc pas de contrainte tech­nique comme avec la typo. Je trouve que le fait d’apporter une autre cou­leur au texte, était comme une façon de lui don­ner une nour­ri­ture dif­fé­rente, ou un timbre qui en modi­fie légè­re­ment la récep­tion. Palette autom­nale annon­çant la sai­son des pour­ri­tures à venir et qui bouge de cha­pitre en cha­pitre.

TD – A par­tir de cette conni­vence entre vous sur la ques­tion du « deve­nir de la terre, de nos racines »(je te cite), en quoi votre échange a-t-il éven­tuel­le­ment appro­fon­di ou inflé­chi ta propre quête ?

MA – Je ne sais pas. La terre est notre racine com­mune. Toute ma pein­ture est liée à la terre et la gra­vure, prin­ci­pa­le­ment au végé­tal, aux élé­ments, sur­tout l’eau et la terre. Je me suis retrou­vée dans les pages de Bachelard à ce pro­pos. Mais je n’aime pas dire « je », cela concerne cha­cun. Tout cela s’approfondit sans doute au fil du temps presque natu­rel­le­ment. Je n’emploie plus le mot « quête ».

TD – Vers la terre : est-ce que tu dirais que, dans ce livre, une sorte d’impureté, d’austérité, de vio­lence aus­si, confine à la grâce d’une créa­tion per­pé­tuel­le­ment conti­nuée ?

MA – La per­sé­vé­rance et une éthique inté­rieure exi­geante orientent le tra­vail dans l’atelier sans le sépa­rer du monde humain, social.  La grâce reste secrète, énigme. Ce n’est pas aus­té­ri­té, c’est peut-être ascèse, rudesse, mais aus­si lumière. Elle émane de la terre et de la chair du poème.

 

TD – Comment s’est pas­sé l’enchaînement de ce pre­mier livre au pro­jet de L’Ombre emboî­tée ? Quelles ont été les moda­li­tés de votre échange pour ce deuxième livre ?

MA – Le poème fut pre­mier sur les litho­gra­phies. J’apprenais à cette époque la litho­gra­phie à l’atelier de Jörge de Sousavià Paris et j’ai eu le désir de l’associer dans un livre assez grand. Il n’y a pas de lien direct entre ces deux livres, sinon un besoin de fidé­li­té à un auteur pour appro­fon­dir les cir­cu­la­tions entre nos deux modes d’expression.

TD – Là, tu uti­lises quatre litho­gra­phies sur un papier que tu viens « contre­col­ler » (c’est ça ?) sur ta feuille en Vélin d’Arches. Qu’est-ce qui t’a ins­pi­ré cette idée ?

MA – Oui la litho est plus fine dans ses détails lorsqu’elle est tirée sur un papier japon ou chine, et cela lui donne une teinte cré­meuse qui se dif­fé­ren­cie de l’Arches blanc natu­rel. Les gra­veurs uti­lisent fré­quem­ment ce pro­cé­dé qui valo­rise l’impression en lui don­nant un épi­derme.

TD – Pour la typo, il y a 2 corps de texte (il y a 2 poèmes). Tu t’en es char­gée ? C’est dif­fi­cile à com­po­ser, un tel ali­gne­ment ? Tu peux racon­ter ?

MA – Oui j’ai ima­gi­né et construit seule cette mise en page du texte ini­tial qui en favo­ri­sait ain­si une double lec­ture, voire de mul­tiples lec­tures ; j’ai trou­vé cette idée dyna­mi­sante pour le texte qui deve­nait de cette façon poème et une sorte de chant.

TD – Je trouve que le sens de lec­ture est ques­tion­né par ce pro­cé­dé, que l’on peut « tis­ser » les deux textes de dif­fé­rentes manières : j’ai raté quelque chose ou bien c’est cette réou­ver­ture que vous vou­liez ?

MA – C’est bien sûr ce que j’ai volon­tai­re­ment recher­ché.

 

TD – J’espère ren­con­trer Sampiero parce que ce livre semble avoir des échos très forts avec une espèce d’image ori­gi­nelle à la source de sa créa­tion poé­tique. « Grand-mère est assise à la fenêtre et regarde. Elle m’offre une pre­mière leçon d’amour. De silence, de contem­pla­tion. Mon pre­mier poème ».Il t’a par­lé de cela ? Et tes sil­houettes, enca­drées, ont-elles un rap­port avec la quête impos­sible de cette image-sou­ve­nir ?

MA – Chacun porte en soi de tels sou­ve­nirs, que nous soyons, comme avec Dominique S. d’une même géné­ra­tion, ou d’une autre. Le rap­port affec­tif à la mère ou aux grands parents sont l’une des sources de nos émo­tions, pen­sées, écri­tures (en mots ou gra­vées). J’ai évo­qué cela dans un livre paru aux édi­tions Invénit où, à par­tir d’un tableau de Corot, j’ai retrou­vé « Un che­min d’enfance »  en contem­plant deux sil­houettes de pay­sans fai­sant corps et âme avec le pay­sage.

Je ne vois pas les sil­houettes de « Vers la terre » comme enca­drées mais ouvertes.  Le sou­ve­nir n’est pas fixé mais mou­vant, il cir­cule d’un plan à l’autre de la mémoire, effa­çant ou ren­for­çant cer­tains détails. Garder au plus secret de soi ce qui sourd d’essentiel.

TD – Si tu as des his­toires ou des anec­dotes à pro­pos de ces livres, de leur récep­tion… Je prends !

MA – Non, par­don ; le livre suf­fit. Il ouvre, dit et montre. A cha­cun d’en faire son miel ou son his­toire. Certains en aiment la den­si­té obs­cure comme on aime s’enfoncer dans une forêt, d’autres rejettent cer­taines pages, se sen­tant déran­gés ou offen­sés par la cru­di­té allu­sive des images et des phrases. Cela ne nous appar­tient pas.

 

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Thomas Demoulin

Thomas Demoulin, né en 1980 près de Paris, vit et tra­vaille à Lille depuis 2007. L’écriture de poèmes est insé­pa­rable d’amitiés pas­sion­nées et d’échanges avec des per­son­na­li­tés intel­lec­tuelles et artis­tiques aux tra­jec­toires diverses. L’autre : l’écriture n’en serait que la per­pé­tua­tion…

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