> Au pied levé sur l’écriture spirite – Hugo s’attable

Au pied levé sur l’écriture spirite – Hugo s’attable

Par | 2018-01-26T13:35:13+00:00 24 mai 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

Aux amis, les essen­tiels.

 

Les sur­réa­listes par le rêve. Hugo par les tables tour­nantes. De grands moments de créa­tion selon des moda­li­tés inter­per­son­nelles. L'écriture se ploie à des volon­tés, qui sont davan­tage qu'une volon­té indi­vi­duelle, laquelle est vite entra­vée par son iden­ti­té, c'est-à-dire par ses habi­tudes, ses usages, ses codes et ses aca­dé­mismes. L'écriture devient fina­le­ment per­son­nelle dans cette mise en scène col­lec­tive au ser­vice de son émer­gence.

Hugo se trouve dans les textes de Jersey[1]. Il dépasse les mots, cette matière bor­née qui enferme l'esprit. Il s'ouvre, c'est la grande vic­toire de la libre expres­sion. Il n'y a pas lieu de blâ­mer son che­min, au contraire il faut louer l'effort d'écriture quo­ti­dien, l'exercice inces­sant de venir à la table, se lais­ser aller à la connexion ami­cale des psy­chismes, puis de trans­crire, noter, mettre en forme, trou­ver sou­vent la spon­ta­néi­té qui éman­cipe l'écriture et ouvre à la ten­sion spi­ri­tuelle de l'être humain. Le lan­gage est ici pris à bras le corps, com­bat­tu afin de livrer une parole fidèle à "l'écho sonore" le plus vierge, le plus pri­mor­dial. Si la maté­ria­li­té du mot sub­siste (car l'art est avec la matière), c'est pour indi­quer son au-delà, pour faire entendre son élar­gis­se­ment, son déploie­ment vers un abso­lu, un indif­fé­ren­cié tout à fait expé­ri­men­table et acces­sible[2], quoique sur un mode para­doxal puisqu'à par­tir de ce qu'il n'est pas : le corps.

Ce n'est pas seule­ment l'alexandrin qu'Hugo fait sau­ter. Il conquiert, à Jersey, en pros­crit, dans l'exil, un voca­bu­laire sin­gu­lier, un agen­ce­ment par­ti­cu­lier de ses mots irré­duc­tible à la syn­taxe et à la ver­si­fi­ca­tion clas­sique. La réso­nance des rimes, le rythme des phrases auto­risent l'interférence des ondes entre elles, qui, de leur brouillard même, annoncent clai­re­ment un illi­mi­té, un infi­ni auquel l'humain a accès, au moins en puis­sance. Dorénavant, le poème s'emploie à sous­traire la langue aux tenailles du Même et de l'Autre. Sans cela, l'art ne porte aucune vision. Il reste donc petit et anec­do­tique, recettes ou belles for­mules.

Il est amu­sant de noter que celui qui se laisse aisé­ment cari­ca­tu­rer par l'ampleur de son Ego ne par­vient à lui-même qu'en famille et avec des amis, en un mot avec d'autres que lui. Certes il appa­raît comme le maître de céré­mo­nie, le met­teur en scène de sa propre pro­duc­tion[3]. Mais elle n'est pas soli­taire, elle est cou­vée sous les feux de plu­sieurs sub­jec­ti­vi­tés. Les séances de som­meil des sur­réa­listes seront ana­logues[4] : s'y mani­feste une ému­la­tion col­lec­tive qui a le pou­voir d'élever, de déjà signa­ler avec force un exté­rieur à soi-même, un au-dehors com­plet, seule ins­tance pos­si­ble­ment abso­lue.

           

La poé­sie des Tables, qui n'est donc jamais faite d'une seule parole, doit éveiller à ce Dieu-là. La lisant, il serait naïf de la prendre trop aux mots. Son effet pure­ment sen­so­riel, envoû­tant, enivrant, confon­dant, est un para­mètre essen­tiel de sa com­pré­hen­sion. On est auto­ri­sé, on est invi­té à res­ter à la sur­face iri­sée des choses, au niveau-même où s'entendent les tur­bu­lences ou les har­mo­nies des mots, ces fusions des éner­gies qui trans­portent, excitent et font dési­rer l'absolu[5]. C'est une erreur, nous dit-elle, de s'ingénier à l'analyser en pro­fon­deur, à la pro­blé­ma­ti­ser savam­ment : ces opé­ra­tions men­tales ne sont que la reprise en main de l'illimité par le fini et la rigueur des termes ; bien plus – tout cri­tique hon­nête en fait l'expérience – l'imposition de vani­tés intel­lec­tuelles, aus­si éphé­mères qu'outrecuidantes, sur la fra­gile maté­ria­li­sa­tion d'une expé­rience humaine de la plus haute inten­si­té. L'écrivant, Hugo nous la com­mu­nique.

 

 

 


[1] De sep­tembre 1853 à octobre 1855, les séances des Tables font l'objet de pro­cès-ver­baux pré­cis et notés sur le vif. Quelques-unes sont ensuite mises au propre dans des cahiers à part. Hugo n'est jamais le seul rédac­teur. On constate éga­le­ment que les ren­contres avec cer­tains esprits atten­dus sont pré­pa­rées à l'avance (on lui écrit un poème, par exemple…)

[2] Ce qui ne veut pas dire que l'être humain est de taille à com­prendre cette expé­rience.

[3] Dramaturgie du Livre des Tables, qui s'apparente si sou­vent à un grand texte de théâtre.

[4] Parallèlement aux récits de rêves, à par­tir de sep­tembre 1922, les sur­réa­listes feront aus­si "la chaîne" autour de la table. Ce sera dans l'atelier mont­mar­trois de Breton, qui don­nait alors sur les caba­rets "Le Ciel" et "L'Enfer". Voir, par exemple, les textes de Desnos en 1922 ; ou les récits de Breton, Les Pas per­dus (1924) et Aragon, Une Vague de rêve (1924).

[5] Ce n'est pas un irra­tio­na­lisme de mau­vais roman­tisme. Se mani­feste ici tout bon­ne­ment l'irréductible résis­tance cri­tique propre à la poé­sie, qui la rend inca­pable d'adhérer aux jeux de véri­té d'une époque don­née. 

 

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Thomas Demoulin

Thomas Demoulin, né en 1980 près de Paris, vit et tra­vaille à Lille depuis 2007. L’écriture de poèmes est insé­pa­rable d’amitiés pas­sion­nées et d’échanges avec des per­son­na­li­tés intel­lec­tuelles et artis­tiques aux tra­jec­toires diverses. L’autre : l’écriture n’en serait que la per­pé­tua­tion…

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