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Livres en vie, 1 : Jean-Marc Debenedetti

Par | 2018-01-26T13:34:48+00:00 2 septembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

Livres en vie, 1

 

 

Debenedetti*, Ghez,
Momies,
Ellébore, typo­gra­phie et impres­sion J.-J. Sergent, 1984.  

 

à Jean Réal

 

Puisqu'on peut hasar­der, tout au plai­sir de se four­voyer sans pour autant trom­per per­sonne, qu'écrire est une vraie manière de se trans­for­mer, alors "sous un globe de verre, pau­pières et lèvres cou­sues, une tête humaine réduite"idoit sans doute fas­ci­ner notre regard comme l'un des termes les plus énig­ma­tiques du cours de nos méta­mor­phoses. Telle fut du moins l'impression que lais­sa, un jour, sur l'enfant Debenedetti, une momie capi­tale pré­pa­rée dans le Haut-Amazone.

Plus tard, il fut déci­dé de faire devi­ner cette région incon­nue dans ce qui serait comme un récit de voyage, de refa­bri­quer en fait l'étrange "ne plus être" de ce chef fan­to­ma­tique sans fond qui, sous tous ses aspects, n'est que la pré­sence para­doxale d'une "faille", d'une "béance" effrayante. Et il était comme de bien enten­du que le récit devrait émer­ger de la maté­ria­li­té même d'un livre où seraient notés

 

"des mots en forme
de cha­cal ou d'ibis",

 

des créa­tures de glyphes pour appro­cher ce que l'auteur appelle la "Connaissance". Il s'agissait donc de réduire sa propre tête. Et, par là, de modi­fier le regard que nous, ceux d'une autre époque, devions por­ter non seule­ment sur les momies (au British Museum, j'en avais eu peur) mais, plus géné­ra­le­ment, sur le livre : en décou­vrant sous le sable du pré­sent l'une des 33 Momies vou­lues par Debenedetti, l'archéologue du futur apprend qu'il s'agit là moins d'un objet que du pro­jet d'une pen­sée dans une matière. Il fau­dra reve­nir sur les 3 têtes A, B, C, conser­vées dans un sar­co­phage de Craven A (l'enfant songe avec délice à la contre­bande des Cigares des Pharaons), pin­cer du doigt le BFK de Rives en In-folio sous cou­ver­ture rem­pliée, ban­de­lettes essen­tielles à la pro­tec­tion des 5 cahiers de poèmes accom­pa­gnés de 4 eaux-fortes. Dans ce livre, les mots laissent pas­ser le vent, le désert, l'eau du pas­seur, la cendre des corps consu­més. Étui de ciga­rettes, "rêve de cuir", tête réduite : Momies condense ain­si les images d'Anubis et les cor­res­pon­dances entres ses signes incar­nés.

Le livre, comme la dépouille qui s'auréole de mys­tères quand on la pare pour son plus long voyage, est un corps empreint d'indices. C'est alors que l'explorateur est pris d'un doute : et s'il n'était qu'un pilleur pro­fane ; et si le sens de toute cette pra­tique d'embaumement devait lui demeu­rer réso­lu­ment étran­ger, inter­dit ? Après tout, nous sommes cap­tifs d'un temps, et ma nais­sance a eu lieu si loin de ce monde char­gé d'écritures et de gra­phies… Comment puis-je être sûr de ne pas man­quer de cour­toi­sie dans mon approche, mon igno­rance ? Le livre pose à toute curio­si­té la ques­tion du sacré, c'est-à-dire de la ligne de par­tage entre l'accessible et l'inaccessible. Les momies peuvent-elles encore nous entendre, elles qui, dans leur robe aux motifs de silence, par­ti­cipent déjà de la "Connaissance" ? Ne suis-je pas exclu par prin­cipe des jeux trop sub­tils de l'érudition, de la science et du pou­voir ? Heureusement l'art n'est pas la science, et la rela­tion scien­ti­fique ne condi­tionne pas la rela­tion artis­tique. Dans notre face à face avec la tête momi­fiée, nous sommes tou­jours enfants : autant l'assumer.

Avec Breton, Debenedetti nous dit que notre incom­pé­tence à déchif­frer est ce qui nous pro­cure la jouis­sance. Pour ma part, je recon­nais que ma peur de la momie, parce qu'elle m'a fait prendre conscience que j'étais un enfant, a déclen­ché en réac­tion ma volon­té esthé­tique de me chan­ger, de voir dif­fé­rem­ment, la pro­chaine fois. Trop de savoirs empêche de réagir, et, par voie de consé­quence, anni­hile la volon­té de se trans­for­mer. Il n'est qu'à tour­ner les grandes feuilles de Momies pour faire l'expérience qu'un livre n'est pas l'objet que cer­tains vou­draient faire croire.

Tout d'abord, l'écriture du poète est un art qui n'a presque jamais recours aux marques de la signi­fi­ca­tion :

 

"Un bou­quet entre les seins
cer­tains soirs
allument leurs rêves
à la queue des chiens".

 

Dans une strophe, les noms se suivent à la faveur de l'oreille, et affran­chis des contraintes thé­ma­tiques. C'est ain­si que "seins" devient "soirs" puis "chiens", sans qu'aucun vocable ne soit mis sur le même plan. Cette chaîne de deve­nir ini­tiée par "un bou­quet" trace en fait l'une de ces images dyna­miques dont les moteurs sont sou­vent les puis­sances psy­chiques : la mémoire, le rêve, le désir. Voilà une écri­ture en quête de jubi­la­tion par l'exercice de sa liber­té, et qui offre à voir plu­tôt qu'à com­prendre.

Une écri­ture dont la qua­li­té est d'instaurer une pré­sence sen­sible plu­tôt que de se consti­tuer par l'abstraction d'objets. Le livre se mani­feste par son grand for­matii qui l'impose à la vue (qui est comme un tou­cher de loin), par son papier, qui inter­agit avec le noir des carac­tères impri­més, avec la pulpe des doigts qui le par­courent, l'effleurent puis le touchent. Il est une expé­rience sen­so­rielle qui suf­fit à faire savou­rer l'essentiel et qu'aucune des­crip­tion n'épuise. En son éclat se recon­naissent d'intenses cir­cu­la­tions de "mate­lots". Un livre n'est jamais l'œuvre d'un seul auteur ; il n'est pas de poé­sie sans ren­contres. Déterminante fut donc celle avec feu Jean-Jacques Sergent, canon­nier maître de la typo­gra­phie et des gra­vures. Son œuvre, immense et jus­te­ment recon­nue des biblio­philes, a tou­jours su accueillir les pro­jets d'Ellébore, la struc­ture édi­to­riale de Debenedetti. Il est indu­bi­table que le "Voyageur Fulbert" était le marin idéal, l'imprimeur capable de don­ner aux mots du poète le poids d'une "poi­trine blanche gon­flée de lait". Non moins impor­tante fut la par­ti­ci­pa­tion de Gilles Ghez, dont l'avatar Lord Douglas Dartwood, à force d'écumer les mers et les ter­ri­toires les plus secrets, a dû s'aventurer plus d'une fois dans les parages de ces "conti­nents qu'on ne visi­te­ra jamais". Grâce à son des­sin, l'aventurier entre

 

"Dans la jungle cachée
sous la rétine des oiseaux".

 

Le peintre se sai­sit par­fois de quelques vers puis, par des traits à la fois denses et déliés, il fait émer­ger les étapes du récit de voyage. Son gra­phisme élève sa puis­sance nar­ra­tive aux confins de la bande-des­si­née et du rébusiii. Il sol­li­cite l'œil de l'ignorant, et ce n'est pas si grave si tu ne sais pas si bien lire, l'image est là pour te rete­nir, pour t'aider à connaître.

 

Un simple coup d'œil au colo­phon l'aurait attes­té : pour deve­nir sen­sible et sen­suelle, l'écriture doit se faire aven­ture col­lec­tive. Debenedetti dédie nombre de ses textes. C'est ain­si que son lec­teur devient contem­po­rain de Vasco de Gama ou de Jean Orizet. La boîteiv qui ren­ferme les Momies n'enferme pas, elle emboîte : la vie dans la mort et la mort dans la vie. Elle entre­lace dif­fé­rentes matières, jusqu'aux plus douces, jusqu'à celles qui ne font que vibrer. Engin synes­thé­sique, elle mul­ti­plie les per­sonnes et nous ren­voie de l'une à l'autre en un trans­port qui vise le per­pé­tuel mobile. Aussi impie soit la main qui s'approche d'elle, aus­si étran­gère au sens secret des anciens rites, nul sacri­lège n'est à craindre : la momie est faite pour être débal­lée, ouverte, revé­cue comme expé­rience pré­sente. La momie est un véhi­cule de com­mu­ni­ca­tion entre les vivants, entre les vivants et les morts, entre ce qui est et ce qui n'est pas, entre les époquesv.

 

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notes :

 

*Jean-Marc Debenedetti (1952-2009) , poète, peintre et sculp­teur, il diri­gea la revue "Ellébore" (1979-1984) source : http://​www​.idref​.fr/​0​2​6​8​1​5​508

i Les cita­tions en prose font réfé­rence à "Ouverture", texte pré­fa­çant l'édition cou­rante de Momies, parue chez Ellébore en 1984.

ii Le cata­logue rai­son­né de l'œuvre de Jean-Jacques Sergent (Ich&Kar, 2013) pré­cise : 33 par 25.

iii Sur Gilles Ghez, voir Robert Bonaccorsi, Gilles Ghez, auto­por­traits d'une vie, Villa Tamaris, 2015. Voir aus­si son site www​.gil​les​ghez​.com

iv La séri­gra­phie ornant la boîte-objet conçue par Gilles Ghez, et qui s'inspire donc des paquets de ciga­rettes Craven A, a été réa­li­sée par Jean-Marie Biardeau.

v Le cherche midi a édi­té Dans la nef du pas­seur en 2006, 3 ans avant la mort de Debenedetti, le 19 juin 2009. Il avait 57 ans. 

 

 

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Thomas Demoulin

Thomas Demoulin, né en 1980 près de Paris, vit et tra­vaille à Lille depuis 2007. L’écriture de poèmes est insé­pa­rable d’amitiés pas­sion­nées et d’échanges avec des per­son­na­li­tés intel­lec­tuelles et artis­tiques aux tra­jec­toires diverses. L’autre : l’écriture n’en serait que la per­pé­tua­tion…

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