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Trois lectures de Voltige ! d’Isabelle Lévesque

Par | 2018-01-30T21:50:47+00:00 30 septembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Isabelle Lévesque|

Trois lec­tures croi­sées de Voltiges ! d’Isabelle Lévesque, trois regards d’Hervé Martin, de Marie-Hélène Prouteau et de Lucien Wasselin ouvrent de mul­tiples pistes de lec­ture…

Isabelle LÉVESQUE, Voltige ! , peintures de Colette DEBLÉ, postface de Françoise ASCAL, éditions L’Herbe qui Tremble, Avril 2017, 96 pages, 14 €.

Isabelle LÉVESQUE, Voltige !, pein­tures de Colette DEBLÉ, post­face de Françoise ASCAL, édi­tions L’Herbe qui Tremble, Avril 2017, 96 pages, 14 €.

Lecture d’Hervé Martin

Auteure d’une quin­zaine de livres, Isabelle Lévesque est poète. Elle écrit des textes sur la poé­sie contem­po­raine et col­la­bore à de nom­breuses revues lit­té­raires. Elle aime à ses heures pho­to­gra­phier les fleurs, notam­ment le coque­li­cot qu’elle affec­tionne par­ti­cu­liè­re­ment.

Voltige ! est accom­pa­gné de pein­tures de Colette Deblé et d’une post­face de Françoise Ascal. Son titre aérien me fait son­ger à des mou­ve­ments d’acrobaties ou à ceux de feuilles qui tombent dans le tra­vers du ciel à la fin de l’été. Ils sont peut-être ici sen­ti­ments équi­voques éprou­vés par Isabelle Lévesque, oscil­lants entre joie et nos­tal­gie. Des « vire­voltes » d’émotions emmê­lées à cette « mélan­co­lie des jours infi­nis ». Ils se confondent aux pay­sages. La poète les tra­duit dans ces poèmes qu’elle nous offre.

Les fleurs, les blés, le ciel… enlu­minent les poèmes quand en fili­grane trans­pa­raît « autre chose ». Dans les cou­leurs rouges du coque­li­cot, bleue de la fleur presque épo­nyme ou blond des céréales, les poèmes riva­lisent avec la nature. Ils par­tagent un trouble né d’une émo­tion sans cesse renou­ve­lée en son sein.

Pour toi le végé­tal attrait d’un monde incon­nu

Tel un fil d’Ariane, le coque­li­cot, cher à l’auteur est récur­rent dans les poèmes. Il est un sym­bole de force et de fra­gi­li­té, de fuga­ci­té et de per­ma­nence, d’amour et du sang qui brûle dans les veines.

(ta rami­fi­ca­tion), /​ proie le cœur /​ coque­li­cot

Un dia­logue naît de cette péré­gri­na­tion à tra­vers la nature. Le « tu », le « nous » sont employés sans que le lec­teur ne par­vienne à en déce­ler les sujets. À qui s’adresse ce « Viendras-tu ? ». À un être proche ? Au poème ?  À l’émotion ?

Mêle /​ton nom mon ombre et lèvres/​ aux pétales du ciel. /​ Voltige !

Le livre est le fruit d’une quête de plai­sirs sen­so­riels éprou­vés au cœur de la nature. La poète crée un lien avec elle. Elle le tisse dans l’exhalaison de sen­teurs, l’inouï des pay­sages et des cou­leurs.
Mais de poème en poème le lec­teur per­çoit la pré­sence d’un « autre ». Et la quête se méta­mor­phose en celle d’un temps ou d’un être per­du.

J’ai bu, long­temps cher­ché ta  res­sem­blance et, /​ pré­sage de coque­li­cot, ma robe nue tour­nait /​ le 10  juillet.

L’incarnation que sup­posent cer­tains vers : « tes cris », « je revois tes yeux », « tu prends ma main », « les heures sans toi. »…nous fait pen­ser à l’absence d’un être cher.

Tout ce que j’observe, deve­nu légende, abonde. Le poème détache chaque croix, signe, hir­sute et sau­vage (il sera). Tu. Chaque fois, tu.

Et plus loin

La syn­taxe brasse les pro­noms res­sas­sés, la phrase les berces, les inverse…

L’émotion née de la nature se mêle aux sen­ti­ments intimes. Leurs fer­veurs cha­toient dans les cou­leurs et ils sont cham­bou­lés comme un pétale ou une feuille dans le vent. Voltige ! pour­rait être une allé­go­rie d’un être face à l’imprévisible de la vie et à la confu­sion des émo­tions.

Toi nuage cou­ronne, 
Je suis la plume trem­pée. Nous ache­vons le cours du fleuve
et les osse­ments deviennent pous­sière du che­min,
ombre bor­dée de fleurs sau­vages

Isabelle Lévesque cir­cons­crit ici un ter­ri­toire com­mun qu’elle par­tage avec cet hypo­thé­tique « autre », innom­mé et pour­tant si pré­sent.

La pous­sière chan­geante /​ livre et délivre l’identique frayeur /​ de se perdre.

Le « tu » dans son emploi est indé­ter­mi­né entre le « soi » et cet « autre » auquel le livre silen­cieu­se­ment ren­voi. Un « tu » indé­ter­mi­nable et cher, au cœur d’un sen­ti­ment pas­sion­né qui réuni­rait – à jamais et à nou­veau – deux êtres.

Nous
en cette sus­pen­sion,
la grâce affine le doute.
Nous
liés à chaque étape, recon­nus.
… 

Les mots manquent dans la suf­fo­ca­tion du cha­grin. Et l’écriture, par­fois dis­con­ti­nue dans cer­tains vers, est pri­vée de petits mots char­nières qui font lien. Mots seuls se suc­cé­dant pour illus­trer le souffle cou­pé court devant une inad­mis­sible réa­li­té que seul peut-être le coque­li­cot cau­té­rise.

Le coque­li­cot recoud au ciel
les brides de mots  : corne féconde,
poids d’écorce égra­ti­gnée
pour que l’ambre un jour signi­fie.
… 

La poé­sie est un recours. La beau­té inouïe de la nature, sem­blable, s’y accorde. Toutes deux, unies, suturent les bles­sures de la vie.  Je ne peux pas occul­ter la lec­trice pas­sion­née par Thierry Metz, pour voir ici le bras ten­du des mots vers un ailleurs inac­ces­sible. À l’instar du poète maçon, Isabelle Lévesque tente de retrou­ver cet « autre » par la force du refus, celles des mots et de la poé­sie.

Vivre écrire – sans tour­ment, 
pure perte
pétales nus loin des blés.

 

Lecture de Marie-Hélène Prouteau

Avec ce titre sur­pre­nant Voltige !, le nou­veau recueil d’Isabelle Lévesque – accom­pa­gné d’une belle post­face de Françoise Ascal  – se place sous le double signe de l’injonction aérienne et de l’impératif. Que dire de cet impé­ra­tif qui résonne à de mul­tiples reprises dans ces vers : « Aime le vent », « Consens le prin­temps crie », « Ne te retourne pas, jamais, retiens tes mains, la feuille écar­tée te montre », « Malmène mes yeux froids », « Naisse encore le jour : reviens » ? Souvent pla­cé à l’entame d’une strophe, vœu pres­sant, apos­trophe, ordre, som­ma­tion, il évoque la toni­ci­té d’une voix sin­gu­lière. Celle d’une femme qui dit l’amour en poé­sie. Un peu comme Marie de France, cette autre femme poète, chantre de la fin’amor cour­toise dont l’ombre se glisse dans le recueil avec l’évocation du Lai du chèvre­feuille.

Dire le désir fémi­nin à l’impératif, dans sa nudi­té incar­née, voi­là qui renou­velle le thème du chant d’amour, l’adverbe « pas­sion­né­ment » répé­té dans ces vers y poin­tant exal­ta­tion, « fièvre » du mou­ve­ment. La poète entre ain­si en par­faite conni­vence avec les lavis de l’artiste Colette Deblé. Des corps fémi­nins libres, légers, vic­to­rieux, qui donnent l’impression d’entrer dans une danse.

Envol et cho­ré­gra­phie de corps à l’unisson, le prin­cipe ciné­tique emporte irré­sis­ti­ble­ment les vers d’Isabelle Lévesque mar­qués par l’alacrité joyeuse :

La boucle des rêves s’achève,
manège, haltes brèves contre ton corps.
Danse le coque­li­cot !

La danse à deux, « la danse fauve », avec sa charge sen­suelle, sus­cite le foyer de la jubi­la­tion. Tout est dans la sug­ges­tion plus que dans la nomi­na­tion : « Pas un mot. Amour déjà. Pas un mot ». Nombreuses sont les images qui viennent sug­gé­rer ce qu’elle nomme « l’idylle » : « l’arche », « le cercle clos », « l’anneau des fleurs », « la boucle des rêves », « l’arc des mots ». Joie évo­quée de façon oblique, qui marie des domaines de réa­li­té dif­fé­rentes, concret, abs­trait. Dans ces asso­cia­tions nou­velles, Isabelle Lévesque rend pal­pables les accents du cœur :

Tu étends le cercle au seul assaut.

Des dates font retour dans les vers, dévoi­lant subrep­ti­ce­ment des moments d’intense har­mo­nie, une sorte d’art de la joie. Mais, aus­si­tôt évo­quée, celle-ci est brus­que­ment minée par une ten­sion, la conscience de la fra­gi­li­té des choses :

Plus fra­gile, rien plus fra­gile
que carillon des peurs.

Ou tra­ver­sée par l’interrogation répé­tée, l’incertitude, le doute, la menace qui contre­disent l’allant de l’impératif, comme si le bon­heur était chose ténue, inter­mit­tente, irré­mé­dia­ble­ment tour­née vers sa fin :

Tout tremble. As-tu si peur ? 

Le mot « trop » qui revient à plu­sieurs reprises évoque un risque, celui d’un trop-plein, d’une infla­tion qui vont à l’encontre de l’esprit même de la danse, celui de légè­re­té. « Trop titube ». Une dis­so­nance, un trouble per­cep­tibles chez la poète et qui disent l’empathie avec les sil­houettes de Thétis et de l’Allégorie sur la paix d’Amiens que Colette Deblé des­sine dans leur envol mais le bras étran­ge­ment frag­men­té.

La pré­sence des fleurs fait par­tie de l’imagerie per­son­nelle d’Isabelle Lévesque. Les fleurs sau­vages et aus­si la nature tout entière, arbres, herbes, fruits, à laquelle l’unit une rela­tion immé­diate, essen­tielle. Les fleurs qui ont voca­tion à pas­ser trouvent une équi­va­lence lumi­neuse dans les mou­ve­ments de la danse qui vise l’éphémère, la dis­si­pa­tion, la trans­for­ma­tion des gestes. L’idylle se fait « ronde », indis­so­ciable du dérou­lé chan­geant des sai­sons. Tels ces vers :

Carrefour
pétales esseu­lés foi­sonnent
et corps,
ton corps nu, mul­tiple 

Ou encore cette image du coque­li­cot-bra­sier mêlant cou­leur et ardeur :

Or vint à man­quer l’été […] il fal­lut
inven­ter la source les bai­sers
– coque­li­cot, le bra­sier.

L’or est pré­sent, à plu­sieurs reprises, dans ces vers, cou­leur et lumière se fai­sant incar­na­tion d’une ardeur, d’une jouis­sance.

L’hommage est mani­feste à ces fleurs qui ne sont pas là pour faire orne­ment mais disent « une fièvre flo­rale » qui va jusqu’à sus­ci­ter la méta­mor­phose : « Je suis/​coquelicot ». On touche là à l’essence même de la danse. Dans cette vision, les attri­buts entre les choses, les élé­ments et les êtres s’échangent et modi­fient ain­si notre per­cep­tion ordi­naire, la poète fai­sant naître cette magni­fique image des « pétales du ciel ».

De toutes les fleurs, le coque­li­cot est bla­son d’amour « C’est coque­li­cot la vie » et plus loin « C’est coque­li­cot mon cœur ». Dans ce « coque­li­cot » qua­si adjec­ti­vé, l’émotion des choses se com­mu­nique à celle qui en est le témoin.

En lisant ces vers aériens, com­ment ne pas pen­ser à ce qu’écrit Paul Valéry, ce poète qui a écrit sur la danse de si belles pages : « Dire des vers c’est entrer dans une danse ver­bale » ?

 

 

Lecture de Lucien Wasselin

Isabelle Lévesque donne à lire avec “Voltige !” un recueil pla­cé sous le signe d’Apollinaire dont trois vers, tirés de Sanglots, sont pla­cés en épi­graphe. Mais ce qui frappe d’emblée, c’est ce dia­logue entre un JE (qui écrit ces poèmes) et un TU qui n’est jamais iden­ti­fié mais qui sem­ble­rait être le double ou l’ombre d’Isabelle Lévesque… À moins que ce ne soit un autre à qui elle s’adresserait ?

Je ne peux m’empêcher de dres­ser un paral­lèle entre les fleurs qui émaillent ses poèmes et les grains de pol­len de Novalis. Grains de pol­len qui consti­tuent un élé­ment de fer­ti­li­sa­tion des plantes. Voilà qui ouvri­rait des pers­pec­tives inouï_​es ; Françoise Ascal, dans sa post­face, note : “C’est à tra­vers la fra­gi­li­té du monde végé­tal et le cycle des morts et renais­sances qu’Isabelle Lévesque explore les ques­tions essen­tielles de notre vie” (p 84). Il faut encore sou­li­gner la pré­sence des coque­li­cots dans ces pièces de vers à maintes reprises. On pense alors à ces pho­to­gra­phies de fleurs humbles, des fleurs des champs, qu’elle prend : “… C’est /​ coque­li­cot la vie – tou­jours(p 22). Cela ne va pas sans une cer­taine obs­cu­ri­té, sans un cer­tain mys­tère (celui de la vie ?) que ren­force une écri­ture ellip­tique, qui n’arrête pas de se reprendre, d’explorer le monde. Finalement, Isabelle Lévesque dit haut et fort son amour de la nature : “Le ciel renaît : juillet fra­gile, l’or entre nos lèvres” (p 29). Tout y passe : le vent, les fleurs, le pré, les insectes…

Ce recueil est illus­tré de repro­duc­tions de pein­tures de Colette Deblé : celle de la page 33, dédiée à la plas­ti­cienne fin­lan­daise Elina Brotherus, semble répondre par­fai­te­ment aux vers sui­vants d’Isabelle Lévesque que l’on peut lire à page pré­cé­dente : “L’âme ne se méprend pas, creu­sant la terre, /​ elle ima­gine une autre vie. Lustre pâle, /​ fan­tôme, ligne secou­rue, forme ronde, mains.” Le drip­ping qui macule l’œuvre (mais aus­si toutes les pein­tures) rap­pelle les grains de pol­len chers à Novalis. Cette façon qu’a Colette Deblé de revi­si­ter la pein­ture mon­diale cor­res­pond bien à la démarche (ori­gi­nale, faut-il le pré­ci­ser?) d’Isabelle Lévesque d’écrire ses vers… Mais Isabelle Lévesque révèle aus­si, tout en lais­sant pla­ner une part de mys­tère, ce qui relève de son inti­mi­té : que s’est-il pas­sé ce 10 juillet dont elle parle ? Certes le lec­teur, peut émettre des hypo­thèses, au risque de se trom­per, mais demeure tou­jours le non-dit et c’est ce qui fait le charme de Voltige !

Qui rap­pelle que l’amour n’est pas une simple par­tie de plai­sir !

Présentation de l’auteur

Isabelle Lévesque

 Isabelle Lévesque  a publié en 2011 Or et le jour  (antho­lo­gie Triages, Tarabuste), Ultime Amer  (Rafael de Surtis), Terre ! (éd. de l’Atlantique), Trop l’hiver (Encres vives).

Elle a fait paraître en 2012 : Ossature du silence (Les Deux-Siciles), en 2013 : Un peu de ciel ou de matin (Les Deux-Siciles), Va-tout (Éd. des Vanneaux) et Ravin des nuits que tout bous­cule (Éd. Henry). En 2013 éga­le­ment un livre d’artiste en fran­çais et en ita­lien a été édi­té : Neve, pho­to­gra­phies de Raffaele Bonuomo, tra­duc­tion de Marco Rota (Edizioni Quaderni di Orfeo).  En 2015 : Tes bras seront (poèmes tra­duits en ita­lien par Marco Rota – Edizioni Il ragaz­zo inno­cuo, coll. Scripsit Sculpsit) et Nous le temps l’oubli (Éd. L’herbe qui tremble).

Voltige ! (Éd. L’herbe qui tremble) est paru en avril 2017.

Isabelle Lévesque écrit des articles pour plu­sieurs revues : La Nouvelle Quinzaine Littéraire, Europe, Terres de Femmes, Recours au Poème, Terre à ciel, Diérèse, Poezibao …

 

 

Isabelle Lévesque

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