Un verbe qui appelle au com­bat, trois syl­labes rudes qui ne souf­frent pas la réplique, le titre du nou­veau livre d’Isabelle Lévesque sur­prend aus­sitôt. La mise en page de la cou­ver­ture le met en évi­dence : les mots sont recopiés à la main d’une écri­t­ure rapi­de, anguleuse, celle non pas de l’auteur, mais du graveur qui a choisi de les plac­er dans l’intervalle ou plutôt la frac­ture entre une bande noire déchirée, en bas, et une autre, au-dessus, plus petite, bleutée : « l’espace divisé révèle deux camps », dira Isabelle Lévesque dans la notice qu’elle con­sacr­era à Fab­rice Rebey­rolle. Cette cou­ver­ture con­fère à son livre un car­ac­tère impérieux.

Le titre vient du poème repris en guise de prière d’insérer :

 

[…] Ren­dre au ciel ce qui fut noir,
par­courir d’un même frisson
plusieurs départs. Ne négliger
ni la lune ni l’épée.

Il fau­dra bien séparer
la nuit & le jour

en découdre

Isabelle Lévesque, En découdre, cou­ver­ture et fron­tispice de Fab­rice Rebey­rolle, 70 pages, L’herbe qui trem­ble, 2021, 14€

Ce livre dif­fère du précé­dent, Chemin des cen­tau­rées, qui se déroulait mois après mois au cours d’un print­emps et ressus­ci­tait une large part du passé, en nom­mant les lieux, en don­nant de nom­breux détails géo­graphiques, la val­lée de la Seine aux Andelys en par­ti­c­uli­er. Dans En découdre, une soix­an­taine de pages seule­ment, tout se resserre, tout va sans cesse au fondamental.

Com­ment en irait-il autrement puisque l’action se passe de décem­bre à mars durant la sai­son de l’ascèse ? Isabelle Lévesque est privée de ce qui l’exalte et qu’elle célèbre dans la plu­part de ses poèmes (et de ses pho­togra­phies), les fleurs, essen­tielle­ment leurs couleurs. Le coqueli­cot, son emblème, ne fera vers la fin du livre, de l’hiver, qu’une furtive appari­tion, syn­onyme d’espérance frag­ile, mais tenace. Elle ne se détourne pas pour autant de la nature, cela lui serait impos­si­ble. La neige, qui depuis tou­jours lui est chère, celle des jeux d’enfants, ici celle des aimés, inter­vient dès l’ouverture :

Est-ce un hasard, parole brisée ?
La neige a posé sa couleur.

Nous faisons corps
en ce flambeau.

Sous cou­vert : l’ardeur.

 

La neige, pour Isabelle Lévesque, n’est ni froide ni stérile : plus qu’à la con­tem­pla­tion, elle incite à l’action. Isabelle Lévesque y marche, et puis, « d’un bâton », elle y laisse comme sur une page d’écriture « des fig­ures » d’abord « indéchiffrables » qui, la nuit venue, ressem­bleront à « des dessins de flamme ». Peu après, elle voudra « allumer les traces » et en faire un « brasi­er ». Rien dans l’univers mag­ique où elle pénètre ne reste immo­bile, dans un état stricte­ment défi­ni, les con­traires s’appellent, la neige brûle. Le vocab­u­laire du feu est omniprésent, il cor­re­spond à tout ce qu’entreprend, amour, poésie, celle qui dit je :

 

Exé­cuter le chant :
je ne saurai taire
flamme et le cri
‑même méti­er de braise-
le tissé
libère des cendres.

C’est le poème.

 

Ce qui était hor­i­zon­tal devient ver­ti­cal : à la flamme et au poème con­vi­en­nent égale­ment les arbres. Chêne, Peu­pli­er, Olivi­er, If… Ils sont innom­brables à tra­vers tout le livre, appré­ciés pour leur droi­ture et pour l’apaisement qu’ils appor­tent. Ce sont pour la poésie des mod­èles : « Le chant vise l’ascension. »

Les con­traires s’appellent, en effet, ils se déchirent comme ils peu­vent s’unir. Libres, ils pro­curent au livre entier sa mobil­ité si dra­ma­tique. Le cadre réduit d’En découdre l’accentue.

Un cadre sem­blable à celui que dans le ciel dessi­naient les augures afin d’y atten­dre le pas­sage des oiseaux et de l’interpréter, le tem­plum. Un livre de poèmes est cet espace sacré, aiman­té. Isabelle Lévesque qui pub­lie de vrais livres, non de sim­ples recueils, a le souci en les con­stru­isant de respecter le rythme du sur­gisse­ment de l’écriture. S’il est con­tinu, il n’est jamais linéaire. En découdre avance à force de « départs » et de déchirures, de ten­sion et de détente, de « chutes » et de « salves », au gré des heures ou des sur­pris­es, néfastes ou fastes. Isabelle Lévesque n’ordonne pas les dif­férents états qu’elle tra­verse : au cri suc­cède un chu­chote­ment, au con­stat de détresse l’espoir d’ « un nou­veau monde », aucune inter­rup­tion. Elle accueille ain­si par à‑coups, par éclats, tous les temps.

Du passé sur­gis­sent des visions brèves : l’être aimé n’est plus que « silence » et « absence », n’appartient-il désor­mais qu’à la terre et à la nuit ? Non, l’hiver n’est pas défini­tif. Com­ment dire ? La perte est absolue, « Où es-tu ? », le sen­ti­ment domine, du « manque », mais de la déplo­ration même s’élève un poème où Isabelle Lévesque ose dire : « De l’épreuve, sor­tirons gran­dis, / démesurés ». Elle écrit « les let­tres de neige », elle poursuit :

 

Alors si tôt je prends chemin
t’appelant dans le paysage. Entends,
le blanc fait écho, brille,
plus encore que ce soleil
né des nuages comme prairies
forgées de ciel. C’est mir­a­cle.

 

Ce poème n’est pas le dernier du livre. D’autres rediront « le manque ». Une page, est-ce un poème encore ? N’est-ce qu’un « texte » ? Elle est en prose, ira jusqu’à par­ler de cette « clô­ture » qui « réduit […] les con­tours » de ce qu’Isabelle Lévesque écrit, les con­tours d’une exis­tence meur­trie par la sépa­ra­tion ou la mort. Le mot ultime d’En découdre pour­tant, ce sera « vie ». L’abandon au dés­espoir est interdit.

Ce qui depuis le livre ini­tial, Or et le jour, une fois pour toutes, « obstiné­ment », car­ac­térise la démarche d’Isabelle Lévesque, c’est l’énergie. Ques­tion de vie ou de mort, elle a lié son sort à la poésie. Écrire un poème, descen­dre au fond des ténèbres, se débat­tre ou pour mieux dire se bat­tre con­tre les ombres à la façon des preux de la Table ronde, pren­dre essor de nou­veau, recréer une lumière : une catabase et une pal­ingénésie. Au présent du poème, le passé et le futur sont con­vo­qués : dans la perte s’anime une promesse. Et c’est ce qui rend tous les livres d’Isabelle Lévesque si impatiem­ment intens­es, si vivants, ils expri­ment l’une et l’autre, l’espérance serait-elle précaire :

 

Un coqueli­cot pré­pare en douce
sa per­cée. À le veiller je mets
en terre le silence.

 

Les poèmes ne con­nais­sent pas de fron­tières. Ceux d’Isabelle Lévesque inven­tent un rit­uel « qui ne prive plus ce qui n’est plus de bat­tre encore », comme elle le con­fi­ait dans un entre­tien avec Sabine Dewulf (Terre à ciel, avril 2021). Peut-être y a‑t-il davan­tage que revivre, il y a sur-vivre.

 

 

 

 

Extraits

Sur la terre,
depuis peu ployés,
nous réchauf­fons le ciel.

Si nous savions quel poème,
trace vive et ta paume,
pour le chant.

Mai­gre con­so­la­tion, les mots
rouges ou noirs
dressent le blanc contre
la graine pâle d’une promesse.

La neige livre un sortilège.

∗∗∗

Pour com­pagnon,
l’hiver.

Il faut d’un bâton
trac­er au plus vite 
des fig­ures indéchiffrables
pour les lire
après coup. 

On dirait dans le soir
des dessins de flamme.

 

mm

Pierre Dhainaut

Pierre Dhain­aut est né à Lille en 1935. Avec Jacque­line, ren­con­trée en 1956, il vit à Dunkerque (où s’effectuera toute sa car­rière de pro­fesseur). Après avoir été influ­encé par le sur­réal­isme (il ren­dit vis­ite à André Bre­ton en 1959), il pub­lie son pre­mier livre, Le Poème com­mencé (Mer­cure de France), en 1969. Ren­con­tres déter­mi­nantes par­mi ses aînés : Jean Mal­rieu dont il édit­era et pré­fac­era l’œuvre, Bernard Noël, Octavio Paz, Jean-Claude Renard et Yves Bon­nefoy aux­quels il con­sacr­era plusieurs études. Déter­mi­nante égale­ment, la fréquen­ta­tion de cer­tains lieux : après les plages de la mer du Nord, le mas­sif de la Char­treuse et l’Aubrac. Une antholo­gie retrace les dif­férentes étapes de son évo­lu­tion jusqu’au début des années qua­tre-vingt dix : Dans la lumière inachevée (Mer­cure de France, 1996). Ont paru ensuite, entre autres : Intro­duc­tion au large (Arfuyen, 2001), Entrées en échanges (Arfuyen, 2005), Pluriel d’alliance (L’Arrière-Pays, 2005), Lev­ées d’empreintes (Arfuyen, 2008), Sur le vif prodigue (Édi­tions des van­neaux, 2008), Plus loin dans l’inachevé (Arfuyen, 2010, Prix de lit­téra­ture fran­coph­o­ne Jean Arp) et Voca­tion de l’esquisse (La Dame d’Onze Heures, 2011). Ces recueils pour la plu­part sont dédiés aux petits-enfants. Plus récem­ment encore : une auto­bi­ographique cri­tique, La parole qui vient en nos paroles (édi­tions L’Herbe qui trem­ble, 2013) et Rudi­ments de lumière (Arfuyen, 2013). Il ne sépare jamais de l’écriture des poèmes l’activité cri­tique sous la forme d’articles ou de notes : Au-dehors, le secret (Voix d’encre, 2005) et Dans la main du poème (Écrits du Nord, 2007). Nom­breuses col­lab­o­ra­tions avec des graveurs ou des pein­tres pour des livres d’artiste ou des man­u­scrits illus­trés, notam­ment Marie Alloy, Jacques Clauzel, Gre­go­ry Masurovsky, Yves Pic­quet, Isabelle Ravi­o­lo, Nico­las Rozi­er, Jean-Pierre Thomas, Youl… À con­sul­ter : la mono­gra­phie de Sabine Dewulf (Présence de la poésie, Édi­tions des van­neaux, 2008) et le numéro 45 de la revue Nu(e) pré­paré par Judith Cha­vanne en 2010.