Ce chant d’amour d’Isabelle Lévesque décrit la danse dans laque­lle l’amour nous entraîne, cette sorte de ronde qui met l’amant en mou­ve­ment – ce mou­ve­ment qui lui échappe, qui échappe à la maîtrise qui a tant de prise dans nos vies.

Rien ne se voit qui tremble,
ici en nous 

Plus rien n’est cer­tain lorsqu’on est sûr de son amour. Tout vibre, tout « trem­ble » (com­bi­en de fois appa­raît ce mot ?). Les corps trem­blent dans le jeu amoureux, les bat­te­ments accélérés du cœur et les peurs. De même font, der­rière les fenêtres, les flo­cons, les feuilles et les rafales.

Nous sommes liés par les jours
bleus comme les nuits.

Isabelle LÉVESQUE, Voltige ! , peintures de Colette DEBLÉ, postface de Françoise ASCAL, éditions L’Herbe qui Tremble, Avril 2017, 96 pages, 14 €.

Isabelle LÉVESQUE, Voltige !, pein­tures de Colette DEBLÉ, post­face de Françoise ASCAL, édi­tions L’Herbe qui Trem­ble, Avril 2017, 96 pages, 14 €.

La vie est pré­caire, et seule l’urgence de vivre révélée (rap­pelée) par l’expérience vive (l’amour, ici) trans­forme, alchim­ique, cette fragilité en expérience.

Rien ne fait pétale à revers. C’est
coqueli­cot la vie 

Les êtres les plus frag­iles sont par­fois les plus forts, comme ces coqueli­cots qu’Isabelle Lévesque affec­tionne tant, avatars des roseaux de la fable, qui dansent, fiers, dans la tour­mente, écla­tants comme le sang, sans per­dre tous leurs pétales qu’on aurait cru per­dus ; mieux : finale­ment, ils s’en accom­mod­ent fort bien. Ils gag­nent du vent l’âme ani­male qui leur manquait.

Pour un temps (car elles aus­si seront finale­ment réc­on­cil­iées), les coqueli­cots des­tituent aux autres fleurs la charge d’orner le bla­son de gueules (rouge) du cœur. C’est un insigne que l’on « cherche », par­fois « trop tard ». Car le cœur demande à être ali­men­té de sang chaud, sans mesure :

Tout ce qui tue renaît ?
Tue ce qui dévêt le cœur,
les mar­guerites en nombre 

Il est beau et bon pour l’homme que demeurent pour son exis­tence des pos­si­bil­ités d’expériences qui échap­pent à sa maîtrise. Ce drôle de mou­ve­ment fou de l’amour déraisonne, lève l’ancre de la rai­son qui nous arraison­nait, abolit les mesures de con­trôle qui s’amoncellent entre nous et le monde. Quelque chose d’essentiel, de vivant, de vibrant, d’unique, peut-être, sem­ble approché. L’amour nous rap­proche du loin­tain (Jac­cot­tet), désigne la présence (Bon­nefoy). Cette expéri­ence intense nous enseigne comme est rare la vie vécue, la vie personnelle.

Sur mon âme le souf­fle d’or
étonne l’arbre
où tu files l’écorce parfaite
qui entoile le paysage. 

Il est remar­quable de con­stater, que para­doxale­ment, la force cen­trifuge du tour­bil­lon amoureux pro­duit chez l’amoureux un effet cen­tripète : ce dernier s’individualise, creuse son pro­pre sil­lon, tend vers le pli trop sou­vent dis­simulé dans le mys­térieux nœud psy­chique – ce bouil­lon­nement gré­gaire autant qu’original. L’amoureux renonce à l’identité comme cherche à le faire, laborieuse­ment, le lit­téraire (Quig­nard).

Il n’existe pas d’individu. Cepen­dant, l’ego de l’amoureux con­naît un sup­plé­ment d’âme délivré par l’expérience d’une cer­taine forme de rela­tion sub­lime à autrui (l’amour, donc). L’individu n’est qu’« indi­vid­u­a­tion » (Gilbert Simondon).

[…]. Cha­cun devant,
retenant le pas­sage étroit
de l’un à l’autre, nous sommes
le même socle la dérive et l’île réunis 

Ain­si, nous décen­trant – par la force cen­trifuge –, la danse amoureuse écarte les par­ties les moins sig­nifi­antes de notre vie et les repousse vers les marges de notre exis­tence ; simul­tané­ment, elle rassem­ble en notre cœur, en petit tas de sable – presque d’or –, de pré­cieux grains d’humanité.

Dou­ble mou­ve­ment, cha­cun con­fus dans l’autre, iden­tique et équiv­oque, grâce au dessin sphérique de la ronde, qui est aus­si le mou­ve­ment voilant / dévoilant de la vérité :

Le vent soulève / ou cache.

De sur­croît, aimant autrui, l’amoureux donne nais­sance non seule­ment à une forme élevée de rela­tion avec lui-même, mais à son envi­ron­nement. Émergeant ou prenant du relief autour de l’amant, le monde devient le com­plice de son amour. Faisant un don à autrui, l’ego reçoit, en retour iden­tique­ment gra­tu­it, le cadeau d’un milieu qui lui sera encore plus pro­pre que précédem­ment. Aimez autrui, vous recevrez un monde.

N’est-ce pas une mer­veilleuse dialec­tique ? Impres­sion de renaître, comme « le ciel », si ce n’est de naître.

vers la mer     tout com­mence.

L’amant voit mieux par le regard de l’aimé que par le sien. C’est le monde qu’il lui offre, et qu’il s’offre, un peu, en retour, dans le mou­ve­ment ascen­dant de la dialec­tique amoureuse. Alors il est naturel que le monde et l’autre se mêlent, que les mou­ve­ments naturels sem­blent se con­fon­dre avec ceux de l’aimé et les siens. Isabelle Lévesque par­le très bien de cela, des couleurs que l’autre (que l’amour !) peint dans notre œil. Par exemple :

[…] Tes bras,
me glis­sent des épis, les blés,
les cheveux. […]. 

Que con­firme telle­ment le poème suivant :

Je pose à mi-chemin les images.
Tu dis la pho­to, unique. Instant saisi.
[…] Ta fièvre flo­rale ravive les blés,
Nos mains frô­lent sans toucher. 

Le sen­ti­ment amoureux, c’est aus­si sen­tir que l’on peut pos­er une image – à mi-chemin comme une toile qu’on dis­pose entre nous et le fond de la scène –, dire une image (une pho­to), saisir vrai­ment l’instant.

Telle est l’érôs décrit par Pla­ton dans le Ban­quet (et dès le Phè­dre). Un ent­hou­si­asme, un sens divin qui s’agite en soi et nous élève vers le divin.

On est ain­si pris de folie, c’est une « danse folle », on se croît capa­ble de tout, on a des désirs d’enfant tout-puis­sant, on ne désire plus se restrein­dre, car tout sim­ple­ment l’on désire. Eh ! Les zestes n’ont qu’à être des gestes, la rumeur extérieure notre silence, les règles des dérèglements :

Je veux des gestes orange
de tige frêle. Toute une heure sise de silence.
Je veux. Tor­dre le cou des principes
Pour étrein­dre le corps lent du soir. 

On se tient la main. Ce n’est point régres­sif. C’est qu’on aime. Que le temps amoureux a lui aus­si été embar­qué dans la tour­mente, que les min­utes sont des heures, ou inverse­ment, que la petite trot­teuse marche en sens inverse.

 Jamais-tou­jours :
seule proposition. 

Deux vers paratax­iques tout à fait hér­a­clitéens. Les con­traires sont réciproques.

Je le dis­ais : on ne s’appartient plus tout à fait. On aime ça. On aime aimer. On aime d’aimer.

Hier a pris mon âme.

« Le vent ne peut rester debout », bien sûr : il tient par son pro­pre mou­ve­ment, comme les humains à vélo. Que faire alors de mieux que ren­tr­er dans la ronde, y demeur­er le temps qu’elle dure (un jour, la par­ti­tion est achevée, le silence se fait), con­tin­uer à voltiger quand bien même on pressent que la chute sera rude. « Voltige ! », lance, impéra­tive, la voix du vent, et celle ou celui qui pré­tend aimer.

Le « désar­roi » (la douleur du regret de l’absence) men­ace, tou­jours. Sim­ple­ment, on avait pre­mière­ment la force de ne point y songer, on n’y avait pas le cœur, acca­paré par la pul­sa­tion accélérée en direc­tion de celui de l’aimé. Un jour nous auront à souf­frir « les heures sans toi ». Le texte se fait élégiaque.

Qui de mieux que le mal-aimé / bien-aimant Apol­li­naire pou­vait, avec des vers du poème San­glots, intro­duire ce beau livre d’amour, presque cour­tois ? « Trois gouttes sur la neige », le « lai », etc. : quelques allu­sions nous indiquent que la fin’amor n’est pas loin, que le vers désire chanter.

Un jour, il y eut deux voix qui furent réu­nies, qui furent ce vers, cette stro­phe entière, grande (déjà une épitaphe ?) :

notre voix. 

L’écriture d’Isabelle Lévesque tente de suiv­re ce mou­ve­ment du tour­bil­lon amoureux, d’y coller comme deux lèvres impal­pa­bles de dif­férentes natures. Les lèvres sont dis­jointes comme le sont les hommes, étrangers. Elle lutte con­tre sa frag­men­ta­tion pour suiv­re au plus près son régime, son rythme, ses aléas (car il n’est rien de mécanique). Et l’on se rend finale­ment compte que ce mou­ve­ment humain imite par­faite­ment, le temps de son temps, le mou­ve­ment naturel du vent. Nous ne sommes pas trop des mon­stres, puisque nous sommes encore capa­bles d’amour. Aimant, nous recevons les miettes de la présence :

ici main­tenant 

Les pétales du coqueli­cot se frois­sent comme des feuilles de papi­er de soie. Le coqueli­cot appar­tient au monde du codex, papi­er en feuille et fil noué. Il se lit, donne à lire et « recoud » les mots ensem­ble. Se frois­sant, il chu­chote entre nos doigts des poèmes. Après mille autres livres, il a chu­choté à Isabelle Lévesque celui-ci, Voltige !, ce brasi­er incan­des­cent et le digne spec­ta­cle de ses cen­dres qui furent braises.

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Mathieu Hilfiger

Math­ieu Hil­figer, né en 1979 à Stras­bourg, crée une œuvre poly­mor­phe sans dis­crim­i­na­tion de formes : poèmes en vers et en prose, théâtre, frag­ments, pros­es, arti­cles, lec­tures, entre­tiens, etc., sou­vent présen­tés dans de nom­breux ouvrages et revues (dont la Revue des Belles-Let­tres, OsirisArpaNuncPas­sage d’encresThau­maPhoenixLe Coq-HéronLes Cahiers du sens et Recours au poème). Il s’intéresse par­ti­c­ulière­ment à la ques­tion de l’origine, qui tra­verse toute son œuvre, jusqu’à la pré­pa­ra­tion d’une thèse de doc­tor­at en littérature.

Il dirige la mai­son d’édition lit­téraire Le Bateau Fan­tôme (http://lebateaufantome.com), dont les titres sont conçus et imprimés en France sur des papiers écologiques d’excellence. Il dirige égale­ment les édi­tions Le Bal­let Roy­al : www.leballetroyal.com.

Livres parus en 2017 : Ful­mi­na­tions (Hen­ry, poésie) et Aux Archives (Édilivre, théâtre).

À paraître en 2018 : Sam­son sur la colline (Thot, théâtre) et Braver la nuit (Le Silence qui roule, poésie).

Lire son entre­tien sur Recours au Poème

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