> Isabelle Lévesque Voltige !

Isabelle Lévesque Voltige !

Par |2018-03-02T15:31:43+00:00 1 mars 2018|Catégories : Critiques, Isabelle Lévesque|

Ce chant d’amour d’Isabelle Lévesque décrit la danse dans laquelle l’amour nous entraîne, cette sorte de ronde qui met l’amant en mou­ve­ment – ce mou­ve­ment qui lui échappe, qui échappe à la maî­trise qui a tant de prise dans nos vies.

Rien ne se voit qui tremble,
ici en nous 

Plus rien n’est cer­tain lorsqu’on est sûr de son amour. Tout vibre, tout « tremble » (com­bien de fois appa­raît ce mot ?). Les corps tremblent dans le jeu amou­reux, les bat­te­ments accé­lé­rés du cœur et les peurs. De même font, der­rière les fenêtres, les flo­cons, les feuilles et les rafales.

Nous sommes liés par les jours
bleus comme les nuits.

Isabelle LÉVESQUE, Voltige ! , peintures de Colette DEBLÉ, postface de Françoise ASCAL, éditions L’Herbe qui Tremble, Avril 2017, 96 pages, 14 €.

Isabelle LÉVESQUE, Voltige !, pein­tures de Colette DEBLÉ, post­face de Françoise ASCAL, édi­tions L’Herbe qui Tremble, Avril 2017, 96 pages, 14 €.

La vie est pré­caire, et seule l’urgence de vivre révé­lée (rap­pe­lée) par l’expérience vive (l’amour, ici) trans­forme, alchi­mique, cette fra­gi­li­té en expé­rience.

Rien ne fait pétale à revers. C’est
coque­li­cot la vie 

Les êtres les plus fra­giles sont par­fois les plus forts, comme ces coque­li­cots qu’Isabelle Lévesque affec­tionne tant, ava­tars des roseaux de la fable, qui dansent, fiers, dans la tour­mente, écla­tants comme le sang, sans perdre tous leurs pétales qu’on aurait cru per­dus ; mieux : fina­le­ment, ils s’en accom­modent fort bien. Ils gagnent du vent l’âme ani­male qui leur man­quait.

Pour un temps (car elles aus­si seront fina­le­ment récon­ci­liées), les coque­li­cots des­ti­tuent aux autres fleurs la charge d’orner le bla­son de gueules (rouge) du cœur. C’est un insigne que l’on « cherche », par­fois « trop tard ». Car le cœur demande à être ali­men­té de sang chaud, sans mesure :

Tout ce qui tue renaît ?
Tue ce qui dévêt le cœur,
les mar­gue­rites en nombre 

Il est beau et bon pour l’homme que demeurent pour son exis­tence des pos­si­bi­li­tés d’expériences qui échappent à sa maî­trise. Ce drôle de mou­ve­ment fou de l’amour dérai­sonne, lève l’ancre de la rai­son qui nous arrai­son­nait, abo­lit les mesures de contrôle qui s’amoncellent entre nous et le monde. Quelque chose d’essentiel, de vivant, de vibrant, d’unique, peut-être, semble appro­ché. L’amour nous rap­proche du loin­tain (Jaccottet), désigne la pré­sence (Bonnefoy). Cette expé­rience intense nous enseigne comme est rare la vie vécue, la vie per­son­nelle.

Sur mon âme le souffle d’or
étonne l’arbre
où tu files l’écorce par­faite
qui entoile le pay­sage. 

Il est remar­quable de consta­ter, que para­doxa­le­ment, la force cen­tri­fuge du tour­billon amou­reux pro­duit chez l’amoureux un effet cen­tri­pète : ce der­nier s’individualise, creuse son propre sillon, tend vers le pli trop sou­vent dis­si­mu­lé dans le mys­té­rieux nœud psy­chique – ce bouillon­ne­ment gré­gaire autant qu’original. L’amoureux renonce à l’identité comme cherche à le faire, labo­rieu­se­ment, le lit­té­raire (Quignard).

Il n’existe pas d’individu. Cependant, l’ego de l’amoureux connaît un sup­plé­ment d’âme déli­vré par l’expérience d’une cer­taine forme de rela­tion sublime à autrui (l’amour, donc). L’individu n’est qu’« indi­vi­dua­tion » (Gilbert Simondon).

[…]. Chacun devant,
rete­nant le pas­sage étroit
de l’un à l’autre, nous sommes
le même socle la dérive et l’île réunis 

Ainsi, nous décen­trant – par la force cen­tri­fuge –, la danse amou­reuse écarte les par­ties les moins signi­fiantes de notre vie et les repousse vers les marges de notre exis­tence ; simul­ta­né­ment, elle ras­semble en notre cœur, en petit tas de sable – presque d’or –, de pré­cieux grains d’humanité.

Double mou­ve­ment, cha­cun confus dans l’autre, iden­tique et équi­voque, grâce au des­sin sphé­rique de la ronde, qui est aus­si le mou­ve­ment voi­lant /​ dévoi­lant de la véri­té :

Le vent sou­lève /​ ou cache.

De sur­croît, aimant autrui, l’amoureux donne nais­sance non seule­ment à une forme éle­vée de rela­tion avec lui-même, mais à son envi­ron­ne­ment. Émergeant ou pre­nant du relief autour de l’amant, le monde devient le com­plice de son amour. Faisant un don à autrui, l’ego reçoit, en retour iden­ti­que­ment gra­tuit, le cadeau d’un milieu qui lui sera encore plus propre que pré­cé­dem­ment. Aimez autrui, vous rece­vrez un monde.

N’est-ce pas une mer­veilleuse dia­lec­tique ? Impression de renaître, comme « le ciel », si ce n’est de naître.

vers la mer     tout com­mence.

L’amant voit mieux par le regard de l’aimé que par le sien. C’est le monde qu’il lui offre, et qu’il s’offre, un peu, en retour, dans le mou­ve­ment ascen­dant de la dia­lec­tique amou­reuse. Alors il est natu­rel que le monde et l’autre se mêlent, que les mou­ve­ments natu­rels semblent se confondre avec ceux de l’aimé et les siens. Isabelle Lévesque parle très bien de cela, des cou­leurs que l’autre (que l’amour !) peint dans notre œil. Par exemple :

[…] Tes bras,
me glissent des épis, les blés,
les che­veux. […]. 

Que confirme tel­le­ment le poème sui­vant :

Je pose à mi-che­min les images.
Tu dis la pho­to, unique. Instant sai­si.
[…] Ta fièvre flo­rale ravive les blés,
Nos mains frôlent sans tou­cher. 

Le sen­ti­ment amou­reux, c’est aus­si sen­tir que l’on peut poser une image – à mi-che­min comme une toile qu’on dis­pose entre nous et le fond de la scène –, dire une image (une pho­to), sai­sir vrai­ment l’instant.

Telle est l’érôs décrit par Platon dans le Banquet (et dès le Phèdre). Un enthou­siasme, un sens divin qui s’agite en soi et nous élève vers le divin.

On est ain­si pris de folie, c’est une « danse folle », on se croît capable de tout, on a des dési­rs d’enfant tout-puis­sant, on ne désire plus se res­treindre, car tout sim­ple­ment l’on désire. Eh ! Les zestes n’ont qu’à être des gestes, la rumeur exté­rieure notre silence, les règles des dérè­gle­ments :

Je veux des gestes orange
de tige frêle. Toute une heure sise de silence.
Je veux. Tordre le cou des prin­cipes
Pour étreindre le corps lent du soir. 

On se tient la main. Ce n’est point régres­sif. C’est qu’on aime. Que le temps amou­reux a lui aus­si été embar­qué dans la tour­mente, que les minutes sont des heures, ou inver­se­ment, que la petite trot­teuse marche en sens inverse.

 Jamais-tou­jours :
seule pro­po­si­tion. 

Deux vers para­taxiques tout à fait héra­cli­téens. Les contraires sont réci­proques.

Je le disais : on ne s’appartient plus tout à fait. On aime ça. On aime aimer. On aime d’aimer.

Hier a pris mon âme.

« Le vent ne peut res­ter debout », bien sûr : il tient par son propre mou­ve­ment, comme les humains à vélo. Que faire alors de mieux que ren­trer dans la ronde, y demeu­rer le temps qu’elle dure (un jour, la par­ti­tion est ache­vée, le silence se fait), conti­nuer à vol­ti­ger quand bien même on pressent que la chute sera rude. « Voltige ! », lance, impé­ra­tive, la voix du vent, et celle ou celui qui pré­tend aimer.

Le « désar­roi » (la dou­leur du regret de l’absence) menace, tou­jours. Simplement, on avait pre­miè­re­ment la force de ne point y son­ger, on n’y avait pas le cœur, acca­pa­ré par la pul­sa­tion accé­lé­rée en direc­tion de celui de l’aimé. Un jour nous auront à souf­frir « les heures sans toi ». Le texte se fait élé­giaque.

Qui de mieux que le mal-aimé /​ bien-aimant Apollinaire pou­vait, avec des vers du poème Sanglots, intro­duire ce beau livre d’amour, presque cour­tois ? « Trois gouttes sur la neige », le « lai », etc. : quelques allu­sions nous indiquent que la fin’amor n’est pas loin, que le vers désire chan­ter.

Un jour, il y eut deux voix qui furent réunies, qui furent ce vers, cette strophe entière, grande (déjà une épi­taphe ?) :

notre voix. 

L’écriture d’Isabelle Lévesque tente de suivre ce mou­ve­ment du tour­billon amou­reux, d’y col­ler comme deux lèvres impal­pables de dif­fé­rentes natures. Les lèvres sont dis­jointes comme le sont les hommes, étran­gers. Elle lutte contre sa frag­men­ta­tion pour suivre au plus près son régime, son rythme, ses aléas (car il n’est rien de méca­nique). Et l’on se rend fina­le­ment compte que ce mou­ve­ment humain imite par­fai­te­ment, le temps de son temps, le mou­ve­ment natu­rel du vent. Nous ne sommes pas trop des monstres, puisque nous sommes encore capables d’amour. Aimant, nous rece­vons les miettes de la pré­sence :

ici main­te­nant 

Les pétales du coque­li­cot se froissent comme des feuilles de papier de soie. Le coque­li­cot appar­tient au monde du codex, papier en feuille et fil noué. Il se lit, donne à lire et « recoud » les mots ensemble. Se frois­sant, il chu­chote entre nos doigts des poèmes. Après mille autres livres, il a chu­cho­té à Isabelle Lévesque celui-ci, Voltige !, ce bra­sier incan­des­cent et le digne spec­tacle de ses cendres qui furent braises.

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Mathieu Hilfiger

Mathieu Hilfiger, né en 1979 à Strasbourg, crée une œuvre poly­morphe sans dis­cri­mi­na­tion de formes : poèmes en vers et en prose, théâtre, frag­ments, proses, articles, lec­tures, entre­tiens, etc., sou­vent pré­sen­tés dans de nom­breux ouvrages et revues (dont la Revue des Belles-Lettres, OsirisArpaNuncPassage d’encresThaumaPhoenixLe Coq-HéronLes Cahiers du sens et Recours au poème). Il s’intéresse par­ti­cu­liè­re­ment à la ques­tion de l’origine, qui tra­verse toute son œuvre, jusqu’à la pré­pa­ra­tion d’une thèse de doc­to­rat en lit­té­ra­ture.

Il dirige la mai­son d’édition lit­té­raire Le Bateau Fantôme (http://​leba​teau​fan​tome​.com), dont les titres sont conçus et impri­més en France sur des papiers éco­lo­giques d’excellence. Il dirige éga­le­ment les édi­tions Le Ballet Royal : www​.lebal​le​troyal​.com.

Livres parus en 2017 : Fulminations (Henry, poé­sie) et Aux Archives (Édilivre, théâtre).

À paraître en 2018 : Samson sur la col­line (Thot, théâtre) et Braver la nuit (Le Silence qui roule, poé­sie).

Lire son entre­tien sur Recours au Poème

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