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Yves Bonnefoy

Par |2017-12-28T19:56:14+00:00 19 octobre 2012|Catégories : Mathieu Hilfiger, Rencontres, Yves Bonnefoy|

 Natacha Lafond et moi-même avions ren­con­tré Yves Bonnefoy en jan­vier 2004, dans son bureau du Collège de France, pour un long et pas­sion­nant entre­tien, qui était des­ti­né au numé­ro de la revue Le Bateau Fantôme por­tant sur le thème du « livre ». Cet échange consis­ta prin­ci­pa­le­ment dans la dis­cus­sion des ques­tions que nous avions pré­pa­rées, mais aus­si dans l’évocation cha­leu­reuse de nom­breux sou­ve­nirs lit­té­raires.

Comme le lec­teur pour­ra le consta­ter, le poète a répon­du à nos ques­tions sous la forme d’un court essai, ou, si l’on pré­fère, sous la forme d’une longue lettre adres­sée aux ques­tion­neurs ; mais il demeure, dans son dis­cours et son esprit, un entre­tien.

Sur les trois par­ties de ce texte, la pre­mière, la plus longue (elle couvre la moi­tié de l’ensemble) est repro­duite ici pour Recours au poème. Le texte com­plet a paru la pre­mière fois dans la revue Le Bateau Fantôme, n°4, « le livre », 2004.

Mathieu Hilfiger

 

 

 

Cher Mathieu Hilfiger, chère Natacha Lafond, j’ai lu vos ques­tions, je leur ai trou­vé beau­coup de sens, et c’est au point que je sou­haite que vous les pla­ciez, toutes ou au moins cer­taines, au seuil de ces réflexions. Mais per­met­tez-moi de vous répondre comme si vous ne m’aviez posé qu’une seule grande ques­tion, celle du rap­port que j’entretiens, ou qu’un écri­vain peut entre­te­nir, avec le livre, le livre comme tel…  Car c’est là un pro­blème que je suis loin de maî­tri­ser, d’où suit qu’avant de m’arrêter à vos points de vue plus par­ti­cu­liers, j’ai besoin de faire un retour sur moi, qui risque de prendre tout mon temps.

 

Un retour qui doit pour com­men­cer en reve­nir à l’enfance puisque celle-ci est dans l’existence le moment où les livres ne peuvent man­quer de pro­duire sur leur lec­teur pre­nant conscience de soi leurs effets les plus forts, par­fois même bou­le­ver­sants. Je l’ai déjà rap­pe­lé, à chaque fois que j’ai eu à m’expliquer sur la poé­sie, l’enfance est l’âge où la pen­sée concep­tuelle, celle qui aborde les choses par leurs aspects, donc par leur dehors, se met en place dans la parole, dans le regard, mais de façon lacu­naire encore, insuf­fi­sam­ment cohé­rente, d’où des failles entre ses pro­po­si­tions par les­quelles la plé­ni­tude de l’immédiat, en passe d’être oubliée, se marque dans l’esprit avec du coup un relief, une qua­li­té de mys­tère, qui pour­ront han­ter la mémoire pour tout le res­tant de la vie. Et ce sou­ve­nir, c’est alors le bien de la poé­sie, qui cher­che­ra à le pré­ser­ver dans tous ces mots de la langue que la vie adulte, pour sa part, ne peut que concé­der ou aban­don­ner aux concepts. 

 

Or, ces mots, où vont ain­si se retrou­ver aux prises les deux regards, celui du logos concep­tuel orga­ni­sa­teur du monde où l’on a à vivre, ou déjà les grandes per­sonnes vivent, et celui d’auparavant, qui per­ce­vait les êtres et les choses dans leur immé­dia­te­té, leur uni­té, où se pré­sentent-ils à l’enfant qui gran­dit sinon dans les livres qu’il lui est don­né de lire ?  Je me pro­pose donc de retrou­ver la façon dont j’ai vécu, pour ma part, le fait du livre. De com­prendre com­ment un livre peut, comme tel, trou­bler la pen­sée, par sol­li­ci­ta­tion de ce que j’appellerai l’imagination méta­phy­sique : non celle qui se com­plait à rêver de situa­tions sim­ple­ment inac­tuelles, inac­ces­sibles, dans la réa­li­té comme elle est, mais celle qui conçoit des degrés supé­rieurs de celle-ci, et veut se por­ter vers eux.

 

Un livre ? Mais remar­quons d’abord l’ambiguïté de ce mot qui désigne aus­si bien une œuvre lit­té­raire, par nature imma­té­rielle, que le volume où on peut la lire, en ce cas du papier, de la chose impri­mée, une cou­ver­ture, neuve ou usée, tous élé­ments offerts au regard sans rela­tion évi­dente avec ce dont le texte fait part : le livre, en ce sens du mot qui est le plus vaste autant que le pre­mier, ayant sa vie indé­pen­dam­ment de l’œuvre. Le même vocable a deux accep­tions pro­fon­dé­ment dif­fé­rentes. Et pour­tant ! N’y a-t-il pas entre ces deux réa­li­tés, l’entité pure­ment men­tale et l’objet phy­sique, quelque chose pour les unir en nous qui sera plus que le simple fait que l’une soit le véhi­cule de l’autre ?

 

Telle la ques­tion que je dois me poser sans plus attendre, car je vois bien qu’elle peut expli­quer beau­coup de mes ren­contres les plus anciennes avec les livres. Très impor­tants furent pour moi les petits volumes d’une cer­taine col­lec­tion Printemps à laquelle j’ai déjà fait allu­sion dans d’autres écrits mais dont il me faut repar­ler, de ce nou­veau point de vue. On m’avait abon­né quand j’eus neuf ans aux petits ouvrages de cette série bimen­suelle, je les rece­vais par la poste, 64 pages de minime for­mat gar­dées ensemble par deux agrafes avec trois ou quatre illus­tra­tions, du des­sin au trait, sous une cou­ver­ture en cou­leur, elle aus­si une belle image. Et ces petits romans, que j’attendais avec impa­tience un jeu­di sur deux, c’était bien, tout d’abord, un livre, au sens maté­riel du mot : l’enveloppe que l’on déchire et cette res­sem­blance aux publi­ca­tions anté­rieures que l’on est ravi de consta­ter dans la livrai­son nou­velle, avec beau­coup d’affection pour cette typo­gra­phie, cette min­ceur souple qui ont déjà appor­té de si sédui­sants récits. Ces livres, je ne les abo­lis­sais pas dans l’acte de la lec­ture, je les conser­vais, avec res­pect, avec com­pas­sion aus­si pour leur fra­gi­li­té évi­dente.

 

Et le même inté­rêt pour l’enveloppe des textes, je l’ai éprou­vé tôt après cette pre­mière expé­rience de lec­ture dans l’espace plus aus­tère mais tout aus­si fas­ci­nant des Classiques Vaubourdolle, petits livrets voués à tou­jours la même pré­sen­ta­tion maté­rielle et eux aus­si très minces et bien fra­giles, dans leur refer­me­ment sur des textes cette fois impri­més ser­rés et avec une encre un peu trop grise mais qui me parais­sait annon­cer ain­si une dif­fi­cul­té essen­tielle. Il y avait à la mai­son un cer­tain nombre de ces bro­chures, aus­si quelques autres de chez Hatier, et j’y décou­vrais Andromaque, Britannicus ou Le Cid, je lisais sub­ju­gué ces tra­gé­dies, mais cette fas­ci­na­tion pour des textes ne me fai­sait pas oublier leur vêture, et quand je regar­dais en qua­trième page de cou­ver­ture la longue liste des ouvrages « de la même col­lec­tion », c’est à celle-ci que je pen­sais tout autant qu’à des œuvres encore incon­nues de moi. Je per­dais mon regard dans une cohorte de minces livres gris bleu, je m’avançais par­mi eux, pré­sences à la fois invi­sibles et proches qui étaient comme à veiller pour moi dans l’espace qui s’étendait entre le lieu proche et ces œuvres loin­taines, énig­ma­tiques.

 

Car voi­ci bien ce qu’il faut que j’ajoute sans attendre, et qui me recon­duit à ma pre­mière remarque, sur le regard des enfants, au moins de quelques enfants : ces œuvres, ces livres – dans cette fois le sens lit­té­raire du mot, et en par­ti­cu­lier ceux de la col­lec­tion Printemps -, ne s’ouvraient pas à moi comme le récit d’événements ou de situa­tions d’un monde réel, d’un monde certes inex­plo­ré encore mais bien réel ici même, et que mon ima­gi­na­tion, mon désir, auraient vou­lu péné­trer, anti­ci­pant sur les années à venir, non, c’était l’imagination méta­phy­sique qui avait d’entrée de jeu pris la barre, et je res­sen­tais ain­si, de façon aus­si ins­tinc­tive que pro­fonde, que ce que je lisais avait son lieu dans un autre monde, un qui, pour avoir les mêmes objets, les mêmes lois, les mêmes paroles que le nôtre, n’en était pas moins sépa­ré de nous par un grand mur invi­sible.  La réa­li­té dite par ces livres, et que rien ne dis­tin­guait de la mienne, en fait trans­cen­dait celle-ci, elle se situait à un degré supé­rieur dans l’être, elle était donc inap­pro­chable sinon par la pen­sée qui ne ces­sait pas de s’élancer vers les cimes de cet ailleurs, iri­sées d’une lumière par­fai­te­ment mys­té­rieuse.

 

Rien que de natu­rel dans cette impres­sion, j’imagine, c’est sim­ple­ment la mémoire de la pré­sence, celle que j’évoquais au seuil même de ces remarques, qui cherche à s’inscrire dans la figure du monde à mesure que des récits élar­gissent cette der­nière. La mémoire pro­duit ce que dans un de mes livres j’ai appe­lé un « arrière-pays », un ves­tige de l’expérience ori­gi­nelle pré­ser­vé aux loin­tains du monde comme il faut bien qu’on l’accepte.

 

Mais ce qui appa­raît main­te­nant et que je dois sou­li­gner, c’est le lien que cette rêve­rie onto­lo­gique fait appa­raître entre le livre véhi­cule et le livre texte, entre le conte­nant et le conte­nu : le pre­mier se révé­lant davan­tage qu’un simple por­teur du second, sans effet sur l’œuvre. Existence qu’il est bien, comme le mon­trait déjà l’affection qu’il sait pro­vo­quer, il peut être non tant le guide que je disais tout à l’heure, vers de la lit­té­ra­ture encore non lue, que le mes­sa­ger qui vient à nous de cet ailleurs où les per­son­nages et les situa­tions des récits, des drames, paraissent alors rési­der. Il a un peu de sa vie ici, oui cer­tai­ne­ment, mais le plus clair autant que le plus secret de son être est « là-bas », à l’horizon du visible. Le livre, le sup­port maté­riel de l’œuvre, quel est son rap­port à celle-ci ? Dans de tels cas, c’est de confir­mer qu’elle n’est pas de ce monde.

 

 Un leurre, par consé­quent, ce papier, ces carac­tères typo­gra­phiques, ces cou­ver­tures comme des portes de temple éta­gées à plu­sieurs niveaux dans les brumes d’un outre-espace, un leurre car cette ima­gi­na­tion d’un ailleurs dans l’expérience de vivre est tout de même un péril, et qu’il faut com­battre. Le sen­ti­ment de pré­sence, avoir com­pris – avoir su – que la réa­li­té, c’est l’intensité dans la figure des choses, voi­là qui est véri­dique, c’est le bien que nous rece­vons de notre mémoire quand elle se fait poé­sie, mais où le dan­ger com­mence, c’est quand cette impres­sion de réa­li­té se sépare de nous pour se por­ter sur des choses rêvées ailleurs, alors que c’est ici même que ce qui est a son lieu, et doit être recon­nu, et vécu. Là-bas, en dépit de l’intensité qu’on y rêve, ce ne sont que des repré­sen­ta­tions sans épais­seur d’existence, c’est de l’image, rien qui pour­ra répondre aux besoins de la per­sonne comme il faut pour­tant les savoir et les accep­ter si l’on se veut fidèle au moment pre­mier de pré­sence, pré­sence aus­si de soi-même à soi. De telles rêve­ries sont des leurres, et la poé­sie, ce sera de se per­sua­der de cela. 

 

Vous voyez, je viens de vous faire part d’une de mes convic­tions, cette idée que le livre, le livre chose, peut être vécu d’une façon qui fait de lui un péril, en tout cas pour la poé­sie. Le livre peut être dan­ge­reux. Mais l’essentiel, aujourd’hui, ce n’est pas de redire cette expé­rience, c’est de com­prendre la rai­son pour laquelle un tel leurre se met en place. Pourquoi, com­ment, le livre qu’on tient entre ses mains peut-il don­ner lieu à une trans­mu­ta­tion des figures qu’on y ren­contre, alchi­mie qui de leur sta­tut ordi­naire de simples sté­no­gra­phies de choses et de per­sonnes d’ici tire l’or d’une appa­rence d’épiphanie ? Pourquoi ? Eh bien, parce qu’en sa nature même de chose, d’objet maté­riel, tan­gible, mani­pu­lable, le livre a une forme et des limites.  D’où suit que le texte qu’il contient est lui-même déli­mi­té, sépa­ré de tous ces pos­sibles qu’auraient été une suite don­née à son récit, par exemple, ou une objec­tion appor­tée par un cri­tique. Il lui est per­mis d’exister en soi, res­ser­ré sur soi : et c’est de cette vir­tua­li­té, si le lec­teur s’y attache, que la trans­mu­ta­tion est la consé­quence.

 

Que sont ces mots, en effet, qu’on ren­contre alors dans le livre, qu’on y lit mais en se heur­tant à gauche et à droite aux bords du cadre, les­quels ren­voient vers le centre, là où sont les phrases du texte, avec leurs indi­ca­tions ain­si abso­lu­ti­sées ? Ces mots ne peuvent par­ler à ceux qui sont res­tés au dehors, ils ne peuvent entendre ce qu’on leur dit, rien en eux par consé­quent qui puisse prê­ter à parole, ils ne sont, pure­ment et sim­ple­ment, qu’une langue, la langue que consti­tuent leurs rap­ports au sein du livre. Et cette langue est donc libre de déployer ce qui est dans la nature des langues, à savoir qu’elles ignorent le temps de la fini­tude, celui qui dans nos vies, par la pen­sée de la mort qui en résulte, oblige à prendre au sérieux les situa­tions du hasard et ne pas dou­ter que c’est ce hasard le réel. Qu’on se laisse cap­ter par une langue en son être propre, qu’on pré­fère en per­ce­voir les struc­tures plu­tôt que les employer, et ces struc­tures se font un intel­li­gible, au sens pla­to­ni­cien de ce mot, et quand ensuite on aper­çoit cet intel­li­gible dans les quelques figures – c’est le récit – qu’il puise dans le monde sen­sible pour, en somme, se signi­fier à lui-même, on voit celles-ci dans sa lumière, on les a per­dues pour ce monde, ici, où on peut bien conti­nuer à vivre mais où on a ces­sé d’exister. 

 

Et ces­ser ain­si d’exister, c’est évi­dem­ment une ten­ta­tion, puisque c’est ces­ser aus­si bien d’être mor­tel, et je crois donc que cette façon de se lais­ser séduire par le livre – autre­ment dit de pro­fi­ter de son carac­tère fon­da­men­tal, sa capa­ci­té de tailler dans la conti­nui­té de la parole, de fer­mer du texte sur soi -, c’est un fait assez répan­du dans la com­mu­nau­té des lec­teurs, quitte à prendre divers aspects, qui sont diverses manières de pro­mou­voir la langue à l’encontre de la parole. On peut rêver d’un « arrière-pays » et il y a déjà nombre de façons de le faire, soit géo­gra­phi­que­ment, soit comme nos­tal­gie d’autres moments de l’histoire, mais aus­si on peut ima­gi­ner l’ailleurs éro­ti­que­ment, pas­sion­nel­le­ment, la pas­sion amou­reuse, décou­verte dans des poèmes avant d’être ten­tée dans la vie sup­po­sée vécue, n’étant qu’une des retom­bées de ce grand mirage. Et d’aucuns, enfin, pro­fi­te­rons de ce qu’une langue, c’est de l’oubli de la mort, c’est déchar­ger le vivant du sérieux de l’existence, pour se mettre à jouer avec les signi­fiants de l’idiome ain­si offert à la paresse de vivre, et ce sont alors ces ana­lyses cri­tiques comme on en voit sou­vent aujourd’hui, ana­lyses-jeux faites à l’aide des simples formes, ou ces livres pui­sés dans le maté­riau de rien que la langue par une com­bi­na­toire qui élar­gi­rait son champ à, rêve-t-on, pau­vre­ment, tout ce qu’on pour­rait faire d’intéressant sur cette terre.

 

C’est en ces régions extrêmes du consen­te­ment au mirage, régions plu­tôt déser­tiques, que je com­mence, pour ma part, à m’attrister de la révé­rence, si ce n’est de l’idolâtrie, dont notre époque fait par­fois montre à l’égard du livre, com­pris comme un texte d’entrée de jeu assu­mant le fait de son cadre, et y trou­vant son bon­heur. Pourquoi fau­drait-il qu’un livre soit, comme tel, une fin ? Que l’idée d’écrire un livre fasse trem­bler d’émotion ? Que l’on s’enferme dans l’écriture d’un livre comme si c’était la réponse qu’il faut au sup­po­sé non-sens qu’il y a à vivre ? Je n’admire pas l’idée mal­lar­méenne du « Livre » unique, abso­lu, idée obs­cure et, heu­reu­se­ment, contra­dic­toire. J’aime pro­fon­dé­ment Borgès pour son sens exa­cer­bé, en fait dou­lou­reux, de la fini­tude, mais quelle épou­vante que la biblio­thèque de Babel, à quoi s’est ris­quée son angoisse ! 

 

  Mais reve­nons à mon expé­rience per­son­nelle du livre, des livres, car ce n’est que par cette évo­ca­tion que je me sens en mesure de répondre à votre attente. Les mirages pro­duits par la col­lec­tion Printemps ou par les clas­siques Vaubourdolle ne furent pas les der­niers, j’eus à subir d’autres sol­li­ci­ta­tions, ce furent par exemple, au lycée, les édi­tions ana­logues de quelques auteurs latins et d’abord le manuel de gram­maire latine, syn­taxe mais mor­pho­lo­gie presque autant, sur­tout dans ses « pre­mières années ». Et la même sorte de trans­mu­ta­tion du conte­nu des ouvrages, je l’ai opé­rée encore quand, dans mes années de lycée tou­jours, j’ai pris conscience de l’existence des livres sur­réa­listes. Quel para­doxe ! André Breton y par­lait d’ajouter des dimen­sions à la vie, de lui don­ner plus de réa­li­té, et pour­tant ce qui m’attirait à lui c’était ces livres dont la bizar­re­rie des textes, les images main­te­nant expli­ci­te­ment sug­ges­tives d’une autre réa­li­té – plu­tôt pau­vre­ment d’ailleurs, mieux eût valu, mais seul Chirico en était capable, s’attacher aux énigmes de l’évidence immé­diate -, le tirage très limi­té, indice qu’ils n’étaient des­ti­nés qu’à un petit nombre d’élus, et, de temps en temps, la fatigue de l’exemplaire, preuve de l’existence de com­pa­gnons sur la voie à suivre, fai­saient d’eux clai­re­ment, indu­bi­ta­ble­ment, des mes­sa­gers d’un ailleurs cette fois encore.

 

Reste qu’ils me condui­sirent, ces mes­sa­gers, vers tout de même, à Paris, des êtres qui exis­taient dans ce monde, belle occa­sion pour reve­nir de ce côté-ci de l’image. Et aus­si je com­men­çai à écrire, et à publier, je voyais d’autres per­sonnes publier à côté de moi : ce qui chan­gea mon rap­port au livre. Bien natu­rel­le­ment ! Le livre-mes­sa­ger dont je viens de par­ler, c’est ce qui nous vient d’un ailleurs, il ne faut pas en avoir ren­con­tré l’auteur, avoir dû consta­ter que celui-ci n’est, si j’ose dire, que réel. À plus forte rai­son perd tout pres­tige pos­sible le livre où prend place un texte dont on est soi-même l’auteur. Ne sommes-nous pas, nous qui écri­vons, nous qui publions et qui nous par­lons, à jamais du pays d’ici ? 

 

Et qui plus est, d’un pays dans lequel des ques­tions se posent, qui déco­lorent les rêve­ries de l’adolescence qui veut durer aus­si effi­ca­ce­ment que le réveil au matin efface celles des nuits. L’époque, dès 1934, avait com­men­cé à par­ler très fort. Un autre texte que celui des œuvres lit­té­raires se fai­sait de plus en plus une incon­tour­nable évi­dence, dans un impri­mé, le jour­nal, et aus­si un par­lé, à la radio, dans les rues, qui bous­cu­laient la forme des livres, la forme inhé­rente au livre, lais­sant du coup échap­per de leur dis­cours mul­tiple et contra­dic­toire l’aveu de la dis­tor­sion par les struc­tures ver­bales de la réa­li­té comme il faut la vivre. Bien dif­fi­cile aurait-il été dans ces années-là de ne pas com­prendre que la socié­té tout entière, pri­vée ain­si de parole, était sou­mise à des sys­tèmes concep­tuels – phi­lo­so­phies auto­ri­taires, dogmes des églises, idéo­lo­gies por­tant ce pas­sé déjà dan­ge­reux et cou­pable à des consé­quences sinistres – qu’il fal­lait cri­ti­quer comme pré­ci­sé­ment des mirages dans la pen­sée. C’est de ce point de vue que le sur­réa­lisme, aus­si chi­mé­rique parût-il aux yeux de beau­coup, était un guide vers l’existence vécue le plus quo­ti­dien­ne­ment : vers la « vraie vie », récla­mée par Rimbaud, celle qui se sait « réa­li­té rugueuse », anges oubliés, fini­tude. – Je com­pris ain­si, en tout cas, ce que sug­gé­rait André Breton. J’écrivis un « Donner à vivre » pour le cata­logue de l’exposition de 1947, puis un Anti-Platon. Et je me mis à lut­ter contre ces ten­ta­tions – je les ai plus tard appe­lées gnos­tiques – qui donnent pres­tige aux livres des autres et à tra­vers eux à tout livre qu’on prend dans ses mains, que l’on ouvre. Quand j’en vins à en publier un moi-même, un qui aurait à cir­cu­ler tant soit peu et qu’il fal­lait rendre pré­sen­table, je fis atten­tion à sa pré­sen­ta­tion, à sa typo­gra­phie, pro­fi­tant de la liber­té que me lais­sait l’éditeur, mais il n’en met­tait pas moins fin à tout un moment de ma vie.

 

J’étais d’ailleurs déjà dans le pro­jet d’autres livres. Non pas que je vou­lusse cela, écrire d’autres livres pour le plai­sir d’en écrire, mais il fal­lait bien que se don­nât des points d’appui au dehors – des occa­sions de souf­fler – le mou­ve­ment d’une écri­ture dont la réflexion sur l’existence incar­née ici, dans l’ordinaire des jours, m’apparaissait désor­mais la seule valable rai­son d’être. En cela, oui, je me sens proche de Proust. Et je ne traite pas bien les livres que j’ai écrits et publiés, ces volumes, plus ou moins gros.  Leur conte­nu, leurs moments suc­ces­sifs, je les ai assu­ré­ment en esprit, autant que ma mémoire me le per­met, mais je les garde en désordre, et quand il m’arrive d’en cher­cher un, s’il n’est pas tout à fait récent, je dois l’arracher à l’étau d’autres bien trop ser­rés contre lui ou le tirer de sous une pile, qui s’écroule. Ma cou­ronne de lau­riers, que je dois bien avoir pla­cée quelque part, en tout cas je ne l’ai pas dis­po­sée au des­sus d’un beau meuble où mes publi­ca­tions vieilli­raient agréa­ble­ment côte à côte, dra­pées de papier cris­tal. 

 

[…]

 

 

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