> Isabelle Lévesque, Nous le temps l’oubli

Isabelle Lévesque, Nous le temps l’oubli

Par |2018-01-30T22:44:48+00:00 25 janvier 2016|Catégories : Critiques, Isabelle Lévesque|

Une poésie d’ajour et d’amour

Ellipses et trous d’air tissent la langue d’Isabelle Lévesque ; volon­té d’épuration de la part de la poète ? Probablement pas, car il s’agit d’une langue très maté­rielle dans ses choix syn­taxiques et lexi­caux. De fac­ture cabos­sée, dis­lo­quée, ou dis­jointe, cette langue éton­nante, qui tis­sait aus­si Va-tout (Les Vanneaux, 2013), révèle son huma­ni­té et sa poé­sie dans des vers qui semblent pro­cé­der d’un tâton­ne­ment dans le silence, de doutes, pour abou­tir à un corps dan­sant une danse qui lui est propre, sui­vant sa propre gram­maire et ses réfé­rences intimes. La langue de Nous le temps l’oubli a la nature d’un corps, elle n’a rien d’abstrait, elle est char­nelle, et bien phy­siques sont ses déhan­che­ments. Ainsi elle touche.

Mes mains sont de seigle si.

 Pain pour.
A faim se dit « cri ».
Endors et corps où terre
Sèche des étoiles.
Nous pein­drons, doigts ser­rés.
Tu pren­dras mon corps (ta toile) et je.
Laisserai devi­ner mes sou­pirs, je veux tu.
Courant dément la saveur du pain.

Nous le temps l’oubli, Isabelle Lévesque, Editions L’herbe qui tremble, 2015, 16 euros

Nous le temps l’oubli, Isabelle Lévesque, Editions L’herbe qui tremble, 2015, 16 euros

Les a-gram­ma­ti­ca­li­tés vou­lues ins­tallent une dimen­sion paral­lèle, et court-cir­cuitent le temps, l’annulent, menant à l’émotion, puis à la réflexion. Retenir les ins­tants. « L’ici s’en va /​ dans l’oubli », « Le temps l’oubli /​/​ obs­ti­né­ment », « Présent /​ l’oubli », « Tu mur­mures – ou cries, tu es /​ la sur­vie ». La poète nous pousse aus­si à nous recueillir, en déta­chant cer­taines uni­tés lexi­cales (avec l’emploi de tirets, par exemple), et nous sommes invi­tés à nous pen­cher sur la mul­ti­pli­ci­té de sens des termes iso­lés. Ainsi, se créent des pauses, une attente, des effets de sur­prise, du silence.

Tu veux recom­men­cer. Diriger la faille vers
                 la lumière.

Néologismes poé­tiques secouent langue et lec­teurs, en dou­ceur pour­tant : les mots sur la page s’entourent de beau­coup de silence, mais il s’agit d’un silence crayeux, tan­gible, poreux, tendre, lais­sant fil­trer la lumière qui met à l’avant la force et la richesse de cette poé­sie. Les vers de Nous le temps l’oubli déroutent par­fois leurs lec­teurs, et cela est sûre­ment dû aux rami­fi­ca­tions signi­fiantes qui les sous-tendent.

Les oiseaux. Posés. Leur vol
                rap­pe­lé : signes.
                Tu démembres le temps
                à force. Tu espaces le jour,
                au char­bon­nier sa foi de lune
                et vois !

J’avais déjà évo­qué le tra­vail de mineur de fond d’Isabelle Lévesque, dans une note sur Va-tout, son écri­ture tra­vaillée dans l’obscurité (qui est abs­trac­tion), mais tou­jours avec joie, avec amour, pour la conduire à la lumière : poé­sie d’ajour et d’amour, langue effron­tée qui émerge et s’écrie « Oh ! » et « Ah ! », aus­si vivace qu’une saxi­frage. Les vers sont « fleur[s] de roche[s] », recom­men­ce­ment, « eaux sou­ter­raines », et le « rire [qui] érode l’oubli ». La pein­ture de Christian Gardair, peintre dont Isabelle Lévesque dit qu’il « a fait vœu de lumière », est en adé­qua­tion avec les poèmes, et Jean-Michel Maulpoix, dans un petit essai dédié à Gardair qu’il a écrit sur Van Gogh, parle de pein­ture qui « pousse vers le soleil ». Isabelle Lévesque écrit « à ciel ou fleur », « à vif assène », « je res­pire les bour­geons », et avec elle nous tom­bons les ombres, et nous nous rele­vons des années de « cage sans ailes » et de « silence tra­ver­sé ».

 Glissant sonde.
 Terre. La boue

à vau-l’eau dévale
à peu près
même temps.

Accroche et pio­let :
arrache un bout de roche cou­vert
de boue. Debout.

Je compte rebours.

« Oh ! », réa­li­ser que « nous pour­rions /​ écrire. Noircir. », créer, inven­ter, s’opposer, pro­tes­ter, résis­ter, voler, « ten­ta­cu­ler ». Contre l’immobilité, le silence. Faire « forêt du mur­mure, /​ une feuille un son », que tout soit émo­tion neuve. Car il s’agit du res­sen­tir dans Nous le temps l’oubli. Ressentir pour se sen­tir vivant et « démem­brer le temps » par nos sou­bre­sauts. Nous, « nous seuls », c’est peut-être l’écriture et nous, contre le temps et l’oubli. « Inventer nous nomme » ; et renaître grâce au verbe.

Au désert, sol natal, sous la terre, la fraî­cheur garde
les phrases. Vocable, désordre
et fier opère des livrées brunes.
Je veux des sons de feuilles, sève aveugle,
Je veux plus que
som­brer, les souches font socles.
Sur tes genoux, je garde soif ou
Souffle. Fraîcheur (tes bai­sers).
Bruisse le ciel de soleil. Tout cesse.

Il y a quelque chose de super­be­ment vivant dans la poé­sie d’Isabelle Lévesque, cela rejoint à mon avis une foi inébran­lable dans le pou­voir de la langue. Ainsi, pour cette rai­son, mais aus­si au vu de ce que j’ai dit plus haut, je pense sou­vent en la lisant à Emily Dickinson. Isabelle Lévesque me semble être une poète alchi­miste, une poète de la trans­fi­gu­ra­tion : créa­teur, lec­teur et langue tout à la fois sont remués. Elle offre une poé­sie moderne, très moderne, digne héri­tière de celle d’Emily Dickinson donc. D’ailleurs, les vers qui closent cet article ont été choi­sis parce qu’ils me rap­pellent ceux de la poète d’Amherst : « My river runs to thee : /​ Blue sea, wilt wel­come me ?/​/​ My river waits reply. » (Emily Dickinson, Complete Poems, Part Three : Love, XI).

Menu se fait. Précipice et songe.
Ride, pli vivant, creuse.
Suite ardente où l’eau,
sa semence. Tu sinues
insen­si­ble­ment.

Tel Aviv, novembre 2015

Sabine Huynh a publié chez Recours au poème édi­teurs : Avec vous ce jour-là. Lettre au poète Allen Ginsberg

Présentation de l’auteur

Isabelle Lévesque

 Isabelle Lévesque  a publié en 2011 Or et le jour  (antho­lo­gie Triages, Tarabuste), Ultime Amer  (Rafael de Surtis), Terre ! (éd. de l’Atlantique), Trop l’hiver (Encres vives).

Elle a fait paraître en 2012 : Ossature du silence (Les Deux-Siciles), en 2013 : Un peu de ciel ou de matin (Les Deux-Siciles), Va-tout (Éd. des Vanneaux) et Ravin des nuits que tout bous­cule (Éd. Henry). En 2013 éga­le­ment un livre d’artiste en fran­çais et en ita­lien a été édi­té : Neve, pho­to­gra­phies de Raffaele Bonuomo, tra­duc­tion de Marco Rota (Edizioni Quaderni di Orfeo).  En 2015 : Tes bras seront (poèmes tra­duits en ita­lien par Marco Rota – Edizioni Il ragaz­zo inno­cuo, coll. Scripsit Sculpsit) et Nous le temps l’oubli (Éd. L’herbe qui tremble).

Voltige ! (Éd. L’herbe qui tremble) est paru en avril 2017.

Isabelle Lévesque écrit des articles pour plu­sieurs revues : La Nouvelle Quinzaine Littéraire, Europe, Terres de Femmes, Recours au Poème, Terre à ciel, Diérèse, Poezibao …

 

 

Isabelle Lévesque

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Sabine Huynh est née à Saïgon en 1972 et a gran­di à Lyon, avant de par­tir vivre en Angleterre, aux États-Unis, en Israël et au Canada. Elle vit aujourd’hui à Tel Aviv. Après avoir été pro­fes­seur de langues et de lit­té­ra­ture fran­çaise, et avoir fait des études en sciences de l’éducation et en lit­té­ra­ture et lin­guis­tique anglaises, un doc­to­rat en lin­guis­tique à l’Université Hébraïque de Jérusalem (où elle a ensei­gné de 2002 à 2008), et un post-doc­to­rat en socio­lin­guis­tique à l’Université d’Ottawa, elle décide de se consa­crer entiè­re­ment à l’écriture (en anglais et en fran­çais) et à la tra­duc­tion lit­té­raire (prin­ci­pa­le­ment de l’anglais, l’hébreu et l’italien vers le fran­çais ; et poé­sie et textes en rap­port avec la Shoah – elle a tra­duit six livres, dont Des liens invi­sibles, ten­du /​ Taut, invi­sible threads, de Dara Barnat, publié en 2014 par Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion Ailleur(s)). Son tra­vail a été publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est co-auteure de l’anthologie poé­tique pas d’ici, pas d’ailleurs (avec Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire et Andrée Lacelle, édi­tions Voix d’encre, 2012). 2013 voit la paru­tion de son roman La Mer et l’enfant (Galaade édi­tions), de son recueil de poèmes Les Colibris à recu­lons (contri­bu­tion gra­phique : Christine Delbecq, Eds. Voix d’encre), d’un recueil de poèmes écrit à quatre mains avec Roselyne Sibille, La Migration des papillons (Eds. La Porte), et du récit En taxi dans Jérusalem (édi­tions publie​.net, avec des pho­to­gra­phies d’Anne Collongues). En 2014 paraissent Tel Aviv/​ville infirme/​corps infi­ni, (édi­tions Voltije, poé­sie, avec des pein­tures d’André Jolivet. Texte seul repu­blié en 2014 aux édi­tions La Porte), et Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg (Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion L’Atelier du poème). En 2015 les édi­tions E-frac­tions publient son jour­nal La Sirène à la pou­belle, et les édi­tions Æncrages and Co. son recueil de poèmes Kvar lo (avec des encres de Caroline François-Rubino).

Collaboratrice régu­lière de la revue Recours au poème, (rubriques Chroniques – De mots à vous –, Essais et Revue des revues), elle contri­bue aus­si ou a contri­bué régu­liè­re­ment à la revue de poé­sie contem­po­raine Terre à ciel (diri­gée par Cécile Guivarch), à la revue de poé­sie et cri­tique lit­té­raire Terres de femmes (diri­gée par Angèle Paoli), à la revue inter­na­tio­nale de tra­duc­tion poé­tique TraduzioneTradizione (diri­gée par Claudia Azzola), à la revue de créa­tion lit­té­raire numé­rique d’ici là (diri­gée par Pierre Ménard), au jour­nal Jerusalem Post, et à la revue d’art contem­po­rain Inferno, pour laquelle elle s’occupait de la rubrique « Carnets de Tel Aviv », en tant que cor­res­pon­dante étran­gère (arts et spec­tacles).

Son site : presque dire

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