> De mots… à vous (11) : Gabrielle Althen, LA CAVALIÈRE INDEMNE

De mots… à vous (11) : Gabrielle Althen, LA CAVALIÈRE INDEMNE

Par | 2018-01-30T22:52:56+00:00 1 octobre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

Ce livre s’ouvre sur l’urgence d’une invo­ca­tion : « réap­prendre la vie sauve, la vio­lente, l’alarmante vie sauve ! » (p. 9). Un cri sort de la gorge d’une femme qui est de retour, et qui, après bien des guerres, conti­nue à che­vau­cher vie et parole sauves, tou­jours atte­lée à sa quête de lumière. Elle a émer­gé des com­bats qu’elle a menés, et même si elle y a lais­sé des plumes, « indemne » elle reste pour­tant, soit intègre, entière, intacte et fière, car elle (l’) écrit. Cette vic­toire fort émou­vante rap­pelle la « renais­sance » chan­tée par René Char au sor­tir d’une mala­die grave, au début de Lettera amo­ro­sa : sa joie, son retour aux plai­sirs char­nels. René Char dont Gabrielle Althen cite deux vers en exergue à son texte « Le prin­temps » jus­te­ment : « Du vide ingué­ris­sable sur­git l’événement /​ et son buvard magique » (p. 15). Et la voix de la poète leur fait écho : « je me disais qu’une vie qu’approuve une caresse est plus grande que la mon­tagne » (p. 48). Elle raconte les « vagues [qui] se dénouaient », le « triomphe sur la guerre, triomphe sur la nuit intes­tine et son paquet d’entrailles, triomphe sur nos peurs consan­guines, duplice est le fond de la mer, triomphe sur le fond de la mer ! » (p. 14).

Les cava­lières ont de tout temps enflam­mé l’imagination car elles res­pirent la désin­vol­ture, l’indépendance et l’audace, mais aus­si l’étrangeté, la soli­tude : tous les ingré­dients de la liber­té de pen­sée et d’agir propres à celles (et ceux) qui vivent en poètes. Leur langue suprême est celle de la poé­sie. La « cava­lière indemne » est une femme d’action et de rébel­lion, une poète en puis­sance car une poète en vie. La res­ca­pée est ren­trée, elle raconte. Elle raconte car elle a vécu, sans sépa­rer la tris­tesse de la vie, et la vie de la poé­sie : « La vie est là. La vie est tou­jours là, et nous rebâ­tis­sons nos palis­sades, sans bien savoir que nous habi­tons le cercle de son œil » (p. 57).

Au sein de ces textes lyriques sont évo­quées diverses luttes contre la vie : contre la peur de vivre, contre la dou­leur de vivre, l’absence d’enfance (« vous dont fut mor­due l’enfance », p. 23 ; « l’ensemble avait lieu, faute d’amour, sur une route dure où man­quait une enfance », p. 51), l’absence de sens, la pau­vre­té (maté­rielle et spi­ri­tuelle), la perte d’espoir, « le cœur cas­sé » (p. 69). Ce n’est qu’en vivant – et en aimant – que le cœur peut se bri­ser. Ainsi, l’écriture vient à la cava­lière, car l’écriture se vit. Et la poète de citer les mots sui­vants du Psaume 129 : « Tant ils m’ont tra­qué dès ma jeu­nesse /​ ils n’ont pas eu le des­sus » (p. 23). Cavalière indemne, qui doit la vie et la parole sauves à la poé­sie, et c’est pour­quoi Gabrielle Althen nous livre un texte exi­geant, sibyl­lin, qui appelle à la réflexion, à la médi­ta­tion. Comme tout texte qui ren­ferme un secret, il ne se livre pas d’emblée, sans être her­mé­tique pour autant. Ses mots de divine tris­tesse étoilent la nuit noire d’un « ciel vide de chi­mères » (p. 21), éclai­rant le mys­tère humain, que Gabrielle Althen, en tant que poète qui recherche l’humanité, per­siste à son­der, pour se sou­ve­nir de ce que c’est, que d’être humaine.

Élégance, finesse, sou­plesse d’une prose poé­tique qui révèle en même temps qu’elle déroule, sa colonne ver­té­brale de langue de « funam­bule entre l’avers et le revers de l’émotion » (p. 33), et de « danse à l’étincelle de chaque pas » (p. 33). Effets d’échos qui scandent la réflexion, invitent en dou­ceur à la pro­lon­ger – à « s’inviter de durer » (p. 36) – sur une langue qui émeut car elle sait tou­cher « au front » (p. 35), avec ses images qui s’y ouvrent comme des fenêtres, sur « le feu de chaque jour » (p. 53), que la poète nous fait recher­cher, aimer.

Des échos, des ondes, pour la flui­di­té d’une langue qui à la fois trace des che­mins et se fau­file dans ses rais de lumière. Une langue qui résonne avec les pré­oc­cu­pa­tions de tous ceux qui écrivent, car il me semble que La Cavalière indemne porte sur l’écriture, plus pré­ci­sé­ment sur la parole poé­tique. « Bâtir n’est pas un geste simple » (p. 61) : quel est le mys­tère de l’écriture ? Gabrielle Althen pose la ques­tion ain­si : « Que veut me dire mon sang ? Je le demande du fond de ma poi­trine. Je le demande à mes tempes qui battent. Nulle réponse qui convienne. […] j’apporte ma truelle et mes mains, avec un peu de ma mémoire, pour y bâtir – qui sait ? – moi aus­si un han­gar pour le ciel » (p. 60). Cette magni­fique der­nière phrase fait du ciel un avion, de l’écriture un abri ; et elle n’est pas sans nous rap­pe­ler le tra­vail de bâtis­seur de René Char. Maurice Blanchot en avait par­lé en ces termes : « Sa poé­sie est révé­la­tion de la poé­sie, poé­sie de la poé­sie et, […] poème de l’essence du poème » (La Part du feu, 1949).

À la page 39, il y a ces phrases, que l’on pou­rait inter­pré­ter comme déplo­rant une cer­taine défaillance en poé­sie : « Il faut noter que, mal­gré la sin­cé­ri­té de son envie de pleu­rer, ses pleurs, comme lui, sont vacants. Le vent passe au tra­vers, mais leur confie pour­tant le son de ses volutes. L’homme, qui paraît n’en rien savoir, se blesse par­fois au front sur le bord du pre­mier miroir où il s’enferme ». Cependant, la voix qui énonce cela par­donne car elle « retien­dra qu’il y a des offrandes » (p. 39). Et la voix de conti­nuer sa médi­ta­tion – « Si tu revêts une robe de mots pâles sans lais­ser place à ton silence, à quoi pen­se­ras-tu ? » (p. 40) – en sug­gé­rant que rien ne vaut, en poé­sie, ce qui nous effraie le plus : « la parole nue » (p. 40), qui « dans un sens, ira jusqu’au silence et dans l’autre, jusqu’à un visage autre­fois vu de près » (p. 41), celle qui « fore dans l’hiver des tun­nels où manquent des étoiles » (p. 42), et qui recueille « ce qui pal­pite » (p. 44). La parole poé­tique serait la « proxi­mi­té du désastre, fin du caprice, dépay­se­ment de l’idée, – vois-tu, mes mains ouvertes sont sans prises, mais la parole les regarde, asquies­ce­ment sans point d’étreinte, auréole sans effort, avec des ors flexibles comme d’absolues pro­me­nades » (p. 63).

Gabrielle Althen est de ces vrais poètes pour qui l’écriture est une affaire de voyage, de par­cours, avec et dans la parole : ses textes révèlent le monde tout en mon­trant l’élaboration de la langue employée à le repré­sen­ter, et à en ravi­ver les cou­leurs. Il se pro­duit donc une double expo­si­tion, comme en pho­to­gra­phie, puisque sont jux­ta­po­sés ou asso­ciés des sujets et des niveaux de réflexion dif­fé­rents pour créer une image unique et encore plus char­gée de sens, telle que celle-ci, magni­fique : « Il y a sim­ple­ment que se taire ouvre une cathé­drale » (p. 13).

 

 

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Sabine Huynh

Sabine Huynh est née à Saïgon en 1972 et a gran­di à Lyon, avant de par­tir vivre en Angleterre, aux États-Unis, en Israël et au Canada. Elle vit aujourd’hui à Tel Aviv. Après avoir été pro­fes­seur de langues et de lit­té­ra­ture fran­çaise, et avoir fait des études en sciences de l’éducation et en lit­té­ra­ture et lin­guis­tique anglaises, un doc­to­rat en lin­guis­tique à l’Université Hébraïque de Jérusalem (où elle a ensei­gné de 2002 à 2008), et un post-doc­to­rat en socio­lin­guis­tique à l’Université d’Ottawa, elle décide de se consa­crer entiè­re­ment à l’écriture (en anglais et en fran­çais) et à la tra­duc­tion lit­té­raire (prin­ci­pa­le­ment de l’anglais, l’hébreu et l’italien vers le fran­çais ; et poé­sie et textes en rap­port avec la Shoah – elle a tra­duit six livres, dont Des liens invi­sibles, ten­du /​ Taut, invi­sible threads, de Dara Barnat, publié en 2014 par Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion Ailleur(s)). Son tra­vail a été publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est co-auteure de l’anthologie poé­tique pas d’ici, pas d’ailleurs (avec Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire et Andrée Lacelle, édi­tions Voix d’encre, 2012). 2013 voit la paru­tion de son roman La Mer et l’enfant (Galaade édi­tions), de son recueil de poèmes Les Colibris à recu­lons (contri­bu­tion gra­phique : Christine Delbecq, Eds. Voix d’encre), d’un recueil de poèmes écrit à quatre mains avec Roselyne Sibille, La Migration des papillons (Eds. La Porte), et du récit En taxi dans Jérusalem (édi­tions publie​.net, avec des pho­to­gra­phies d’Anne Collongues). En 2014 paraissent Tel Aviv/​ville infirme/​corps infi­ni, (édi­tions Voltije, poé­sie, avec des pein­tures d’André Jolivet. Texte seul repu­blié en 2014 aux édi­tions La Porte), et Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg (Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion L’Atelier du poème). En 2015 les édi­tions E-frac­tions publient son jour­nal La Sirène à la pou­belle, et les édi­tions Æncrages and Co. son recueil de poèmes Kvar lo (avec des encres de Caroline François-Rubino).

Collaboratrice régu­lière de la revue Recours au poème, (rubriques Chroniques – De mots à vous –, Essais et Revue des revues), elle contri­bue aus­si ou a contri­bué régu­liè­re­ment à la revue de poé­sie contem­po­raine Terre à ciel (diri­gée par Cécile Guivarch), à la revue de poé­sie et cri­tique lit­té­raire Terres de femmes (diri­gée par Angèle Paoli), à la revue inter­na­tio­nale de tra­duc­tion poé­tique TraduzioneTradizione (diri­gée par Claudia Azzola), à la revue de créa­tion lit­té­raire numé­rique d’ici là (diri­gée par Pierre Ménard), au jour­nal Jerusalem Post, et à la revue d’art contem­po­rain Inferno, pour laquelle elle s’occupait de la rubrique « Carnets de Tel Aviv », en tant que cor­res­pon­dante étran­gère (arts et spec­tacles).

Son site : presque dire