> Un regard sur les poésies contemporaines d’Israël (3).

Un regard sur les poésies contemporaines d’Israël (3).

Par | 2018-01-30T22:50:24+00:00 15 juin 2014|Catégories : Blog|
 
 
Poésie israé­lienne d’expression anglaise, ou «  shi­ra shel shpa­gate » : « poé­sie du grand écart »
 
 

Cette réflexion per­son­nelle fait suite à ma tra­duc­tion de l’essai de Dara Barnat sur le fait d’écrire en anglais en Israël, parue en jan­vier 2014 dans Recours au poème (« La langue mater­nelle de per­sonne »), et à celle, parue dans la revue au prin­temps 2013, de la dis­cus­sion pas­sion­nante entre les poètes de langue anglaise et tra­duc­trices lit­té­raires israé­liennes « d’adoption » Dara Barnat, Joanna Chen, Jane Medved, Marcela Sulak et Sarah Wetzel, dis­cus­sion inti­tu­lée « Transcender les fron­tières » et por­tant notam­ment sur l’importance de tra­duire en anglais la poé­sie israé­lienne de langue hébraïque. Il se place éga­le­ment dans le sillage de quelques-uns des essais impor­tants sur le même sujet publiés ces trente der­nières années par l’écrivain et poète Karen Alkalay-Gut (pro­fes­seur de lit­té­ra­ture à l’université de Tel Aviv) : « English Writing in Israel » (American Book Review, 1984), « Notes on wri­ting in English in Israel » (Modern Poetry in Translation, New Series, Winter 1993-94), « The English Writer in Israel » (Tel Aviv Review, 1996), « Double Diaspora : English Writing in Israel » (Judaism, vol. 51, n°4, 2002), et « The Anglo-Israeli Writer : Double Identities in Troubled Times » (Anglophone Jewish Writing, ed. Axel Stahler, Routledge, 2007).

Le pro­pos de cet article est de dire quelques mots pour atti­rer l’attention sur un petit échan­tillon de la poé­sie contem­po­raine en langue anglaise issue d’Israël, en me basant plus par­ti­cu­liè­re­ment sur le tra­vail de poètes que je connais assez bien pour l’avoir tra­duit. Ces pages ne se targuent pas d’être repré­sen­ta­tives ou exhaus­tives, vu que mon sur­vol ne se rat­tache qu’au tra­vail des poètes sui­vantes : Joanna Chen – dont les poèmes en tra­duc­tion fran­çaise ont paru dans Recours au poème et dans Terre à ciel – , Dara Barnat, Sarah Wetzel et Marcela Sulak (toutes trois éga­le­ment publiées dans Recours au poème). À cette liste, j’aimerais ajou­ter le nom d’Iris Dan, de Kyoko Uchida et de Karen-Alkalay-Gut (poètes publiées dans la revue Terre à ciel). Toutes ces poètes vivent ou ont vécu en Israël et y ont écrit soit la tota­li­té, soit une grande par­tie de leur tra­vail.

Entre paren­thèses, il est à noter que cer­taines d’entre elles sont (ou ont été) affi­liées à l’Association israé­lienne d’écrivains en langue anglaise IAWE (Israel Association of Writers in English, éta­blie en 1980 et pré­si­dée par Karen Alkalay-Gut), et/​ou à l’association des poètes israé­liens de langue anglaise Voices Israel (fon­dée en 1971 par le poète Reuben Rose, diri­gée aujourd’hui par la poète Wendy Blumfield, et dont je fais par­tie). Les édi­teurs infa­ti­gables de la revue de poé­sie Cyclamens and Swords (les poètes Helen Bar-Lev et JohnMichael Simon) publient régu­liè­re­ment le tra­vail des poètes de Voices Israel, et conjoin­te­ment à l’anthologie annuelle épo­nyme publiée par l’association, elle four­nit un pano­ra­ma inté­res­sant de la poé­sie israé­lienne en langue anglaise (ces pla­te­formes publient éga­le­ment des poètes anglo­phones du monde entier). Il en va de même pour les revues Maggid (édi­tée depuis 2004 par Michael P. Kramer et publiée par The Toby Press), Writer’s Ink (née des efforts d’étudiants et de cher­cheurs en lit­té­ra­ture de l’université hébraïque de Jérusalem), The Ilanot Review (née au sein du pro­gramme d’études supé­rieures en crea­tive wri­ting de l’université Bar-Ilan à Tel Aviv, le Shaindy Rudoff Graduate Program for Creative Writing, diri­gé par Marcela Sulak) et arc, la revue de l’Association israé­lienne d’écrivains en langue anglaise IAWE, qui existe depuis 2005. En cette même année fut créée la revue The Jerusalem Review, orches­trée par Gabriel Moked, Karen Alkalay-Gut et Haim Marantz, et qui a vu dans son comi­té édi­to­rial les écri­vains Aharon Appelfeld, Maya Bejerano, Ronny Someck, Amos Oz et Meir Wieseltier, entre autres, ain­si que les regret­tés Yehuda Amichai et Yoram Kaniuk. Enfin, n’oublions pas, même si elle n’existe plus depuis 2006, le géné­reux site ani­mé pen­dant plus de dix ans par le feu écri­vain et jour­na­liste Robert Rosenberg, Ariga (« tis­sage »), tou­chant aux aspects socio-cultu­rels, poli­tiques et lit­té­raires du pays.

La poé­sie contem­po­raine d’expression anglaise issue d’Israël repré­sen­tée par la poi­gnée de poètes que j’ai tra­duites pro­vient donc d’un limon poé­tique riche et hybride. À la fois très ancrée dans la réa­li­té du monde qui l’entoure (com­ment s’affranchir de consi­dé­ra­tions socio-poli­tiques quand on vit ici ?), elle est aus­si por­tée par les flots de l’histoire, des dépla­ce­ments et des ques­tions iden­ti­taires, qui sont au centre de la vie de ces poètes « déra­ci­nées », et des habi­tants d’Israël en géné­ral.

 

Vous pour qui je vis ma vie
à pro­fu­sion
parce qu’on vous a empor­tés
avant ma nais­sance

(Karen Alkalay-Gut, extrait de Dédicace)

 

Il s’agit d’une poé­sie acces­sible, à la langue pré­cise, concrète, aux vers intenses, et ren­due uni­ver­selle par son immé­dia­te­té et son atten­tion aux petites pépites qui éclairent les sou­ve­nirs.

 

de faire fondre du miel pour l’unir à de la farine
de broyer des clous de girofle et des racines de gin­gembre
de faire péné­trer leur par­fum dans ton jean

            (Marcela Sulak, extrait de Chez soi avec des petites cartes et une légende)

 

Il s’agit d’une poé­sie sou­vent nar­ra­tive, voire même « docu­men­taire » (qui peut prendre le lec­teur à par­tie, mais ne s’érige jamais en juge ni ne tombe dans la pro­pa­gande) à la manière du tra­vail de la grande poète amé­ri­caine Muriel Rukeyser (dont la lec­ture a nour­ri la créa­tion de la plu­part des poètes citées ici, dont Dara Barnat, qui lui a d’ailleurs consa­cré un bel essai, « Finding Muriel », pour la revue amé­ri­caine Poet Lore). Une poé­sie forte qui porte un regard à la fois tendre et non dénué de cri­tique sur l’environnement qui la nour­rit (loin du tin­ta­marre assour­dis­sant et abê­tis­sant de la presse et des médias) et ses réper­cus­sions sur notre quo­ti­dien, notre façon de voir le monde et de consi­dé­rer les expé­riences pas­sées.

 

Tu te sou­viens de cet hiver
quand, en plus de nos sacs à main,
mal­lettes, para­pluies et courses,
on devait aus­si s’encombrer de masques à gaz ?

(Iris Dan, extrait de Masques à gaz)

 

Ainsi, les poèmes qu’il m’a été don­né de tra­duire sont des textes que l’on peut qua­li­fier d’intimistes. Leur style est confi­den­tiel et direct. Ceux de Dara Barnat sont infu­sés de deuil (Late Reckoning, recueil inédit), mais aus­si de nos­tal­gie (Headwind Migration, Pudding House Publications, 2009), et d’un cer­tain sen­ti­ment de manque d’appartenance.

 

elle et moi,
vivant dans le même
corps, mais seule­ment à moi­tié
réelles l’une pour pour l’autre

(Dara Barnat, extrait de Effacer l’historique)

 

Ceux de Joanna Chen explorent aus­si le monde des émo­tions per­son­nelles, en ten­tant de faire le deuil d’un frère, d’une enfance, d’un pays, d’une mère. Kyoko Uchida (Elsewhere, Texas Tech University Press, 2012), Sarah Wetzel (Bathsheba Transatlantic, Anhinga Press, 2009) et Iris Dan portent leur regard sur ce qu’il faut gar­der des lieux et des gens que l’on quitte, et sur ce qui fait encore battre le cœur : le risque, l’exil qu’on s’impose, l’attente, la contem­pla­tion.

 

L’endroit où mon père est né
balayé de la côte par une vague
comme de ses sou­ve­nirs éloi­gnés—
ce qu’il ne sup­porte pas de perdre
ne sup­porte pas qu’il s’en sou­vienne

(Kyoko Uchida, extrait de Neige de prin­temps)

 

La poé­sie de Marcela Sulak (Immigrant, Black Lawrence Press, 2010), dans son côté com­po­site et hybride, est extrê­me­ment évo­ca­trice et inno­va­trice. Narrative et déliée, elle peut aus­si emprun­ter la forme concen­trée du haï­ku pour dire avec exac­ti­tude l’étrangeté de ce qu’elle a quit­té mais qui ne la quitte pas.

 

ce miracle inat­ten­du.
Bien sûr c’était une faute
punie de mort

(Marcela Sulak, extrait de Framboise)

 

Quant à celle de Karen Alkalay-Gut, elle est inci­sive, enga­gée, farou­che­ment indé­pen­dante, déli­cieu­se­ment irré­vé­ren­cieuse.

 

Ce n’est pas qu’une ques­tion d’alphabet :
une fois que vos yeux se portent
sur les lettres vous ne pou­vez voir
au-delà des mots qui grouillent
embal­lés de façon désor­don­née
des paquets sans queue ni tête
et sans bornes.
Leur logique m’échappe
et l’idée même de séquence
ne semble tenir qu’à la foi. 

(Karen Alkalay-Gut, extrait de S’essayer à la prière)

 

Ces écri­tures me semblent évo­luer au sein d’un mael­strom de forces oppo­sées, mêlant joies, doutes, espoirs, angoisses, pré­sent, pas­sé. L’accent est mis sur le per­son­nel plu­tôt que sur le col­lec­tif, sur la sai­sie du moment pré­sent, et l’on remarque le sou­ci de trans­va­ser dans les textes, de façon claire et directe, des expé­riences vécues, en écri­vant à par­tir d’elles, au lieu de cher­cher à les ana­ly­ser.

 

Ceci n’est pas juste une his­toire
Ceci est juste ce qui s’est pas­sé.

(Joanna Chen, extrait de À pré­sent)

 

Le monde envi­ron­nant est révé­lé par des touches à la fois impres­sion­nistes et sans conces­sion.

 

les mai­sons
aux toits rouges sont recou­vertes d’une ani­mo­si­té
aus­si assom­mante qu’une migraine sourde

(Joanna Chen, extrait de Avant-poste)

 

Des touches sou­vent dépo­sées sur une toile arbo­rant déjà des cou­leurs venues de terres loin­taines.

Là où je suis main­te­nant, c’est le Texas
une constel­la­tion
soleils emmê­lés dans les branches
du citron­nier

(Marcela Sulak, extrait de Louise, Texas)

 

Le tra­vail de recherche poé­tique et iden­ti­taire de cette poé­sie dia­spo­rique à che­val sur plu­sieurs lieux dif­fé­rents jette une pas­se­relle entre ici et là-bas. On ne sau­rait situer avec exac­ti­tude le centre de ces poètes nomades, qu’il soit per­son­nel ou cultu­rel. Cependant, il sem­ble­rait que leur centre lit­té­raire se trouve dans la langue anglaise, qui leur per­met « la créa­tion d’un monde pri­vé en anglais au sein d’un pays où la vie quo­ti­dienne est enva­his­sante et pra­ti­que­ment insup­por­table » (Karen Alkalay-Gut, 2002).

Sarah Wetzel nous dit sur son blog, Strange Land Poems, qu’« il nous faut par­fois par­tir pour un lieu qui est à l’opposé de tout ce que nous connais­sons pour arri­ver à enfin voir le réel ». On ne peut ni savoir ni conce­voir ce que c’est que de vivre et d’écrire en Israël avant d’en avoir fou­lé le sol, arpen­té, humé les rues, côtoyé les habi­tants (des lec­tures, aus­si nom­breuses soient-elles, et de brèves visites tou­ris­tiques ne suf­fisent pas, pour com­prendre… le fait qu’il n’y a rien à com­prendre mais sim­ple­ment à vivre, dans sa peau, son corps). Ces poètes écrivent de l’intérieur de ce monde un peu fou et nous font goû­ter à tout ce qu’il peut géné­rer d’incertitudes, de craintes et de fan­tômes, mais aus­si de com­pas­sion et de joie. Maintes fois, le voyage de Dara Barnat, de Joanna Chen, de Marcela Sulak, d’Iris Dan et de Kyoko Uchida a consis­té, pour par­ve­nir à faire part de la réa­li­té vécue ici, à reve­nir sur leurs pas, jusqu’aux États-Unis, en Angleterre, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, au Japon, en Italie, etc., tous ces lieux où elles ont gran­di et vécu : des lieux qu’elles se sont plu à recréer (par­fois mali­cieu­se­ment, et tou­jours avec beau­coup de ten­dresse) au sein de poèmes écrits dans la dis­tance et à l’ombre de dat­tiers et de bou­gain­vil­lées tel-avi­viens. Sarah Wetzel, cette « fille de l’American South », comme elle aime à se décrire, a besoin de l’itinérance pour créer ; cette iti­né­rance (et une pas­sion pour Pasolini qui la ramène sou­vent en Italie) est moins une errance qu’une recherche de sen­sa­tions nou­velles. Et puis, sur­tout, ces femmes écrivent toutes sur l’entre-deux, rem­plis­sant l’écart entre ce qu’elles ont connu et ce qu’elles ont décou­vert, ce qu’elles vivent, ce qu’elles ont cru avoir vécu et ce qu’elles attendent encore de vivre. Elles écrivent accom­pa­gnées du sen­ti­ment d’étrangeté qui colle à la peau des exi­lés et des déra­ci­nés. Pas de nos­tal­gie, ni de tris­tesse ici, mais plu­tôt une ivresse de vivre, à foi­son, puisque le cœur et les yeux intré­pides ne craignent pas la dou­leur de vivre. 

 

je crois qu’il est essen­tiel que je te dise
que nous ne sau­rons peut-être pas,
même à la fin,
si nous sommes retour­nés à l’endroit le plus recu­lé de l’éden, ou une nou­velle fois à la route,
que je te raconte
ce que j’ai vu—
 vert et sans reflet
ce à quoi nous avons été réduits
ce lac ima­gi­naire

(Sarah Wetzel, extrait de  On nous lais­se­ra en Galilée)

 

Nous décou­vrons une poé­sie très évo­ca­trice, « phy­sique », emplie de sen­sa­tions, d’êtres et d’objets ; des textes atten­tifs au monde, qui font fré­quem­ment appel aux cinq sens ; des poèmes trou­blants sur le dan­ger et l’exaltation : de vivre, d’aimer, de croire, de perdre, et de faire l’expérience de tout cela ici même.

 

Chez soi, cet endroit
où des tes­sons invi­sibles
jonchent le sol

(Iris Dan, extrait de Six défi­ni­tions du chez soi)

 

Des poèmes où le corps (amou­reux ou souf­frant) est très pré­sent. Des poèmes cou­ra­geux qui font face, qui se confrontent direc­te­ment, sans fard et sans hau­teur, à la dou­leur et aux sources de celle-ci, et dont l’honnêteté ne peut que nous tou­cher. 

 

pour­tant me revien­dront
les hiron­delles de l’hospice
où Richard est mort

(Dara Barnat, extrait de Arrêt sur images)

 

Ce ne sont pas des poèmes sur le beau, le noble, le remar­quable, mais plu­tôt des poèmes… sur le qui-vive, atten­tifs à la dis­so­nance, dans un quo­ti­dien où le soleil, la liber­té, la ter­reur et la mort se donnent la main, et qui par­viennent à subli­mer ce qui fait mal. Nous par­lons donc de poèmes jamais accu­sa­teurs, mais empreints d’une grande huma­ni­té, une poé­sie digne, tour­née vers l’autre, lucide et par­fois non dénuée d’humour.

 

Des mis­siles Scud et Patriot se croi­saient
au-des­sus de nos têtes,
attei­gnant ou lou­pant leurs cibles. De temps en temps,
quelqu’un était vic­time d’une crise car­diaque.
Pour cou­ron­ner le tout,
il fai­sait un temps de chien.

(Iris Dan, extrait de Masques à gaz)

 

Nous par­lons ain­si de ponts construits au-des­sus, au-delà de la dis­corde. Nous par­lons de mains ten­dues, pour cares­ser, mais aus­si pour rele­ver, sou­le­ver, remettre debout, rendre la digni­té. Dans ces poèmes justes, le lec­teur che­mine dou­ce­ment en pré­sence d’êtres âgés, malades, bri­sés, dés­illu­sion­nés, mar­gi­na­li­sés : tous ceux qui ont vécu inten­sé­ment et ceux qui manquent.

 

J’ai pen­sé à mon beau-père
né en Biélorussie, un doux fétu
d’homme dont les yeux, gris
pâle sur son lit de mort, déchi­raient
le cadre de la vie

(Joanna Chen, extrait de Une étrange vita­li­té)

 

Finalement, l’audace de ces textes est sou­te­nue par un goût pro­non­cé pour l’enjambement, qui fait tré­bu­cher la lec­ture en reje­tant : ce pro­cé­dé, qui joue avec l’inadéquation et la rup­ture ryth­mique, tra­hit à mon avis les troubles, à la fois intimes et sociaux, qui remuent les poètes : une confu­sion sur­ement cau­sée en par­tie par l’instabilité du pays dans lequel elles vivent, qui consti­tue un élé­ment per­tur­ba­teur à tous les niveaux. Rejet de la réa­li­té omni­pré­sente et empoi­son­nante, avec tou­te­fois une ten­sion qui s’infiltre jusque dans l’écriture, mais aus­si, en prime, la pos­si­bi­li­té de se libé­rer grâce à un retar­de­ment du sens et à une mani­pu­la­tion de la syn­taxe.

 

Un tee-shirt déla­vé, un jean. La domes­ti­ci­té avec un fusil. Frapper
dou­ce­ment à la porte en fer-blanc, comme si vous étiez un voi­sin

(Joanna Chen, extrait de Avant-poste)

 

Est-il plus dif­fi­cile d’écrire de la poé­sie en Israël qu’en France ? Je sens confu­sé­ment que oui, sur­tout si l’on écrit sur des ques­tions qui touchent peu ou prou à la réa­li­té israé­lienne, pro­ba­ble­ment parce que je crois que l’abstraction n'est pas de mise ici. En fait, même si l’on écrit pas sur la réa­li­té israé­lienne, celle-ci, sour­noise, trouve moyen d’apposer sa marque.

 

Ne pas pani­quer, res­ter
calme, obser­ver
uni­que­ment : ces mots
en boucle dans ma tête

(Joanna Chen, extrait de Le déli­te­ment

 

De sur­croît, et Karen Alkalay-Gut n’a eu de cesse de le répé­ter dans ses articles, quand on écrit dans une langue qui n’est pas celle du pays, on se demande sans cesse si l’on sera lu, écou­té, qui se recon­naî­tra dans nos mots, quelle por­tée ils auront. Notre parole – parce qu'elle est en langue anglaise, donc si elle est lue elle risque fort de l’être en dehors du pays où nous vivons – sur cette réa­li­té com­plexe à déco­der doit trou­ver à se posi­tion­ner au sein d’une cer­taine éthique – celle adop­tée par Muriel Rukeyser me semble tout à fait sou­hai­table –, à tra­vers une poé­sie qui soit à la fois sub­jec­tive et si pos­sible exacte et sagace.  Il est évident que dans un tel contexte et avec un tel idéal en vue, la créa­tion ne peut que s’accompagner d’un cer­tain sen­ti­ment de soli­tude et de déca­lage, mêlé de panique, même si cela est com­pen­sé par une pen­sée qui reste éman­ci­pée. Et Karen Alkalay-Gut d’avouer : « D’une cer­taine manière, j’aurais aimé être orphe­line, gran­dir sans le poids du pas­sé de ma famille. Grandir sans le pas­sé de mon peuple, sans les contraintes impo­sées par mon sexe, sans les règles qui semblent régir la façon dont nous pen­sons. » (inter­view accor­dée à Doug Holder).

Pour ces poètes exi­lées de langue anglaise, qui vivent ou ont vécu en Israël, la notion de « terre natale » est, somme toute, peut-être plus une ques­tion de cœur, de mou­ve­ment, de greffe pei­nant à prendre et d’interrogations sans fin, que de racines. Une ques­tion d’enjambement donc, d’où cette poé­sie puis­sante, si libre, qui tiraille et trans­porte inlas­sa­ble­ment de lieu en lieu : cette shi­ra shel shpa­gate, « poé­sie du grand écart », comme il me plaît de la rebap­ti­ser en hébreu.

 

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Sabine Huynh

Sabine Huynh est née à Saïgon en 1972 et a gran­di à Lyon, avant de par­tir vivre en Angleterre, aux États-Unis, en Israël et au Canada. Elle vit aujourd’hui à Tel Aviv. Après avoir été pro­fes­seur de langues et de lit­té­ra­ture fran­çaise, et avoir fait des études en sciences de l’éducation et en lit­té­ra­ture et lin­guis­tique anglaises, un doc­to­rat en lin­guis­tique à l’Université Hébraïque de Jérusalem (où elle a ensei­gné de 2002 à 2008), et un post-doc­to­rat en socio­lin­guis­tique à l’Université d’Ottawa, elle décide de se consa­crer entiè­re­ment à l’écriture (en anglais et en fran­çais) et à la tra­duc­tion lit­té­raire (prin­ci­pa­le­ment de l’anglais, l’hébreu et l’italien vers le fran­çais ; et poé­sie et textes en rap­port avec la Shoah – elle a tra­duit six livres, dont Des liens invi­sibles, ten­du /​ Taut, invi­sible threads, de Dara Barnat, publié en 2014 par Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion Ailleur(s)). Son tra­vail a été publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est co-auteure de l’anthologie poé­tique pas d’ici, pas d’ailleurs (avec Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire et Andrée Lacelle, édi­tions Voix d’encre, 2012). 2013 voit la paru­tion de son roman La Mer et l’enfant (Galaade édi­tions), de son recueil de poèmes Les Colibris à recu­lons (contri­bu­tion gra­phique : Christine Delbecq, Eds. Voix d’encre), d’un recueil de poèmes écrit à quatre mains avec Roselyne Sibille, La Migration des papillons (Eds. La Porte), et du récit En taxi dans Jérusalem (édi­tions publie​.net, avec des pho­to­gra­phies d’Anne Collongues). En 2014 paraissent Tel Aviv/​ville infirme/​corps infi­ni, (édi­tions Voltije, poé­sie, avec des pein­tures d’André Jolivet. Texte seul repu­blié en 2014 aux édi­tions La Porte), et Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg (Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion L’Atelier du poème). En 2015 les édi­tions E-frac­tions publient son jour­nal La Sirène à la pou­belle, et les édi­tions Æncrages and Co. son recueil de poèmes Kvar lo (avec des encres de Caroline François-Rubino).

Collaboratrice régu­lière de la revue Recours au poème, (rubriques Chroniques – De mots à vous –, Essais et Revue des revues), elle contri­bue aus­si ou a contri­bué régu­liè­re­ment à la revue de poé­sie contem­po­raine Terre à ciel (diri­gée par Cécile Guivarch), à la revue de poé­sie et cri­tique lit­té­raire Terres de femmes (diri­gée par Angèle Paoli), à la revue inter­na­tio­nale de tra­duc­tion poé­tique TraduzioneTradizione (diri­gée par Claudia Azzola), à la revue de créa­tion lit­té­raire numé­rique d’ici là (diri­gée par Pierre Ménard), au jour­nal Jerusalem Post, et à la revue d’art contem­po­rain Inferno, pour laquelle elle s’occupait de la rubrique « Carnets de Tel Aviv », en tant que cor­res­pon­dante étran­gère (arts et spec­tacles).

Son site : presque dire

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