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De mots… à vous (3)

Par | 2018-01-30T22:49:36+00:00 17 janvier 2014|Catégories : Blog|

 

Elsewhere, Ailleurs, de Kyoko Uchida : le pâle soleil de l’errance

 

 

Il est peut-être vrai que « nous sommes tous d’ailleurs et en par­tance pour l’ailleurs » (Kyoko Uchida) : là nous com­men­çons et fini­rons. C’est donc à la fois le début et la fin, les liens qui se défont depuis tou­jours. Le mot « ailleurs » résume le par­cours de déra­ci­née de la poète Kyoko Uchida, née à Hiroshima, vivant à New York, et ayant pas­sé de nom­breuses années à Jérusalem. Au vu des poèmes de son magni­fique recueil inti­tu­lé Elsewhere (« ailleurs »), sur la car­to­gra­phie de l’autre part de cette poète figu­re­raient aus­si bien les dépla­ce­ments que les amours, les frus­tra­tions, les sépa­ra­tions… en somme tout ce qui – croyons-nous – nous sin­gu­la­rise en nous éloi­gnant des autres, mais qui en fait nous rap­proche et nous confond, dans la dou­leur et la vul­né­ra­bi­li­té que ces erre­ments engendrent.

 

Je ne regrette ni ta per­sonne ni ton absence
aus­si néces­saire que le sel, que le sang, pour que je sois
là, aus­si essen­tielle que mon propre muscle ten­du. 
 

(extrait de « Keepsake », « sou­ve­nir »)

 

Les vers ten­dus comme un arc plein de défi au temps convoquent l’ailleurs en tant que ruine, que nous avons quit­tée, ou qui nous attend. Ailleurs est bien un temps, de fuite, vers un hori­zon incer­tain.

 

Dans le jar­din en ruines c’est ma mère
que je pleure, avec ses ten­ta­tives année après année
de main­te­nir l’ordre, les appa­rences 
 

(extrait de « Garden », « jar­din »)
 

 

Ce qui reste ne parle que de ce qui est per­du,
de ce qui tou­jours est super­flu. Ainsi nous étions ensemble,
reve­nant sans cesse vers des bles­sures ouvertes,
pour tour­ner autour, entre­te­nant des ruines.
 

               (extrait de « Ruins », « ruines »)
 

 

La langue se délite éga­le­ment. Cette langue, dans laquelle le verbe être n’a pas de pré­sent et dont la poète trouve en géné­ral les verbes si dif­fi­ciles à conju­guer au futur – la vie en couple lui échap­pant au même titre que la gram­maire – est celle de la vie à deux conju­guée à l’hébreu : une langue qu’elle a par­lée long­temps mais qu’elle s’attend plus à oublier qu’à repar­ler, depuis cette sépa­ra­tion que l’on devine donc double (un homme, une langue).

 

Pardonnée, je parle toute seule à demi-phrases, mes conju­gai­sons
chan­ce­lantes. J’essaie de ne pas confondre le pré­sent
avec l’infinitif, je me répète les petites conso­la­tions
de ce que j’ai su dire un jour,
de ce que je pour­rais dire main­te­nant
au condi­tion­nel pas­sé, car le futur res­te­ra
tou­jours le temps le plus dif­fi­cile.
Pourtant, cela fait aus­si par­tie de la leçon : oublier
le mot pour « hiver », confondre « déci­der » avec
« débu­ter », c’est réa­li­ser que chaque nou­veau pro­jet risque
d’être mal inter­pré­té. Notre gram­maire par­ta­gée,
à la fois déri­soire et pleine de dif­fi­cul­tés […]
 

            (extrait de « Dictionary », « dic­tion­naire »)
 

 

Une langue des chan­ge­ments donc, une langue des sai­sons natu­rel­le­ment, dont la poète égrène les fleurs de ceri­sier, les cycla­mens, les fruits, les pluies, les orages, les soleils, les abeilles, les cou­leurs, les traces dans la neige, les trem­ble­ments de terre, les guerres aus­si (« comme si la guerre était une sai­son comme une autre »), ain­si que les dif­fé­rents appren­tis­sages : celui de conduire, de jouer du pia­no, de jar­di­ner, de démé­na­ger, de vivre seule.

Ailleurs est à la fois très loin de soi et au sein même de notre corps, que de simples vête­ments ne par­viennent pas à conte­nir. C’est une étran­ge­té pul­sant au cœur de notre inti­mi­té et fai­sant qu’on ne par­vien­dra jamais à se connaître soi-même (alors com­ment espé­rer que l’autre puisse nous connaître, nous com­prendre…).
 

Ma main dans la tienne au fond de la poche de ton man­teau tient
l’impossible dans toutes les langues 
 

                   (extrait de « I Should Tell You », « je devrais te dire »)

 

Ailleurs porte et ronge à la fois, à petit feu, car dans ce che­mi­ne­ment entre un effon­dre­ment ori­gi­nel et des aspi­ra­tions à l’issue incer­taine, les cer­ti­tudes s’émiettent len­te­ment, s’ajustant à l’écoulement pesant de jours de peu qui se mul­ti­plient sous le regard du couple qui se défait.

Nous ne crai­gnons pas le chan­ge­ment, mais plu­tôt son absence
en cha­cun de nous, preuve irré­fu­table de n'avoir jamais rien vécu
qui ne sorte de l'ordinaire

 

(« From Between Us », « de cet écart entre nous »)

 

Quand il ne reste plus que des ruines au milieu des­quelles il est deve­nu impos­sible de vivre, il faut se résoudre à « quit­ter les lieux » : ceci est une pro­blé­ma­tique cen­trale aux poèmes de Kyoko Uchida (voir Terre à ciel). L’on com­prend au fil des jours, des sai­sons et des poèmes qu’il s’agit désor­mais d’apprendre à faire le deuil (d’êtres, de lieux et de pos­ses­sions), à pour­suivre seule, et à domp­ter l’inconnu, comme l’attestent les vers de ce poème écrit après l’effondrement des tours jumelles :

 

On a construit une pla­te­forme d’où l’on peut voir
tout ce qui n’est plus. De là-haut
on ne recon­naît rien :
l’hôtel, le grand maga­sin, l’église
rien n’est recon­nais­sable vu sous cet angle, comme si
la géo­gra­phie avait glis­sé pour car­to­gra­phier ce que nous sommes
deve­nus sans : non pas l’absence de ce qui exis­tait
ici, plu­tôt un ter­rain étran­ger inédit.
 

(extrait de « This Is Where », « c’est ici que »)

 

Dans ce livre poi­gnant brille le pâle soleil de l’errance : cette lumière pro­di­guée par les départs et les dénoue­ments, qui contiennent, mal­gré leur inhé­rente tris­tesse, leur part d’ivresse, cette cer­taine forme de liber­té.

 

J’avais ima­gi­né quelque chose d’épais et de pul­peux,
sen­tant le sang ou le sexe ou les deux
mais ceci est d’une richesse dif­fé­rente, pleine de légè­re­té, nette
chaque grain ayant la forme d’une goutte de vin,
tachant tout ce qu’il touche
avec son odeur d’abondance insou­ciante et aci­du­lée.
 

(« Pomegranate », « gre­nade »)

 

Elsewhere (« ailleurs »), poèmes en anglais, Kyoko Uchida (Texas Tech University Press, 2012)

 

Tel Aviv, 14 décembre 2013

 

NDLR : Les tra­duc­tions fran­çaises des extraits d’Elsewhere figu­rant ici sont des tra­duc­tions inédites pro­po­sées par Sabine Huynh

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Sabine Huynh

Sabine Huynh est née à Saïgon en 1972 et a gran­di à Lyon, avant de par­tir vivre en Angleterre, aux États-Unis, en Israël et au Canada. Elle vit aujourd’hui à Tel Aviv. Après avoir été pro­fes­seur de langues et de lit­té­ra­ture fran­çaise, et avoir fait des études en sciences de l’éducation et en lit­té­ra­ture et lin­guis­tique anglaises, un doc­to­rat en lin­guis­tique à l’Université Hébraïque de Jérusalem (où elle a ensei­gné de 2002 à 2008), et un post-doc­to­rat en socio­lin­guis­tique à l’Université d’Ottawa, elle décide de se consa­crer entiè­re­ment à l’écriture (en anglais et en fran­çais) et à la tra­duc­tion lit­té­raire (prin­ci­pa­le­ment de l’anglais, l’hébreu et l’italien vers le fran­çais ; et poé­sie et textes en rap­port avec la Shoah – elle a tra­duit six livres, dont Des liens invi­sibles, ten­du /​ Taut, invi­sible threads, de Dara Barnat, publié en 2014 par Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion Ailleur(s)). Son tra­vail a été publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est co-auteure de l’anthologie poé­tique pas d’ici, pas d’ailleurs (avec Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire et Andrée Lacelle, édi­tions Voix d’encre, 2012). 2013 voit la paru­tion de son roman La Mer et l’enfant (Galaade édi­tions), de son recueil de poèmes Les Colibris à recu­lons (contri­bu­tion gra­phique : Christine Delbecq, Eds. Voix d’encre), d’un recueil de poèmes écrit à quatre mains avec Roselyne Sibille, La Migration des papillons (Eds. La Porte), et du récit En taxi dans Jérusalem (édi­tions publie​.net, avec des pho­to­gra­phies d’Anne Collongues). En 2014 paraissent Tel Aviv/​ville infirme/​corps infi­ni, (édi­tions Voltije, poé­sie, avec des pein­tures d’André Jolivet. Texte seul repu­blié en 2014 aux édi­tions La Porte), et Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg (Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion L’Atelier du poème). En 2015 les édi­tions E-frac­tions publient son jour­nal La Sirène à la pou­belle, et les édi­tions Æncrages and Co. son recueil de poèmes Kvar lo (avec des encres de Caroline François-Rubino).

Collaboratrice régu­lière de la revue Recours au poème, (rubriques Chroniques – De mots à vous –, Essais et Revue des revues), elle contri­bue aus­si ou a contri­bué régu­liè­re­ment à la revue de poé­sie contem­po­raine Terre à ciel (diri­gée par Cécile Guivarch), à la revue de poé­sie et cri­tique lit­té­raire Terres de femmes (diri­gée par Angèle Paoli), à la revue inter­na­tio­nale de tra­duc­tion poé­tique TraduzioneTradizione (diri­gée par Claudia Azzola), à la revue de créa­tion lit­té­raire numé­rique d’ici là (diri­gée par Pierre Ménard), au jour­nal Jerusalem Post, et à la revue d’art contem­po­rain Inferno, pour laquelle elle s’occupait de la rubrique « Carnets de Tel Aviv », en tant que cor­res­pon­dante étran­gère (arts et spec­tacles).

Son site : presque dire

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